Jeanne n'attendit pas longtemps dans son hôtellerie. Deux jours après

sa venue, ce qu'elle avait voulu d'un si grand coeur s'accomplit; elle

fut menée au roi[620]. On montrait encore au siècle dernier près du

Grand-Carroy, devant une maison en colombage, un puits sur la marge

duquel, selon la tradition, elle mit le pied pour descendre de cheval,

avant de gravir la pente roide qui, par la vieille Porte, conduisait

au château[621]. Elle avait déjà franchi le fossé, et le roi n'était

pas encore décidé à la recevoir. Plusieurs de ses familiers, et non

des moindres, lui conseillaient de se défier d'une femme inconnue qui

formait peut-être de mauvais desseins. D'autres lui représentèrent, au

contraire, que cette pastoure lui était annoncée par lettres, envoyée

de la part de Robert de Baudricourt, amenée à travers des provinces

ennemies; qu'elle avait, de façon quasi miraculeuse, traversé à gué

beaucoup de rivières pour arriver jusqu'à lui. Le roi, sur ces

représentations, consentit à l'accueillir[622].

[Note 620: _Procès_, t. I, p. 143; t. III. p. 143.]

[Note 621: La margelle a été enlevée sous le second Empire. On

sait d'ailleurs qu'il ne faut accorder aucune confiance aux traditions

de ce genre.--G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc à Chinon_,

Tours, 1877, in-8º.]

[Note 622: _Procès_, t. I, p. 75; t. III, p. 115.--_Chronique de

la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, pp. 46, 47.--Th. Basin,

_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 68.]

La grande salle regorgeait de monde; les haleines la chauffaient, ni

plus ni moins qu'à toute audience que donnait le roi; elle présentait

cet aspect de halle, de cohue, familier aux courtisans. C'était le

soir; cinquante torches brûlaient sous les solives peintes[623];

hommes mûrs enjuponnés et fourrés, jeunes gentilshommes glabres,

engoncés des épaules, étriqués du reste, la taille fine, les jambes

grêles dans les chausses collantes, les pieds pointus dans les

poulaines; seigneurs tout armés, au nombre de trois cents, se

pressaient, selon la coutume aulique, poussaient, arrondissaient les

coudes, et l'huissier donnait de la verge sur les têtes[624].

[Note 623: _Procès_, t. I, pp. 79, 141.]

[Note 624: Le Curial, dans _Les oeuvres de maistre Alain

Chartier_, éd. Du Chesne, Paris, 1642, in-4º, p. 398.]

Là se trouvaient les deux envoyés d'Orléans, messire Jamet du Tillay

et le vieux seigneur Archambaud de Villars, capitaine de Montargis,

Simon Charles, maître des requêtes, ainsi que de très hauts seigneurs,

le comte de Clermont, le sire de Gaucourt et probablement le sire de

La Trémouille et Monseigneur l'archevêque de Reims, chancelier du

royaume[625]. Averti que la Pucelle venait, soit qu'il lui restât

quelque défiance et qu'il hésitât encore, soit qu'il eût certaines

personnes à entretenir d'abord, ou pour toute autre raison, le roi

Charles s'enfonça dans la foule des seigneurs[626]. Jeanne fut

introduite par le comte de Vendôme[627]. Robuste, le cou puissant et

court, la poitrine ample, autant qu'il y pouvait paraître sous le

jacque, elle portait petits draps, c'est-à-dire braies comme les

hommes[628]. Ce qui devait surprendre plus encore que ses chausses,

c'était sa coiffure. Un chaperon de laine sur la tête, elle montrait

ses cheveux noirs coupés en sébile à la manière des varlets[629]. Les

femmes de tout âge et de toute condition prenaient grand soin de tirer

leurs cheveux sous le hennin, la coiffe, le voile, de manière qu'il

n'en passât pas un fil. Et cette crinière libre sur une tête féminine

était pour le temps une chose étrange[630].

[Note 625: Jeanne cite comme présent La Trémoïlle et l'archevêque

de Reims, mais elle cite aussi le duc d'Alençon qui certainement ne

s'y trouvait pas.]

[Note 626: _Procès_, t. III, p. 115.]

[Note 627: _Ibid._, t. I, pp. 79 et 141.]

[Note 628: Mathieu Thomassin, dans _Procès_, t. IV, pp. 304;

_Chronique de Lorraine_, _ibid._, p. 330; Philippe de Bergame,

_ibid._, p. 523.]

[Note 629: _Relation du Greffier de la Rochelle_, dans _Revue

Historique_, t. IV, p. 336.]

[Note 630: Saint Paul, Épître aux Corynthiens, 11.--Labbe,

_Collection des Conciles_, t. VII, p. 978.--Saumaise, _Epistola ad

Andream Colvium super cap. XI, I ad Corynth. de cæsarie virorum et

mulierum coma_, Lugd. Batavor, ex off. Elz. 1644, in-12.--_Quelques

notes d'archéologie sur la chevelure féminine_ dans _Comptes rendus de

l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, 1888, XVI, pp. 419,

425.]

Elle alla droit au roi, ôta son chaperon, fit la révérence à la

paysanne, et dit:

--Dieu vous donne bonne vie, gentil dauphin[631].

[Note 631: _Procès_, t. I, p. 75; III, pp. 17, 92, 115.--Jean

Chartier, _Chronique_, t. I, p. 67.--_Chronique de la Pucelle_, p.

273.--_Journal du siège_, p. 46.]

On admira plus tard qu'elle l'eût reconnu au milieu des seigneurs

vêtus plus richement que lui. Il est possible qu'il fût ce jour-là

assez mal habillé. Nous savons qu'il faisait remettre des manches à

ses vieux pourpoints[632]. En tout cas, il ne payait pas de mine. Fort

laid, les yeux petits, vairons et troubles, le nez gros et bulbeux, ce

prince de vingt-six ans tenait mal sur ses jambes décharnées et

cagneuses, jointes à des cuisses creuses par deux genoux énormes qui

ne voulaient point se séparer l'un de l'autre[633]. Qu'elle l'eût

reconnu pour l'avoir déjà vu en peinture, c'est peu croyable. Les

images des princes étaient rares en ce temps. Jeanne n'avait jamais

feuilleté un de ces livres précieux où le roi Charles pouvait être

peint à la miniature dans l'attitude d'un Mage offrant des présents à

l'enfant Jésus[634]. Elle n'avait jamais vu très probablement aucun

tableau peint sur bois à la ressemblance de son roi, les mains

jointes, sous les courtines de son oratoire[635]. Et, par grand

hasard, lui eût-on montré quelqu'un de ces portraits, ses yeux, faute

d'habitude, n'y eussent pas distingué grand'chose. Il n'y a pas non

plus à rechercher si les Chinonais lui décrivirent le costume

ordinaire du roi et la façon du chapeau qu'il avait coutume de porter:

car il gardait, comme tout le monde, son chapeau sur la tête dans les

chambres, même pour dîner. Ce qui est le plus probable, c'est que des

gens bien disposés pour elle la dirigèrent. De toute manière, le roi

n'était pas si difficile à trouver, puisque ceux qui la virent, quand

elle le trouva, n'en furent nullement ébahis.

[Note 632: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.

195.]

[Note 633: Th. Basin, t. I, p. 312.--Chastellain, t. II, p.

178.--_Portrait historique du roi Charles VII_, par Henri Baude,

publié par Vallet de Viriville dans _Nouvelles Recherches sur Henri

Baude_, p. 6.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, p. 83.]

[Note 634: Comme dans la miniature de Jean Fouquet, de plus de dix

ans postérieure. Gruyer, _Les Quarante Fouquet de Chantilly_, Paris,

1897, in-4º.]

[Note 635: _Note sur un ancien portrait de Charles VII conservé au

Louvre_, dans _Bulletin de la Société des Antiquaires de France_,

1862, pp. 67 et suiv.]

Lorsqu'elle eut fait son salut villageois, le roi lui demanda son nom

et ce qu'elle voulait. Elle répondit:

--Gentil dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle et vous mande le Roi des

cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims et serez le

lieutenant du Roi des cieux, qui est le Roi de France.

Elle demanda qu'on la mît en oeuvre, promettant que par elle serait

levé le siège d'Orléans[636].

[Note 636: _Procès_, t. II, p. 103.--_Relation du Greffier de La

Rochelle_, p. 337.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, pp. 67, 68.]

Le roi la tira à part et l'interrogea assez longtemps. Il était

naturellement doux, affable envers les humbles et les pauvres, mais

non sans défiances ni soupçons.

Durant cet entretien particulier, elle lui fit, dit-on, en le tutoyant

avec une familiarité angélique, cette étrange révélation:

--Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France

et fils de roi[637].

[Note 637: _Procès_, t. III, p. 103.]

Plus tard, l'aumônier de la Pucelle rapporta ce propos, disant le

tenir de la Pucelle elle-même. Ce qui est certain, c'est que les

Armagnacs en tirèrent bientôt un miracle en faveur de la maison des

Lis. On prétendit que ces paroles, que Dieu lui-même prononçait par la

bouche d'une innocente, correspondaient à une secrète et cruelle

inquiétude du roi, que le fils de madame Ysabeau était troublé et

contristé à l'idée que, peut-être, un sang royal ne coulait pas dans

ses veines et que, à moins de sortir, par illumination céleste, des

doutes que lui inspirait sa naissance, il était prêt à renoncer à son

royaume comme à un bien usurpé[638]. On assura qu'à la révélation

qu'il était vrai héritier de France, son visage avait resplendi de

joie.

[Note 638: L'abréviateur du Procès, dans _Procès_, t. IV, pp.

258-259.--Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p.

67.--_Journal du siège_, p. 48.]

Sans doute, la reine Ysabeau était communément traitée par les

prêcheurs armagnacs de «grande gorre» et d'Hérodiade gonflée

d'impuretés; encore voudrait-on savoir d'où venait tout à coup à son

fils cette curiosité bizarre? Il n'en avait pas demandé tant pour

recevoir son héritage. Et, au besoin, tous les légistes de son parti

l'eussent rassuré[639]: ils lui auraient démontré, par raisons tirées

des lois et coutumes, qu'il était, de naissance, vrai héritier et

droit successeur du feu roi, la filiation se prouvant par ce qui est

manifeste, et non par ce qui est caché, sans quoi, il ne serait pas

possible de régler les successions ni de discerner sûrement le

légitime héritier d'un royaume ou d'un arpent de terre. Cependant on

doit tenir compte que, à cette heure, il était très malheureux, et que

le malheur agite les consciences et soulève les scrupules, et qu'enfin

il pouvait douter de la justice de sa cause, puisque Dieu

l'abandonnait. Mais si vraiment des doutes pénibles le tourmentaient,

comment croire qu'il s'en délivra sur le dire d'une jeune fille dont

il ne savait encore si elle était sage on folle, ni si même elle ne

lui était pas envoyée par ses ennemis? Cette crédulité ne s'accorde

guère avec ce que nous savons de son naturel soupçonneux. La première

pensée qui devait venir à son esprit, c'est que des clercs avaient

endoctriné la jeune fille.

[Note 639: _Procès_, t. III, p. 116.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à

Domremy_, p. LXI.]

Peu d'instants après l'avoir congédiée, il appela le sire de Gaucourt

et quelques autres de son Conseil et leur répéta ce qu'il venait

d'entendre:

--Elle m'a dit qu'elle m'était envoyée de par Dieu pour m'aider à

recouvrer mon royaume[640].

[Note 640: _Procès_, t. III, p. 209.]

Il n'ajouta point qu'elle lui avait révélé un secret connu de lui

seul.

Les conseillers du roi, encore mal édifiés sur cette jeune fille,

décidèrent qu'il fallait l'avoir sous la main, pour l'examiner dans

ses moeurs et croyances[641].

[Note 641: _Ibid._, t. III, p. 209.]

Le sire de Gaucourt la retira de chez son hôtesse pour la loger dans

une tour de ce Coudray que, depuis trois jours, elle voyait au-dessus

de la ville[642]. Le Coudray, l'un des trois châteaux, n'était séparé

du château du milieu, où logeait le roi, que par un fossé et des

travaux de défense[643]. Gaucourt la confia à son lieutenant pour la

ville de Chinon, Guillaume Bellier, majordome du roi[644]. Il lui

donna pour la servir un de ses pages, un enfant de quinze ans,

Immerguet, qu'on appelait aussi Minguet, d'un sobriquet de famille. On

l'appelait encore Mugot, peut-être par corruption de _mango_, qui

voulait dire «page» en bas-latin[645]. Il était, de son vrai nom,

Louis de Coutes et sortait d'une vieille famille d'épée, attachée dès

le siècle précédent à la maison d'Orléans. Son père, Jean, dit

Minguet, seigneur de Fresnay-le-Gelmert, de la Gadelière et de Mitry,

chambellan du duc d'Orléans, était mort depuis deux ans, très pauvre.

Il avait laissé après lui une veuve et cinq enfants, trois garçons et

deux filles, dont l'une, nommée Jeanne, était depuis 1421, la femme de

messire Florentin d'Illiers, capitaine de Châteaudun. Ainsi donc Louis

de Coutes, le petit page, et Catherine le Mercier, dame de Noviant, sa

mère, qui sortait d'une noble famille d'Écosse, se trouvaient l'un et

l'autre dans un pénible dénuement, bien que le duc d'Orléans en

mémoire des loyaux services de son chambellan eût octroyé à la dame de

Noviant un secours sur ses finances[646]. Jeanne gardait Minguet près

d'elle tout le jour, mais, la nuit, elle couchait avec des femmes. La

femme de Guillaume Bellier, qui était de bonne vie et pieuse, du moins

le disait-on, veillait sur elle[647]. Au Coudray, le page la vit

maintes fois à genoux. Elle priait et souvent elle pleurait

abondamment[648]. Des personnages de grand état vinrent pendant

plusieurs jours s'entretenir avec elle. Ils la trouvèrent habillée en

garçon[649].

[Note 642: _Ibid._, t. III, p. 66.]

[Note 643: G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc à Chinon_,

Tours, 1877, p. 40.]

[Note 644: _Procès_, t. III, p. 17.]

[Note 645: Du Cange, _Glossarium, ad verb_.]

[Note 646: _Procès_, t. III, pp. 65, 73.--Mademoiselle A. de

Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne d'Arc_, Orléans, 1890,

in-8º.]

[Note 647: _Procès_, t. III, p. 17.]

[Note 648: _Ibid._, t. III, p. 66.]

[Note 649: _Chronique de la Pucelle_, pp. 274 et suiv.--Jean

Chartier, _Chronique_, p. 68.]

Depuis qu'elle était auprès du roi, certains lui demandaient s'il n'y

avait point dans le pays d'où elle venait un bois nommé le

Bois-Chenu[650].

[Note 650: _Procès_, t. I, p. 68.]

On lui faisait cette question parce qu'il courait alors une prophétie

de Merlin concernant une pucelle qui devait venir du bois Chenu. Et

les gens en étaient émus, car tout le monde alors prêtait attention

aux prophéties et celles de Merlin l'Enchanteur étaient

particulièrement estimées[651].

[Note 651: _Ibid._, t. III, pp. 133, 340.--Thomassin, dans

_Procès_, t. IV, p. 395.--Walter Bower, dans _Procès_, t. IV, p.

489.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 12.--La Borderie,

_Les véritables prophéties de Merlin, examen des poèmes bretons

attribues à ce barde_, dans _Revue de Bretagne_, 1883, t. LIII.]

Merlin, né d'une femme par les oeuvres du diable, tirait de cette

origine sa science profonde; à la pratique des nombres, qui donnent la

clef de l'avenir, il joignait la connaissance de la physique par

laquelle s'opèrent les enchantements; aussi lui était-il facile de

changer les rochers en géants. Pourtant une dame le vainquit; la fée

Viviane enchanta l'enchanteur et le retint charmé dans un buisson

d'aubépine. C'est là un exemple, après tant d'autres, du pouvoir des

femmes.

Les insignes docteurs et les illustres maîtres estimaient que Merlin

avait dévoilé bien des choses futures et prédit bien des événements

dont quelques-uns n'étaient pas encore accomplis; et à ceux qui

s'étonnaient qu'un fils du diable eût reçu le don de prophétie, ils

répondaient que le Saint-Esprit est bien le maître de révéler ses

secrets à qui il lui plaît, comme il l'a montré en faisant parler les

Sibylles et en ouvrant la bouche à l'ânesse de Balaam.

Merlin avait désigné notamment sire Bertrand Du Guesclin sous la

figure d'un guerrier portant un aigle sur son écu, ce dont on s'avisa

après les hauts faits du Connétable[652].

[Note 652: Cuvelier, _Le poème de Du Guesclin_, v.

3285.--Francisque-Michel et Th. Wright, _Vie de Merlin attribuée à

Geoffroy de Monmouth, suivie des prophéties de ce barde, tirées de

l'histoire des Bretons_, Paris, 1837, in-8º, pp. 67 et suiv.--La

Villemarqué, _Myrdhin ou Merlin l'Enchanteur, son histoire, ses

oeuvres, son influence_, n. éd., Paris, 1862, in-12.--D'Arbois de

Jubainville, _Merlin est-il un personnage réel?_ dans _Revue des

Questions Historiques_, 1868, pp. 559-568.--Lefèvre-Pontalis,

_Morosini_, t. IV, annexe XVI.--«[Geoffroy de Monmouth] fit prédire

par lui (Merlin) tous les événements de l'histoire de Bretagne jusqu'à

l'année même où il écrivait (1135)... Le succès de l'_Historia regum_

fut très grand dans le monde des clercs; on accepta ses fables pour

vérité, et, s'émerveillant de l'exactitude des prophéties de Merlin

jusqu'en 1135, on s'efforça de démêler ce qu'elles annonçaient pour

les temps subséquents.» Gaston Paris, _La Littérature française au

moyen âge_, 1890, pp. 86-104.]

Les Anglais n'accordaient pas moins de créance que les Français aux

prophéties de ce sage. Quand Arthur de Bretagne, comte de Richemont,

fut pris à rançon et mené au roi Henri, celui-ci, voyant un sanglier

sur les armes du duc, laissa éclater sa joie. Il avait présente à

l'esprit la vaticination de Merlin, qui disait: «Un prince nommé

Arthur, né de la Bretagne armoricaine, portant un sanglier sur son

enseigne, doit conquérir Angleterre, et, après qu'il en aura débouté

la génération des Anglais, la repeuplera du lignage breton[653].»

[Note 653: Le Baud, _Histoire de Bretagne_, Paris, 1638. in-fol.

p. 451.]

Or, durant le carême de l'an 1429, courait parmi les Armagnacs cette

prédiction extraite d'un livre de Merlin:

«De la ville du Bois-Chenu sortira une pucelle pour donner ses soins à

la guérison; laquelle, après avoir forcé toutes les citadelles,

desséchera de son souffle toutes les fontaines. Elle se répandra en

pleurs misérables et remplira l'île d'une clameur horrible. La tuera

le cerf à dix cors, de qui quatre ramures porteront des diadèmes d'or,

mais dont les six autres seront changées en cornes de buffles et

troubleront d'un son funeste les îles de Bretagne. Se dressera la

forêt danoise, qui parlera d'une voix humaine, disant: «Viens,

Cambrie, joins à ton flanc Cornouailles[654].»

[Note 654: _Procès_, t. III, pp. 340-342.]

Dans cet obscur langage, Merlin annonce confusément qu'une vierge

accomplira des actions grandes et extraordinaires avant de périr d'une

main ennemie. Sur un seul point il est clair, ou le semble. C'est

quand il dit que cette vierge sortira de la ville du Bois-Chenu.

Si quelqu'un avait pu prendre cette prophétie à sa source et la lire

dans le quatrième livre de l'_Historia Britonum_, où elle se trouvait

effectivement sous le titre de _Guyntonia vaticinium_, il aurait vu

qu'elle concernait la ville anglaise de Winchester et se serait

aperçu que, dans les copies qu'on faisait courir en France, elle était

dénaturée, tronquée et tout à fait détournée de son véritable sens.

Mais personne ne s'avisa de vérifier le texte. Les livres étaient

rares et les esprits dépourvus de critique. La leçon fautive à dessein

fut acceptée pour la pure parole de Merlin et il en courut de

nombreuses copies.

Ces copies, d'où venaient-elles? Leur origine demeurera sans doute à

jamais inconnue; mais un point est hors de doute: c'est qu'elles

désignaient la fille de la Romée, qui du seuil de la maison paternelle

voyait l'orée du Bois-Chenu. Elles ne venaient donc pas de très loin

et ne couraient pas depuis longtemps[655]. Si cette prophétie de

Merlin corrigée n'est pas celle que Jeanne entendit au village,

annonçant qu'une Pucelle viendrait des Marches de Lorraine pour le

salut du royaume, c'est sa cousine germaine; elles ont toutes deux un

air de famille[656]; elles furent lancées l'une et l'autre dans un

même esprit et dans une même intention et il faut bien y reconnaître

l'indice d'un concert entre des clercs de la Meuse et des clercs de la

Loire pour mettre en lumière la miraculée de Domremy.

[Note 655: Morosini, t. IV, p. 324.]

[Note 656: Pierre Migiet fond les deux prophéties en une seule

qu'il dit avoir lue dans un livre, _Procès_, t. III, p. 133.]

La chevauchée de Jeanne étant prédite par Merlin, il fallait qu'elle

le fût aussi par Bède, car Bède et Merlin, en matière prophétique,

marchaient toujours ensemble.

Le moine de Yearmouth, Bède le Vénérable, vieux alors de six siècles,

avait été de son vivant un puits de science. Il avait écrit sur la

théologie et sur la chronologie, il avait parlé du jour et de la nuit,

de la semaine et des mois, des signes du zodiaque, des épactes, du

cycle lunaire et des fêtes mobiles. Dans son livre _De temporum

ratione_, il avait traité des septième et huitième âges du monde,

lesquels devaient suivre l'âge où il vivait. Il avait prophétisé.

Durant le siège d'Orléans, des clercs répandirent sous son nom ces

vers difficiles dans lesquels la venue de la Pucelle était annoncée:

_Bis sex cuculli, bis septem se sociabunt[657],

Gallorum pulli Tauro nova bella parabunt,

Ecce beant bella, tunc fert vexilla Puella._

[Note 657: En adoptant la correction de M. Germain

Lefèvre-Pontalis, _Chronique d'Antonio Morosini_, t. III, pp. 126,

127; t. IV, pp. 316 et suiv.]

Le premier de ces vers est un chronogramme, c'est-à-dire qu'il

contient en lui-même une date. Pour la dégager, on prend les lettres

numérales qui s'y trouvent, et l'on en fait la somme. Cette somme

donnera la date.

_bIs seX CVCVLLI, bIs septeM se soClabVnt_

1 + 10 + 100 + 5 + 100 + 5 + 50 + 50 + 1 + 1 + 1000 + 100 + 1 + 5 = 1429.

Si l'on avait cherché ces vers dans les livres du vénérable Bède, on

ne les y aurait pas trouvés; ils n'y sont pas; mais on ne songea pas

plus à les y chercher qu'à chercher dans Merlin la Forêt Chenue[658].

Et il fut entendu que Bède et Merlin annonçaient la Pucelle. Des bords

de la Loire, en cette saison, vaticinations, carmes sibyllins,

chronogrammes s'envolaient comme des pigeons et se répandaient dans

tout le royaume. Le faux Bède parviendra en Bourgogne dès mai ou juin

de cette même année. On le connaîtra plus tôt encore à Paris.

Christine de Pisan, vieille et recluse en une abbaye de France,

écrira, avant le dernier jour de juillet 1429, que Bède et Merlin

avaient vu la Pucelle en esprit[659].

[Note 658: _The complete works of Venerable Bede_, éd. Giles,

Londres, 1843-44, 12 vol. in-8º, ap. _Patres Ecclesiæ anglicanæ_.]

[Note 659: Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p.

12.--Morosini, t. III, p. 126.--Le Doyen de Saint Thibaud, dans

_Procès_, t. IV, p. 423.--Herman Korner, dans le P. Ayroles, _La vraie

Jeanne d'Arc_, pp. 279 et suiv.--Walter Bower, dans _Procès_, t. IV,

p. 481.]

Les clercs qui forgeaient alors des prophéties pour la Pucelle ne s'en

tinrent pas au faux Bède et au Merlin contrefait. Ils étaient vraiment

infatigables et nous possédons encore une pièce de leur métier, que

par grand hasard, le temps n'a pas détruite. C'est un petit poème

latin écrit dans le style obscur des devins, dont voici une vieille

traduction française:

Une vierge vestue de vestemens d'homme et qui a les membres

appartenans à pucelle, par la monicion de Dieu, s'appareille de

relever le roy portant les fleurs-de-lis, qui est couché, et de

chasser ses ennemys maudis; et mesmement ceux qui maintenant

sont devant la cité d'Orléans, laquelle ils espavantent par

siège. Et se les hommes ont grand courage d'eux joindre à la

bataille, les faux Anglois seront succombés par mort, par le Dieu

de la bataille de la Pucelle, et les François les tresbucheront,

et adonc sera la fin de la guerre; et retourneront les anciennes

alliances et amour; pitié et autres droits retourneront; et

traiteront de la paix; et tous les hommes s'outroyeront

[s'octroyeront?] au roy de leur bon gré, lequel roy leur pèsera

et leur administrera justice à tous, et les nourrira de belle

paix. Et dorénavant nul Anglois ennemy portant le liépart ne

sera, qui présumera soy dire roy de France [Le translateur

ajoute:] et d'ensuir les armes; lesquelles armes la sainte

Pucelle appareille[660].

[Note 660: Buchon, _Math. d'Escouchy, etc._, p. 537.--G.

Lefèvre-Pontalis, _Eberhard Windecke_, pp. 21 à 31.--On trouve sur un

feuillet de garde du Cartulaire de Thérouanne un texte latin de cette

prophétie.]

Ces fausses prophéties nous donnent un aperçu des moyens par lesquels

on mit en oeuvre la jeune inspirée. On s'y prit sans doute un peu trop

artificieusement à notre gré. Ces clercs ne regardaient qu'au but, qui

était la paix du royaume et de l'Église. Il était nécessaire de

préparer le miracle du salut commun. Ne soyons pas trop émus de

découvrir ces fraudes pieuses sans lesquelles les merveilles de la

Pucelle ne se seraient pas produites. Il faut toujours beaucoup d'art

et même un peu de ruse pour accréditer l'innocence.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 17 / 39 段