recommandait Monseigneur Regnault au dauphin Charles qui lui confia
des missions importantes dans diverses parties de la Chrétienté,
Languedoc, Écosse, Bretagne, Bourgogne[578]. L'archevêque de Reims
s'en acquitta avec un zèle infatigable et une rare habileté. Au mois
de décembre 1421, alléguant sa santé débile et le service du dauphin,
qui l'obligeait à de fréquents voyages et à de laborieuses ambassades,
il supplia le Saint-Père de le relever du voeu fait auparavant dans
les prisons des Bouchers[579].
[Note 578: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 268,
276, 339.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 4 et pièce
justificative LXXJ.]
[Note 579: Le P. Denifle, _La désolation des églises_, _loc.
cit._--Par une fiction «légitimiste» il allègue le service du roi
Charles VI et de son fils le Dauphin «... _tam propter sue persone
debilitatem, quam etiam propter assidua viagia et ambassiatas, que
ipse serviendo Carolo Francorum regi et Carolo, ejusdem régis
unigenito filio, dalphino Viennensi_...».]
En 1425, alors qu'un homme de robe très habile, qui pouvait bien être
un fripon, le président Louvet[580] gouvernait le royaume et le roi,
messire Regnault fut nommé chancelier de France à la place de messire
Martin Gouges de Charpaigne, évêque de Clermont[581]. Mais peu de
temps après, Arthur de Bretagne, connétable de France, ayant chassé
Louvet, Regnault vendit sa charge à Martin Gouges, moyennant une
pension de deux mille cinq cents livres tournois[582].
[Note 580: Vallet de Viriville, _Nouvelle Biographie
générale_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 64 et
suiv.]
[Note 581: F. Duchesne, _Histoire des chanceliers et gardes des
sceaux de France_, Paris, 1680, in-fol., p. 483.]
[Note 582: Arch. Nat., p. 2298.]
Révérend Père en Dieu, Monseigneur l'Archevêque de Reims n'était pas
aussi riche, tant s'en fallait, que Monseigneur de la Trémouille; mais
on fait ce qu'on peut. Tout comme le sire de la Trémouille il prêtait
de l'argent au roi[583]. Après cela, qui, dans ce temps, ne prêtait
pas d'argent au roi? Charles VII lui donna la ville et le château de
Vierzon en paiement de seize mille livres tournois qu'il lui
devait[584]. Quand le sire de la Trémouille eut traité le connétable,
comme le connétable avait traité Louvet, Regnault de Chartres redevint
chancelier. Il entra en charge le 8 novembre 1428. À cette date, le
Conseil avait déjà envoyé à Orléans des gens d'armes et des canons.
Monseigneur de Reims, aussitôt en fonction, se jeta dans la ville
assiégée et n'épargna pas sa peine[585]. Il était très attaché aux
biens de ce monde et pouvait passer pour avare[586]. Mais on ne peut
douter ni de son dévouement à la cause royale, ni de la haine qu'il
nourrissait pour ceux du Léopard et de la Croix Rouge[587].
[Note 583: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
632.]
[Note 584: Le P. Anselme, _Histoire généalogique de la maison de
France_, t. I, p. 407.]
[Note 585: _Journal du siège_, p. 51.]
[Note 586: Le P. Denifle, _La désolation des églises_,
introduction.--Cf. La série des quittances à la Bibl. Nat., fr. 20887,
Pièces originales 693, Clairambault, _titres, scellés_, vol. 29.]
[Note 587: F. Duchesne, _Histoire des chanceliers et garde des
sceaux de France_, p. 487.]
Jeanne, après onze jours de voyage, arriva à Chinon, le 6 mars[588],
qui était le quatrième dimanche du carême, celui-là même où les
garçons et les filles de Domremy allaient en troupe, dans la campagne
encore grise et nue, manger des noix et des oeufs durs avec des petits
pains, pétris par leurs mères. C'est ce qu'ils appelaient faire leurs
fontaines; mais Jeanne ne dut pas se rappeler ses fontaines passées,
ni sa maison quittée sans une parole d'adieu[589]. Ignorant ces fêtes
rustiques et presque païennes par lesquelles les pauvres chrétiens
rompaient la pénitence de la sainte quarantaine, l'Église avait donné
à ce jour le nom de dimanche de _Laetare_, du premier mot de
l'introït _Laetare, Jerusalem_. Ce dimanche, le prêtre en montant à
l'autel, récite à la messe basse, et le choeur chante à la grand'messe
ces paroles tirées de l'Écriture: «_Laetare, Jerusalem; et conventum
facite, omnes qui diligitis eam..._ Réjouis-toi, Jérusalem; et formez
une assemblée, vous tous qui l'aimez. Délectez-vous dans la joie, vous
qui avez été dans la tristesse, afin d'exulter et d'être rassasiés par
l'abondance de votre consolation.» Les prêtres, les religieux, les
clercs versés dans les saintes Écritures, qui savaient la venue de la
Pucelle, ceux-là quand ils chantèrent dans les églises avec tout le
peuple _Laetare, Jerusalem_, eurent présente à la pensée la vierge
annoncée par les prophéties, suscitée pour le salut commun, marquée
d'un signe, qui en ce jour faisait son entrée humblement dans la
ville. Plus d'un, peut-être, appliqua au royaume de France ce qui est
dit de la nation sainte en cet endroit de l'Écriture et trouva dans la
coïncidence de ce texte liturgique et de cette bienvenue un sujet
d'espérance. _Laetare, Jerusalem!_ Réjouis-toi, peuple fidèle à ton
vrai roi et droiturier souverain. _Et conventum facite_. Réunissez
toutes vos forces contre vos ennemis, _Gaudete cum laetitia, qui in
tristitia fuistis_. Après votre longue misère, réjouissez-vous. Le
Seigneur vous envoie secours et consolation.
[Note 588: _Procès_, t. I, p. 56.]
[Note 589: _Ibid._, t. II, pp. 394, 462.]
Par l'intercession de saint Julien, et probablement avec l'aide de
Collet de Vienne, messager du roi, Jeanne trouva logis en ville, près
du château, dans une hôtellerie tenue par une femme de bonne
renommée[590]. Les broches n'y tournaient point. Et les hôtes,
enfoncés dans le manteau de la cheminée, y voyaient griller saint
Hareng, qui souffrit pis que saint Laurent[591]. En ces âges, les
prescriptions de l'Église relativement au jeûne et à l'abstinence
durant le saint temps du carême n'étaient transgressées par personne
en pays chrétien. À l'imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui
jeûna quarante jours dans le désert, les fidèles observaient le jeûne
depuis le quatrième jour avant le dimanche de Quadragésime jusqu'à
Pâques, ce qui donne quarante jours en retranchant les dimanches, où
l'on rompait le jeûne, mais non pas l'abstinence. Ainsi jeûnant, l'âme
allégée, Jeanne entendait le tintement de ses Voix[592]. Durant les
deux jours qu'elle passa à l'hôtellerie, elle vécut recluse,
agenouillée[593]. Les bords de la Vienne et les larges prairies,
encore vêtues de la noire verdure de l'hiver, les coteaux où
traînaient les brumes légères, ne la tentèrent pas. Mais si, pour
aller à l'église, passant par quelque rue montueuse, ou seulement
soignant son cheval dans la cour de l'auberge, elle levait la tête du
côté du nord, elle voyait debout, sur la montagne toute proche, à un
jet de ces boulets de pierre en usage depuis cinquante ou soixante
ans, les tours du plus beau château de tout le royaume, les fières
murailles derrière lesquelles respirait ce roi à qui elle venait,
conduite par un merveilleux amour.
[Note 590: _Procès_, t. I, p. 143.]
[Note 591: _La vie de saint Harenc glorieux martir et comment il
fut pesché en la mer et porté à Dieppe_, dans _Recueil des poésies
françaises des XVe et XVIe siècles_, par A. de Montaiglon, t. II, pp.
325-332.]
[Note 592: Pourtant si Jeanne avait alors l'âge qu'on lui donne,
environ dix-huit ans, elle n'était pas obligée de jeûner; seule
l'abstinence lui était d'obligation.]
[Note 593: _Procès_, t. III, p. 103.]
C'étaient trois châteaux qui se confondaient à ses yeux dans une
longue masse grise de murs crénelés, de donjons, de tours, de
tourelles, de courtines, de barbacanes, d'échauguettes et de
bretèches; trois châteaux séparés l'un de l'autre par des douves, des
barrières, des poternes, des herses. À sa gauche, vers le couchant,
fuyaient et se cachaient les unes derrière les autres les huit tours
du Coudray, dont l'une avait été bâtie par un roi d'Angleterre et dont
les moins anciennes dataient de plus de deux cents ans. À droite, bien
visible, le château du milieu dressait ses vieux murs et ses tours
couronnées de mâchicoulis. Là était la chambre de saint Louis, la
chambre du roi, appartement de celui que Jeanne appelait le gentil
dauphin. Et c'est là aussi, tout contre la chambre nattée, que
s'étendait la grande salle où elle allait être reçue. Du côté de la
ville, la place de cette salle était marquée par une tour contiguë,
une tour carrée, très vieille. À droite régnait un vaste bayle, ou
place d'armes, destiné au logement de la garnison et à la défense du
château du milieu. De ce côté, une grande chapelle élevait au-dessus
des remparts sa toiture en forme de carène renversée. Cette chapelle,
bâtie par Henri II d'Angleterre, était sous l'invocation de saint
Georges; le bayle tenait d'elle son nom de fort Saint-Georges[594].
Tout le monde alors savait l'histoire de saint Georges, vaillant
chevalier qui transperça de sa lance un dragon et délivra la fille
d'un roi, puis souffrit en confessant sa foi; attaché, comme sainte
Catherine, à une roue garnie de lames tranchantes, la roue se rompit
par miracle, tout de même que se brisa celle où les bourreaux avaient
mis la vierge d'Alexandrie. Et, comme elle, saint Georges souffrit la
mort par le glaive. Ce qui prouve qu'il était un grand saint[595],
mais maintenant il avait un tort: il était du parti des Godons qui,
depuis plus de trois cents ans, chômaient sa fête comme celle de toute
l'englischerie, le tenaient pour leur céleste patron et l'invoquaient
de préférence à tout autre bienheureux, en sorte que son nom était
sans cesse dans la bouche du plus vilain archer gallois comme dans
celle d'un chevalier de la Jarretière. À vrai dire, on ne savait ce
qu'il pensait ni s'il ne donnait pas tort à ces pillards qui
combattaient pour une mauvaise cause, mais on pouvait raisonnablement
craindre qu'il ne se montrât sensible à tant d'honneurs. Les saints
du Paradis se mettent volontiers du côté de ceux qui les invoquent le
plus dévotement. Saint Georges, enfin, était Anglais comme saint
Michel était Français. Celui-là, le glorieux archange, se montrait le
plus vigilant protecteur des fleurs de lis, depuis que Monsieur saint
Denys, patron du royaume, avait laissé prendre son abbaye. Et Jeanne
le savait.
[Note 594: G. de Cougny, _Notice archéologique et historique sur
le château de Chinon_, Chinon, 1860, in-8º.]
[Note 595: _La Légende dorée_, trad. Gustave Brunet, 1846, pp.
259, 264.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, pp. 426, 436.]
Cependant les dépêches du capitaine de Vaucouleurs, apportées par
Colet de Vienne, furent remises au Roi[596]. Ces dépêches
l'instruisaient des faits et dits de la jeune fille. C'était une des
innombrables affaires qui devaient être examinées en Conseil, et l'une
de celles que le Roi, ce semble, devait examiner lui-même comme
inhérentes à sa fonction royale et comme l'intéressant spécialement,
puisqu'il s'agissait peut-être d'une fille de piété singulière, et
qu'il était lui-même la première personne ecclésiastique du
royaume[597]. Son grand-père, si sage prince, aurait eu garde de
mépriser les avis des femmes dévotes, en qui Dieu parlait. Environ
l'an 1380, il avait fait appeler à Paris Guillemette de la Rochelle
qui menait une vie solitaire et contemplative, et y avait acquis,
disait-on, une si grande vertu, que, dans ses ravissements, elle se
soulevait de terre de plus de deux pieds. Le roi Charles V lui fit
faire, dans mainte église, de beaux oratoires où elle pût prier pour
lui[598]. Le petit-fils ne devait pas moins faire, ayant plus grand
besoin d'aide. Il trouvait encore dans sa famille des exemples plus
récents du commerce des rois et des saintes. Son père, le pauvre roi
Charles VI, de passage à Tours, se fit présenter par le duc Louis
d'Orléans la dame Marie de Maillé, qui avait fait voeu de virginité et
changé en un agneau timide l'époux venu comme un lion dévorant. Elle
dit au roi des secrets et il fut content d'elle, car il voulut la
revoir trois ans après à Paris. Cette fois ils conversèrent longtemps
seuls ensemble, et elle lui dit encore des secrets, si bien qu'il la
renvoya avec des présents[599]. Ce même prince avait fait accueil à un
pauvre chevalier cauchois nommé Robert le Mennot qui, favorisé d'une
vision durant qu'il était près des côtes de Syrie, au péril de la mer,
se disait envoyé de Dieu pour le rétablissement de la paix[600]. Il
avait reçu plus favorablement encore une femme nommée Marie Robine et
qu'on appelait d'ordinaire la Gasque d'Avignon[601]. En 1429, tout le
monde, autour du Roi, n'avait pas oublié cette inspirée venue à
Charles VI pour le retenir dans l'obéissance du pape Benoît XIII. Ce
pape se trouva être un antipape; mais la Gasque fut tenue cependant
pour prophétesse. Elle avait eu, comme Jeanne, beaucoup de visions
touchant la désolation du royaume de France, et elle avait vu des
armes dans le ciel[602]. Les rois d'Angleterre n'étaient pas moins
attentifs que les rois de France à recueillir la parole de ces saints
et de ces saintes qui alors prophétisaient en foule. Henri V
interrogea l'ermite de Sainte-Claude, Jean de Gand, qui lui annonça sa
fin prochaine; et, mourant, il fit encore appeler le prophète
inexorable[603]. C'était l'usage des saints de parler aux rois et
l'usage des rois de les entendre. Comment un prince pieux eût-il
dédaigné cette source merveilleuse de conseils? Il eût encouru par là
le blâme des plus sages.
[Note 596: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_,
p. 46-47.]
[Note 597: Épître de Jouvenel des Ursins, dans De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. V, p. 206, note 1.]
[Note 598: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. X.]
[Note 599: _Acta sanctorum_, t. III, Mars, p. 742.--Abbé Pétin,
_Dictionnaire hagiographique_, 1850, t. II, p. 1516.]
[Note 600: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XLIII et suiv.]
[Note 601: _Procès_, t. III, p. 83, note 2.--Vallet de Viriville,
_Procès de condamnation de Jeanne d'Arc_, Paris, 1867, in-8º, pp. XXXI
et suiv.]
[Note 602: _Le songe du vieil Pèlerin_, par Philippe de Maizières
(Bibl. Nat., fonds français, nº 22542).]
[Note 603: Chastellain, éd. Buchon, pp. 114 et 116.--_Acta
Sanctorum Junii_, t. I, p. 648.--Le P. De Buck, _Le bienheureux Jean
de Gand_, Bruxelles, 1862, in-8º, 40. p.--Le P. Chapotin, _La guerre
de cent ans; Jeanne d'Arc et les Dominicains_, Évreux, 1888, in-8º, p.
89.]
Le roi Charles lut les lettres du capitaine de Vaucouleurs et fit
interroger devant lui les conducteurs de la jeune fille. De mission,
de miracles, ils ne purent rien dire. Mais ils parlèrent du bien
qu'ils avaient vu en elle durant le voyage, et affirmèrent qu'elle
était toute bonne[604].
[Note 604: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_,
p. 46.]
Assurément, Dieu parle par ses vierges. Mais, en de telles rencontres,
il est nécessaire d'agir avec une extrême prudence, de distinguer
soigneusement les vraies prophétesses d'avec les fausses et de ne
point prendre pour des messagères du ciel les fourrières du diable.
Celles-ci font parfois illusion. À l'exemple de Simon le Magicien, qui
opposait des prodiges aux miracles de saint Pierre, ces créatures
recourent aux arts diaboliques pour séduire les hommes. Douze ans
auparavant, une femme venue aussi des Marches de Lorraine, Catherine
Sauve, native de Thons proche Neufchâteau, qui vivait recluse au Port
de Lates, avait prophétisé. Toutefois, l'évêque de Maguelonne sut de
science certaine qu'elle était menteresse et sorcière; c'est pourquoi
elle fut brûlée vive à Montpellier en 1417[605]. Des nuées de femmes,
ou plutôt de femelles, _mulierculae_[606], vivaient comme cette
Catherine et finissaient comme elle.
[Note 605: _Parvus Thalamus_, éd. de la Société archéologique de
Montpellier, p. 464.--Th. de Bèze, _Histoire ecclésiastique_, 1580, t.
I, p. 217.--A. Germain, _Catherine Sauve_, Montpellier, 1853, in-4º,
16 pages.--H.-C. Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, trad.
S. Reinach, t. II, p. 185.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II. p. X.]
[Note 606: Jean Nider, _Formicarium_ dans _Procès_, t. IV, p.
502.]
Jeanne fut interrogée sommairement par des hommes d'Église, qui lui
demandèrent pourquoi elle était venue. Elle répondit d'abord qu'elle
ne dirait rien que parlant au roi. Les clercs lui ayant représenté que
c'était au nom même du roi qu'ils l'invitaient à s'expliquer, elle fit
connaître qu'elle avait deux choses en mandat de la part du Roi des
cieux: que l'une était de lever le siège d'Orléans, l'autre de
conduire le roi à Reims pour son sacre et son couronnement[607].
Devant ces gens d'Église, de même qu'à Vaucouleurs devant sire Robert,
elle répétait, mot pour mot, ce qu'autrefois avait dit le vavasseur de
Champagne envoyé au roi Jean le Bon, tout comme elle était envoyée au
dauphin Charles.
[Note 607: _Procès_, t. III, p. 115.]
Ayant cheminé jusqu'à la plaine de Beauce, où le roi Jean, impatient
de combattre, campait avec son armée, le vavasseur champenois entra
dans le camp et demanda à voir le plus prud'homme qui se tînt auprès
du roi. Les seigneurs, à qui cette requête fut portée, se mirent à
rire. Mais l'un d'eux, ayant vu de ses yeux le vavasseur, reconnut
tout de suite que c'était un homme bon, simple et sans malice. Il lui
dit: «Si tu as quelque avis à donner, va vers l'aumônier du roi.» Le
vavasseur alla donc vers l'aumônier du roi Jean et lui dit: «Faites
que je parle au roi; j'ai telle chose à dire que je ne dirai à
personne fors à lui.--Qu'est-ce? demanda l'aumônier. Dites ce que vous
savez.» Mais le bonhomme ne voulut pas révéler son secret. L'aumônier
alla trouver le roi Jean et lui dit: «Sire, il y a céans un
prud'homme, qui me semble sage à sa façon et qui vous veut dire une
chose qu'il ne dira qu'à vous.» Le roi Jean refusa de voir ce
prud'homme. Il appela son confesseur et l'envoya recueillir, en
compagnie de son aumônier, le secret du vavasseur. Les deux prêtres
allèrent à l'homme et lui annoncèrent qu'ils étaient commis par le
roi pour l'entendre. À cette nouvelle, désespérant de voir le roi Jean
et se fiant au confesseur et à l'aumônier pour ne révéler son secret
qu'au roi, il leur parla comme voici: «Tandis que j'étais seul aux
champs, une voix me dit par trois fois: «Va vers le roi Jean de
France, et l'avertis de ne combattre contre nuls de ses ennemis.
Obéissant à cette voix, je suis venu en porter nouvelles au roi Jean.»
Ayant reçu le secret du vavasseur, le confesseur et l'aumônier le
portèrent au roi qui s'en moqua. Il s'avança avec ses compagnons
jusqu'à Poitiers, où il rencontra le prince Noir. Il perdit toute son
armée dans la bataille et, atteint au visage de deux blessures, fut
pris par les Anglais[608].
[Note 608: S. Luce, _Chronique des quatre premiers Valois_, Paris,
1861, in-8º, pp. 46, 48.]
Les clercs qui avaient interrogé Jeanne différaient d'opinions sur
elle. Les uns déclaraient que son affaire n'était qu'une trufferie et
que le roi eût à se défier de cette fille[609]. Les autres pensaient
au contraire que puisqu'elle se disait envoyée de Dieu et avait à
parler au roi, le roi devait au moins l'entendre.
[Note 609: _Procès_, t. III, p. 115.--Thomassin, _Registre
Delphinal_, dans _Procès_, t. IV, p. 304.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 273.--_Journal du siège_, p. 47.]
Deux hommes d'Église, qui se trouvaient alors auprès du roi, Jean
Girard, président du Parlement de Grenoble, et Pierre l'Hermite, qui
fut depuis sous-doyen de Saint-Martin-de-Tours, jugèrent le cas assez
intéressant et assez difficile pour le soumettre à messire Jacques
Gélu, ce prélat armagnac, qui avait longtemps servi, dans les
conseils et les ambassades, la maison d'Orléans et le dauphin de
France. Gélu aux approches de la soixantaine s'était retiré du Conseil
et avait quitté le siège archiépiscopal de Tours pour le siège
d'Embrun, plus humble et plus caché. Il était illustre et
vénérable[610]. Jean Girard et Pierre l'Hermite lui annoncèrent, en
une lettre missive, la venue de cette jeune fille et ils lui firent
connaître qu'interrogée singulièrement par trois professeurs de
théologie, elle avait été reconnue dévote, sobre, tempérante et
coutumière, une fois la semaine, des sacrements de confession et de
communion. Jean Girard pensait qu'elle pouvait avoir été envoyée par
le Dieu qui suscita Judith et Déborah et se fit annoncer par les
Sibylles[611].
[Note 610: _Gallia Christiana_, t. III, col. 1089.]
[Note 611: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire générale des
Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, publ. par l'abbé Paul Guillaume,
Paris, 1890-1892 (3 vol. in-8º), t. II, pp. 313 et suiv.]
Charles était pieux et entendait à genoux et dévotement trois messes
par jour; il récitait exactement ses heures canonicales et y joignait
des prières pour les morts et d'autres oraisons; il se confessait
quotidiennement et communiait aux jours de fêtes[612], mais il croyait
à la divination par les astres, en quoi, il ne se distinguait pas des
autres princes de son temps: chacun d'eux avait un astrologue à son
service[613]. Le feu duc de Bourgogne était constamment accompagné
d'un devin juif nommé maître Mousque. Le jour dont il ne devait pas
voir la fin, comme il se rendait au pont de Montereau, maître Mousque
lui conseilla de ne point aller plus avant, pronostiquant qu'il n'en
reviendrait pas. Le duc passa outre et fut tué[614]. Le dauphin
Charles se fiait aux Jean des Builhons, aux Germain de Thibouville et
à tous autres bonnets pointus[615] et gardait toujours deux ou trois
astrologues auprès de lui. Ces faiseurs d'almanachs dressaient des
thèmes de nativité, tiraient des horoscopes et lisaient dans le ciel
l'annonce des guerres et des révolutions. L'un d'eux, maître Rolland
l'Écrivain, suppôt de l'Université de Paris, qui la nuit, dans sa
gouttière, observait le ciel, vit, un certain jour, à une certaine
heure, l'Épi de la Vierge en l'ascendant, Vénus, Mercure et le Soleil
au mi-ciel[616]; par quoi son compère Guillaume Barbin de Genève
découvrit sûrement que les Anglais seraient chassés de France et le
roi rétabli par le moyen d'une simple pucelle[617]. Si l'on en croit
l'inquisiteur Bréhal, quelque temps avant la venue de Jeanne, en
France, un habile astronome de Sienne, du nom de Jean de Montalcin,
avait, entre autres choses, écrit au roi Charles les paroles
suivantes: «Votre victoire sera dans le conseil d'une vierge;
poursuivez votre triomphe sans cesse jusqu'à la ville de Paris[618].»
[Note 612: Le Religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p.
340.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 265 et
suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 243.]
[Note 613: Simon de Phares, _Recueil des plus célèbres
astrologues_, ms. fr. 1357.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 306; t. II, p. 345, note.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. VI, p. 399.]
[Note 614: Chastellain, t. III, p. 446.]
[Note 615: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 173.]
[Note 616: Je corrige à cet endroit le texte de Simon de Phares
(_Procès_, IV, p. 536) d'après une communication écrite de M. Camille
Flammarion.]
[Note 617: _Procès_, t. IV, p. 536.]
[Note 618: _Procès_, t. III, p. 341.]
En ce moment même, le dauphin Charles gardait près de lui, à Chinon,
un vieux astrologue normand, nommé Pierre, qui pourrait bien être
Pierre de Saint-Valerien, chanoine de Paris, lequel revenait d'Écosse,
où il était allé chercher, avec nombre de gentilshommes, madame
Marguerite, fiancée au dauphin Louis. Ce maître Pierre passa, très peu
de temps après, à tort ou à raison, pour avoir lu dans le ciel que la
bergère de la Meuse était destinée à chasser les Anglais[619].
[Note 619: Recueil de Simon de Phares, dans _Procès_, t. V, p. 32,
note.]