pierre de la muraille va frapper Salisbury et lui emporte un oeil
avec la moitié du visage. Le coup était parti de la tour Notre-Dame.
C'est du moins ce qu'on s'accorda à croire. On ne sut jamais qui
l'avait tiré. Un homme de la ville, accouru au bruit, vit un enfant
qui s'échappait de la tour et le canon déserté. On pensa que cette
pierre avait été lancée par la main d'un innocent, avec la permission
de la Mère de Dieu, irritée de ce que le comte de Salisbury avait
dépouillé les moines et pillé l'église Notre-Dame-de-Cléry. On disait
encore qu'il était puni pour avoir manqué à son serment, ayant promis
au duc d'Orléans de respecter ses terres et ses villes. Porté
secrètement à Meung-sur-Loire, il y trépassa le mercredi 27 d'octobre;
de quoi les Anglais furent dolents[485]. La plupart d'entre eux
estimaient qu'ils perdaient gros à la mort de ce chef qui menait le
siège avec vigueur et avait, en moins de douze jours, enlevé le joyau
de guerre des Orléanais, les Tourelles; mais d'autres jugeaient qu'il
avait été bien simple de croire que ses boulets de pierre, après avoir
traversé les eaux et les sables d'un large fleuve, renverseraient le
mur épais contre lequel ils arrivaient essoufflés et mourants, et
qu'il avait été bien fou de vouloir emporter de force une ville qu'on
ne pouvait réduire que par la famine. Et ils songeaient: «Il est mort.
Dieu ait son âme! Mais il nous a mis dans de vilains draps.»
[Note 485: _Journal du siège_, pp. 10, 12.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 264.--Monstrelet, t. IV, p. 298.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 63.--_Mistère d'Orléans_, vers 3104 et
suiv.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 288.--Morosini,
t. III, p. 131.--Lorenzo Buonincontro, dans Muratori, _Rerum
Italicarum Scriptores_, t. XXI, col. 136.--Jarry, _Le compte de
l'armée anglaise_, pp. 85-86.]
On conta que maître Jean des Builhons, astrologue fameux, avait prédit
cette mort[486], et que le comte de Salisbury, la nuit d'avant le jour
funeste, avait rêvé qu'un loup l'égratignait. Un clerc normand fit de
cette male mort deux chansons, l'une contre et l'autre pour les
Anglais. La première, qui est la meilleure, se termine par un couplet
digne, en sa profonde sagesse, du roi Salomon lui-même[487]:
Certes le duc de Bedefort,
Se sage est, il se tendra
Avec sa femme en ung fort,
Chaudement le mieulx[488] que il porra,
De bon ypocras finera.
Garde son corps, lesse la guerre:
Povre et riche porrist en terre.
[Note 486: _Procès_, t. IV, p. 345.--_Chronique de la Pucelle_, p.
263.--_Journal du siège_, p. 10.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 32.]
[Note 487: L. Jarry, _Deux chansons normandes_, Orléans, 1894,
in-8º, p. 11.]
[Note 488: Le texte publié par M. Jarry porte «mielux».]
Le lendemain de la perte des Tourelles et quand on y avait déjà
remédié autant que possible, le lieutenant général du roi entra dans
la ville. C'était le seigneur Jean, bâtard d'Orléans, comte de Porcien
et de Mortaing, grand chambellan de France, fils du duc Louis,
assassiné en 1407 par l'ordre de Jean-Sans-Peur et dont la mort avait
armé les Armagnacs contre les Bourguignons. La dame de Cany, sa mère,
l'avait «robé» à la duchesse d'Orléans. Non seulement, il ne nuisait
en rien aux enfants d'être conçus en adultère et autrement qu'en
légitime mariage, mais encore c'était grand honneur que de se pouvoir
dire bâtard de prince. Jamais on n'avait vu tant de bâtards qu'en ces
temps de guerre et l'on faisait courir ce dicton: Les enfants sont
comme le froment: semez du blé volé, il poussera aussi bien que
d'autre[489]. Le Bâtard d'Orléans avait alors tout au plus vingt-six
ans. L'année précédente, en petite compagnie, il avait couru porter
des vivres aux habitants de Montargis, assiégés par le comte de
Warwick. La ville qu'il venait seulement ravitailler, il l'avait
délivrée, avec l'aide du capitaine La Hire, ce qui était de bon augure
pour Orléans[490]. Le Bâtard était déjà le plus adroit seigneur de son
temps. Il savait la grammaire et l'astrologie et parlait mieux que
personne[491]. Il tenait de son père par son esprit aimable et clair,
mais il était plus prudent et plus tempéré. En le voyant si aimable,
courtois et avisé, on disait qu'il était en la grâce de toutes les
dames et même de la reine[492]. Il était apte à tout, à la guerre
comme aux négociations, merveilleusement adroit, et d'une
dissimulation consommée.
[Note 489: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 25; t. II, p. 389.]
[Note 490: Monstrelet, t. IV, pp. 273, 274.--_Chronique du la
Pucelle_, pp. 243, 247.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.
54.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 221.--_Cronique
Martiniane_, p. 7.]
[Note 491: Jean Chartier, _Chronique_, t. II, p. 105.]
[Note 492: Mathieu d'Escouchy, _Chronique_, édit. de Beaucourt,
Paris, 1863, t. I, p. 186.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_,
t. II, p. 236.]
Monseigneur le Bâtard amenait quelques chevaliers, capitaines et
écuyers de renom, c'est-à-dire de haute maison ou grande vaillance, le
maréchal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, sénéchal de
Bourbonnais, le seigneur de Chaumont, messire Théaulde de Valpergue,
chevalier lombard, le capitaine La Hire, qui guerroyait et pillait
merveilleusement, et venait de si bien faire à la rescousse de
Montargis; et Jean, sire de Bueil, un de ces jouvenceaux venus au roi
sur un cheval boiteux et qui avaient reçu les leçons de deux dames
expertes: Souffrance et Pauvreté. Ils arrivaient suivis de huit cents
hommes, archers, arbalétriers et fantassins d'Italie, portant de
grandes targes, comme les Saint Georges des églises de Venise et de
Florence. C'était tout ce qu'on avait pu ramasser pour le moment de
seigneurs et de routiers[493].
[Note 493: _Journal du siège_, pp. 10 et 12.--_Cronique
Martiniane_, p. 8.--_Le Jouvencel_, p. 277.--Loiseleur, _Comptes des
dépenses_, pp. 90, 91.]
L'armée de Salisbury, ayant perdu son chef, se dissipait en troubles
et en désertions. L'hiver venait; les capitaines voyant que, pour
l'heure, il n'y avait rien à tenter, quittèrent la place avec ce qui
leur restait d'hommes et s'allèrent abriter sous les murs de Meung et
de Jargeau[494]. Le 8 novembre au soir, il ne demeurait devant la
ville que la garnison des Tourelles, composée de cinq cents hommes des
lances de Normandie, sous le commandement de William Molyns et de
William Glasdall. Les Français pouvaient les assiéger et les réduire:
ils ne bougèrent pas. Le gouverneur, le vieux sire de Gaucourt, venait
de se casser le bras en tombant sur le pavé de la rue des Hôtelleries;
il ne pouvait se remuer[495]. Mais les autres?
[Note 494: _Journal du siège_, pp. 12, 13.--Abbé Dubois, _Histoire
du siège_, p. 245.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'armée
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, pp. 92, 111.--Jean de Bueil, _Le
Jouvencel_, _passim_.]
[Note 495: _Journal du siège_, p. 7.]
La vérité est que personne ne savait que faire. Sans doute ces gens de
guerre connaissaient plusieurs moyens de secourir une ville assiégée,
mais qui tous revenaient à un coup de main[496]. Ils ne s'entendaient
qu'aux rescousses, aux escarmouches, aux embuscades, aux vaillantises
d'armes. S'ils ne réussissaient pas à faire lever un siège tout de
suite, par surprise, ils restaient cois, à bout de ressources et
d'invention. Leurs plus expérimentés capitaines n'étaient pas capables
d'un effort commun, d'une action concertée, de toute entreprise enfin
exigeant quelque esprit de suite et la subordination de tous à un
seul. Chacun n'en faisait qu'à sa tête et ne songeait qu'au butin. La
défense d'Orléans passait de beaucoup leur entendement.
[Note 496: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]
Durant vingt et un jours, le capitaine Glasdall resta retranché, avec
ses cinq cents Anglais, sous ses Tourelles écornées, entre son
boulevard du Portereau, qui n'avait pu être tout de suite bien
redoutable, et son boulevard du Pont, qui n'était qu'une barrière de
bois qu'un tison pouvait faire flamber.
Cependant les bourgeois travaillaient. Ils accomplirent, après le
départ des Anglais, un labeur énorme et douloureux. Pensant avec
raison que l'ennemi reviendrait, non plus par la Sologne, mais par la
Beauce, ils détruisirent tous leurs faubourgs du couchant, du nord et
du levant, comme ils avaient déjà détruit ou commencé de détruire le
Portereau. Ils incendièrent et abattirent vingt-deux églises et
moutiers, entre autres l'église Saint-Aignan et son cloître si beau
que c'était pitié de le voir abîmé, l'église Saint-Euverte, l'église
Saint-Laurent-des-Orgerils, non sans promettre aux benoîts patrons de
la ville de leur en rebâtir de plus belles quand ils seraient délivrés
des Anglais[497].
[Note 497: _Journal du siège_, p. 19.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 270.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 61.--Le P. Denifle, _La
désolation des églises de France_, supplique C.]
Le 30 novembre, le capitaine Glasdall vit venir aux Tourelles sir John
Talbot, qui lui amenait trois cents combattants munis de canons,
bombardes et autres engins de guerre, et, dès lors, le bombardement
reprit plus violent que la première fois, crevant des toits, écornant
des murs et faisant plus de bruit que de besogne. Dans la rue
Aux-Petits-Souliers, une pierre de bombarde tomba sur la table autour
de laquelle cinq personnes dînaient et qui n'eurent point de mal. On
estima que c'était un miracle accompli par Notre-Seigneur à la requête
de saint Aignan, patron de la ville[498]. Ceux d'Orléans avaient de
quoi répondre. Douze canonniers de métier desservaient, avec des
servants à eux, les soixante-dix canons et bombardes qui composaient
l'artillerie de la ville. Un très subtil ouvrier nommé Guillaume Duisy
avait fondu pour eux une bombarde qui fut placée à la croiche ou
éperon de la poterne Chesneau et qui jetait sur les Tourelles des
pierres de cent vingt livres. Près de cette bombarde on mit deux
canons, l'un s'appelait _Montargis_, parce que c'était les habitants
de Montargis qui l'avaient prêté, l'autre portait le nom d'un diable
très populaire _Rifflart_[499]. Un couleuvrinier, natif de Lorraine et
demeurant à Angers, avait été envoyé par le roi à Orléans où il
recevait douze livres de solde par mois. Il avait nom Jean de
Montesclère; tenu pour le meilleur maître qui fût alors de son métier,
il gouvernait une grosse couleuvrine qui causait grand dommage aux
Anglais[500]. Maître Jean était de plus un homme jovial. Parfois,
quand tombait une pierre de canon dans son voisinage, il se laissait
choir à terre et se faisait porter en ville, à la grande joie des
Anglais qui le croyaient mort. Mais leur joie était courte, car maître
Jean revenait bientôt à son poste et les bombardait comme devant[501].
Ces couleuvrines se chargeaient avec des balles de plomb, au moyen
d'une baguette de fer. C'était de très petits canons ou, si l'on veut,
de grands fusils posés sur un chariot. On les maniait aisément[502].
Aussi, maître Jean portait-il la sienne partout où il en était besoin.
[Note 498: _Journal du siège_, pp. 16 et 17.]
[Note 499: _Ibid._, p. 17.--J.-L. Micqueau, _Histoire du siège
d'Orléans par les Anglais_, traduite par Du Breton, Paris, 1631, p.
27.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 287.--Lottin, _Recherches_,
t. I, pp. 209, 210.]
[Note 500: _Journal du siège_, p. 18.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. CLXXXV.--Loiseleur, _Compte des dépenses faites par
Charles VII pour secourir Orléans_, dans _Mém. Soc. Arch. de
l'Orléanais_, t. XI, pp. 114 et 186.]
[Note 501: _Journal du siège_, p. 28.--Lottin, _Recherches_, t. I,
p. 214.]
[Note 502: Loiseleur, _Comptes_, p. 114.--P. Mantellier, _Histoire
du siège_, p. 33.]
Le 25 décembre, pour célébrer la Nativité de Notre-Seigneur, on fit
trêve. Comme les deux peuples avaient même foi et même religion, ils
cessaient d'être ennemis aux jours de fête et la courtoisie renaissait
entre chevaliers des deux camps chaque fois que le calendrier leur
rappelait qu'ils étaient chrétiens. La Noël est une féerie joyeuse. Le
capitaine Glasdall désira la chômer avec des chansons, selon la
coutume d'Angleterre. Il demanda à Monseigneur Jean, bâtard d'Orléans,
et au maréchal de Boussac, de vouloir bien lui envoyer une troupe de
ménétriers, ce qu'ils firent gracieusement. Les ménétriers d'Orléans
se rendirent aux Tourelles avec leurs trompettes et leurs clairons et
jouèrent aux Anglais des Noëls qui leur réjouirent le coeur. Les
Orléanais, qui vinrent sur le pont écouter la musique, trouvèrent que
c'était grande mélodie. Mais, sitôt la trêve expirée, chacun prit
garde à soi. Car, d'une rive à l'autre, les canons reposés lancèrent
avec une nouvelle vigueur les boulets de pierre et de cuivre[503].
[Note 503: _Journal du siège_, pp. 15, 18.]
Ce que les Orléanais avaient prévu se réalisa le 30 décembre. Ce jour-là,
les Anglais vinrent en force par la Beauce à Saint-Laurent-des-Orgerils.
Toute la chevalerie française alla au-devant d'eux et fit des prouesses;
mais les Anglais occupèrent Saint-Laurent: le véritable siège
commençait[504]. Ils construisirent un boulevard sur la rive gauche de
la Loire, à l'ouest de Portereau, en un lieu nommé le champ de
Saint-Privé. Ils en construisirent un autre dans l'île Charlemagne. Sur
la rive droite, ils établirent à Saint-Laurent-des-Orgerils un camp
retranché; puis, à une portée d'arbalète sur la route de Blois, en un
lieu dit la Croix-Boissée, ils construisirent un autre boulevard. À deux
portées d'arbalète, au nord, sur la route du Mans, au lieu dit des
Douze-Pierres, ils élevèrent une bastille qu'ils nommèrent Londres[505].
[Note 504: _Ibid._, p. 20.--_Chronique de la Pucelle_, p.
265.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 252.--Jollois, _Histoire du
siège_, pp. 26, 27.]
[Note 505: Relation de G. Girault, dans _Procès_, t. IV, p.
283.--Morosini, t. III, p. 16, note 5; t. IV, annexe XIII.]
Ces travaux achevés, Orléans n'était cerné qu'à moitié. Autant dire
qu'il ne l'était pas du tout: on y entrait et on en sortait à peu près
comme on voulait. De petites compagnies de secours, envoyées par le
roi, arrivaient sans encombre. Le 5 janvier, l'amiral de Culant
traverse la Loire devant Saint-Loup avec cinq cents combattants et
pénètre dans la ville par la porte de Bourgogne. Le 8 février, William
Stuart, frère du connétable d'Écosse, et plusieurs chevaliers et
écuyers font leur entrée avec mille combattants très bien équipés. Ils
sont suivis le lendemain par trois cent vingt soldats. Les vivres et
les munitions ne cessent d'arriver. En janvier, le 3, neuf cent
cinquante-quatre pourceaux et quatre cents moutons; le 10, poudres et
victuailles; le 12, six cents pourceaux; le 24, six cents têtes de
gros bétail et deux cents pourceaux; le 31, huit chevaux chargés
d'huiles et de graisses[506].
[Note 506: _Journal du siège_, pp. 22, 23, 24, 25, 27, 34.]
Lord Scales, William Pole et sir John Talbot, qui conduisaient le
siège depuis la mort du comte de Salisbury[507], s'apercevaient que
des mois s'écouleraient et des mois encore avant que l'investissement
fût complet et la place enfermée dans un cercle de bastilles reliées
entre elles par un fossé continu. En attendant, les malheureux Godons
enfonçaient dans la boue et la neige et gelaient dans leurs mauvais
abris de terre et de bois qu'on nommait des taudis. Ils risquaient,
leurs affaires allant de ce train, d'y être plus dépourvus et plus
affamés que les assiégés. Aussi, de même que le défunt comte de
Salisbury, s'efforçaient-ils parfois encore de brusquer les choses. De
temps en temps, ils essayaient, sans grand espoir, de prendre la ville
d'assaut.
[Note 507: Boucher de Molandon et A. de Beaucorps, _L'armée
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, pp. 3 et suiv.--Jarry, _Le compte
de l'armée anglaise_, pièce justificative V, p. 233.]
Du côté de la porte Renart, le mur était moins haut qu'ailleurs et,
comme ils se trouvaient en force et puissance de ce côté, ils
attaquaient ce mur de préférence. Il faut dire qu'ils n'y mettaient
guère de malice. Ils se ruaient sur la porte Renart en criant
furieusement: «Saint Georges!» se heurtaient aux barrières et se
faisaient reconduire à leurs boulevards par les gens du roi et les
gens de la commune[508]. Ces assauts, mal préparés, leur faisaient
perdre chaque fois quelques gens d'armes bien inutilement. Et déjà ils
manquaient d'hommes et de chevaux.
[Note 508: _Journal du siège_, pp. 21, 22, 30.]
Ils n'avaient pas réussi à effrayer les Orléanais en les bombardant
sur deux côtés à la fois, au midi et au couchant. On fut longtemps à
rire, dans la ville, d'une grosse pierre de canon tombée à la porte
Bannier, au milieu de plus de cent personnes, sans en toucher aucune,
si ce n'est un compagnon à qui elle ôta son soulier et qui en fut
quitte pour se rechausser[509].
[Note 509: _Ibid._, p. 26.]
Cependant les seigneurs français faisaient à leur plaisir des
vaillantises d'armes. Ils couraient aux champs, selon leur fantaisie,
sous le moindre prétexte, mais toujours pour ramasser quelque butin, car
ils ne songeaient guère qu'à cela. Un jour, entre autres, vers la fin de
janvier, comme il faisait grand froid, quelques maraudeurs anglais
vinrent dans les vignes de Saint-Ladre et de Saint-Jean-de-la-Ruelle
enlever des échalas pour se chauffer. Le guetteur les signale: aussitôt
voilà toutes les bannières au vent. Le maréchal de Boussac, messire
Jacques de Chabannes, sénéchal du Bourbonnais, messire Denis de Chailly,
maint autre seigneur et avec eux routiers et capitaines, courent aux
champs. Chacun d'eux n'avait certainement pas vingt hommes à
commander[510].
[Note 510: _Journal du siège_, p. 32.]
Le Conseil royal travaillait avec ardeur à secourir Orléans. Le roi
appela sa noblesse d'Auvergne, demeurée fidèle aux fleurs de Lis
depuis le jour où, dauphin et chanoine de Notre-Dame-d'Ancis, presque
enfant encore, il était allé avec quelques chevaliers ramener à
l'obéissance deux ou trois seigneurs révoltés sur leurs puys
sauvages[511]. À l'appel du roi, la noblesse auvergnate sortit de ses
montagnes et, sous l'étendard du comte de Clermont, arriva, dans les
premiers jours de février, à Blois, où elle se réunit aux Écossais de
John Stuart de Darnley, connétable d'Écosse, et aux gens du
Bourbonnais, venus sous les bannières des seigneurs de la
Tour-d'Auvergne et de Thouars[512].
[Note 511: _Gallia Christiana_, t. II, p. 732.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 213; t. II, p. 6, note
2.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXCV.]
[Note 512: _Journal du siège_, pp. 21, 36-38.--Compte de Hémon
Raguier, Bibl. Nat., fr. 7858, fol. 41.--Loiseleur, _Comptes et
dépenses de Charles VII pour secourir Orléans_, _loc. cit._]
On apprit à ce moment que sir John Falstolf amenait de Paris aux
Anglais d'Orléans un convoi de vivres et de munitions. Monseigneur le
Bâtard quitta Orléans, accompagné de deux cents hommes d'armes, et
alla s'entendre avec le comte de Clermont sur ce qu'il y avait à
faire. Il fut décidé qu'on attaquerait d'abord le convoi. Toute
l'armée de Blois, sous le commandement du comte de Clermont et la
conduite de monseigneur le Bâtard, marcha sur Étampes à la rencontre
de sir John Falstolf[513].
[Note 513: _Journal du siège_, p. 37.]
Le 11 février, quinze cents combattants commandés par messire
Guillaume d'Albret, sir William Stuart, frère du connétable d'Écosse,
le maréchal de Boussac, le seigneur de Gravelle, les deux capitaines
Saintrailles, le capitaine La Hire, le seigneur de Verduzan et autres
chevaliers et écuyers, sortirent d'Orléans, mandés par le Bâtard, avec
ordre de rejoindre l'armée du comte de Clermont sur la route
d'Étampes, au village de Rouvray-Saint-Denis, proche Angerville[514].
[Note 514: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 231.--_Chronique
de la Pucelle_, pp. 266, 267.--_Journal du siège_, pp. 37, 38.]
Ils arrivèrent à Rouvray le lendemain samedi 12 février, veille des
Brandons, quand l'armée du comte de Clermont était encore assez loin;
là, de bon matin, les Gascons de Poton et de La Hire aperçurent la
tête du convoi qui, par la route d'Étampes, s'avançait dans la plaine.
Trois cents charrettes et chariots de vivres et d'armes roulaient à la
file conduits par des soldats anglais, par des marchands et des
paysans normands, picards et parisiens, quinze cents hommes au plus,
tranquilles et sans méfiance. Il vint aux Gascons l'idée naturelle de
tomber sur ces gens et de les culbuter au moment où ils s'y
attendaient le moins[515]. En toute hâte, ils envoyèrent demander au
comte de Clermont la permission d'attaquer. Beau comme Absalon et
comme Pâris de Troye, plein de faconde et de jactance, le comte de
Clermont, jouvenceau non des plus sages, armé chevalier le jour même,
en était à sa première affaire[516]. Il fit dire sottement aux Gascons
de ne point attaquer avant sa venue. Les Gascons obéirent à grand
déplaisir, voyant ce qu'on perdait à attendre. Car, s'apercevant enfin
qu'ils sont dans la gueule du loup, les chefs anglais, sir John
Falstolf, sir Richard Guethin, bailli d'Évreux, sir Simon Morhier,
prévôt de Paris, se mettent en belle ordonnance de bataille. Ils font,
dans la plaine, avec leurs charrettes, un parc long et étroit où ils
retranchent les gens de cheval, et au devant duquel ils placent les
archers derrière des pieux fichés en terre, la pointe inclinée vers
l'ennemi[517]. Ce que voyant, le connétable d'Écosse perd patience et
mène ses quatre cents cavaliers contre les pieux où ils se
rompent[518]. Les Anglais, découvrant qu'ils n'ont affaire qu'à une
petite troupe, font sortir leur cavalerie et chargent si roidement
qu'ils culbutent les Français et en tuent trois cents. Cependant les
Auvergnats avaient atteint Rouvray et, répandus dans le village, ils
en mettaient les celliers à sec. Monseigneur le Bâtard s'en détacha et
vint en aide aux Écossais avec quatre cents combattants. Mais il fut
blessé au pied et en grand danger d'être pris[519].
[Note 515: _Journal du siège_, pp. 38, 39.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 267, 268.--_Mistère du siège_, vers 8867.--Dom Plancher,
_Histoire de Bourgogne_, t. IV, p. 127.]
[Note 516: Monstrelet, t. IV, p. 312.--_Journal du siège_, p.
43.--Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 164.]
[Note 517: Monstrelet, t. IV, p. 311.--_Journal du siège_, p.
39.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 231.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 267 et 268.--Perceval de Cagny, pp. 137 et 139.]
[Note 518: _Journal du siège_, pp. 40, 41.]
[Note 519: _Ibid._, p. 43.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
232.]
Là tombèrent messire William Stuart et son frère, les seigneurs de
Verduzan, de Châteaubrun, de Rochechouart, Jean Chabot, avec plusieurs
autres de grande noblesse et renommée vaillance[520]. Les Anglais, non
encore saouls de tuerie, s'éparpillèrent à la poursuite des fuyards.
La Hire et Poton, voyant alors les étendards ennemis dispersés dans la
plaine, réunirent ce qu'ils purent, soixante à quatre-vingts
combattants, et se jetèrent sur un petit parti d'Anglais qu'ils
écrasèrent. À ce moment, si les autres Français avaient rallié,
l'honneur et le profit de la journée leur serait peut-être
revenu[521]. Mais le comte de Clermont, qui n'avait pas fait mine de
secourir les hommes du connétable d'Écosse et du Bâtard, déploya
jusqu'au bout son inébranlable lâcheté. Les ayant vu tous tuer, il
s'en retourna avec son armée à Orléans, où il arriva fort avant dans
la nuit (12 février)[522]. Le seigneur de La Tour-d'Auvergne, le
vicomte de Thouars, le maréchal de Boussac, le Bâtard se tenant à
grand'peine sur sa monture, suivaient avec leurs troupes en désarroi.
Jamet du Tillay, La Hire et Poton venaient les derniers, veillant à ce
que les Anglais des bastilles ne leur tombassent dessus, ce qui eût
achevé la déconfiture[523].
[Note 520: _Ibid._, p. 43--_Chronique de la Pucelle_, p.
269.--Monstrelet, t. IV, p. 313.]
[Note 521: _Journal du siège_, p. 42.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 63.]
[Note 522: _Ibid._, p. 44.]
[Note 523: _Ibid._, pp. 43, 44.]
Comme on entrait dans le saint temps du carême, les vivres, amenés de
Paris aux Anglais d'Orléans par sir John Falstolf, se composaient
surtout de harengs saurs qui, durant la bataille, avaient beaucoup
pâti dans leurs caques défoncées. Pour faire honneur aux Français
d'avoir déconfit tant de Dieppois, les joyeux Anglais nommèrent cette
journée la journée des Harengs[524].
[Note 524: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
230-233.--Monstrelet, t. IV, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t.
II, p. 62.--Symphorien Guyon, _Histoire de la ville d'Orléans_, t. II,
p. 195.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
37.]