Lorsque les gens des faubourgs se renfermèrent dans la cité à

l'approche des Anglais, le nombre des habitants fut plus que doublé,

tant ces faubourgs étaient amples et populeux[458].

[Note 458: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, pp. 391,

399.--Jollois, _Histoire du siège_, pp. 41, 44.--P. Mantellier,

_Histoire du siège_, Orléans, 1867, in-8º, p. 24.--Lottin, _Recherches

sur Orléans_, t. I, p. 141.]

Les habitants d'Orléans étaient résolus à combattre, non certes pour

l'honneur: un bourgeois, en ce temps-là, ne s'attirait aucun honneur à

défendre sa ville; par contre il y courait un terrible danger. La

ville prise, les hauts et riches seigneurs, qui se trouvaient pris

avec, en étaient quittes pour payer rançon, et le vainqueur leur

faisait bonne chère; les menus et pauvres seigneurs risquaient

davantage. En cette année 1428, les gentilshommes qui défendirent

Melun et se rendirent après avoir mangé leurs chevaux et leurs chiens,

furent noyés dans la Seine. «Rien n'y valut hautesse», dit une chanson

bourguignonne[459]. Ordinairement hautesse valait la vie sauve. Quant

aux bourgeois assez courageux pour s'être défendus, ils avaient chance

d'être mis à mort. Il n'existait pas de règles fixes à leur égard;

tantôt on en pendait plusieurs, tantôt un seul, tantôt on les pendait

tous; il était loisible aussi de leur couper la tête ou de les jeter à

l'eau, cousus dans un sac. En cette même année 1428, les capitaines La

Hire et Poton ayant manqué leur coup de main sur Le Mans et décampé à

propos, les bourgeois qui les avaient aidés furent décapités place du

Cloître-Saint-Julien, sur la pierre Olet, par ordre de ce même William

Pole, comte de Suffolk, qui débridait déjà à Olivet, et de ce même

John Talbot, le plus courtois des chevaliers anglais, qui allait

bientôt venir[460]. Exemple suffisant pour instruire les citoyens

d'Orléans.

[Note 459: Le Roux de Lincy, _Chants historiques et populaires du

temps de Charles VII_, Paris, 1862, in-18, p. 28.]

[Note 460: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 225-226.--_Geste

des Nobles_, p. 202.--_Chronique de la Pucelle_, p. 251.--Jean

Chartier, _Chronique_, t. I, p. 59.--Jarry, _Le compte de l'armée

anglaise_, pp. 107-112.]

La ville, sous l'autorité d'un gouverneur, s'administrait elle-même au

moyen de douze procureurs élus par le suffrage des bourgeois pour deux

ans, moyennant l'approbation du gouverneur[461]. Ces procureurs

risquaient plus que les autres citoyens, et l'un d'eux, quand il

passait par le cloître Saint-Sulpice, où l'on mettait à mort les

condamnés, songeait sans doute qu'avant un an il pourrait bien être

justicié là pour avoir défendu l'héritage de son seigneur. Les douze

étaient résolus à défendre cet héritage et ils agissaient avec

promptitude et sagesse pour le salut commun.

[Note 461: Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 164, 171.--P.

Mantellier, _Histoire du siège_, p. 25.]

Les Orléanais n'étaient pas pris au dépourvu. Leurs pères avaient vu

de près les Anglais et mis la ville en état de défense. Eux-mêmes, en

l'an 1425, s'étaient si bien attendus à subir un siège, qu'ils avaient

amassé des armes dans la tour Saint-Samson et que tous, riches ou

pauvres, avaient été requis pour creuser des fossés et construire des

boulevards[462]. La guerre a toujours coûté cher. Ils consacraient,

chaque année, les trois quarts du revenu de la ville à l'entretien des

remparts et de l'armement. Avertis que le comte de Salisbury

approchait, ils se préparèrent avec une merveilleuse ardeur à le

recevoir. Les murs, hors ceux qui regardaient la rivière, étaient sans

parapets, mais il y avait dans les magasins des pieux et des traverses

destinés à faire des garde-fous. On les monta et l'on établit des

mantelets dans lesquels étaient pratiquées des barbacanes en

charpente, afin que, du haut des murs habillés de la sorte, les

défenseurs pussent tirer à couvert[463]. On établit, à l'entrée de

chaque faubourg, des barrières de bois, avec un corps de garde et une

loge pour le portier chargé de les ouvrir et de les fermer. Les

remparts, bastilles et boulevards furent munis de soixante et onze

bouches à feu, tant canons que bombardes, sans compter les

couleuvrines. On tira de la carrière de Montmaillard, située à trois

lieues de la ville, des pierres que les artisans façonnaient en

boulets de canon; on fit venir à grands frais du plomb, de la poudre

et du soufre, que les femmes finaient pour le service des canons et

des couleuvrines. On fabriquait chaque jour par milliers des flèches,

des traits, des fûts de viretons aboutés de pointes de fer et empennés

de parchemin, et nombre de pavas, grands boucliers faits de douves

assemblées à tenons et mortaises et recouvertes de cuir. On acheta du

blé, du vin, du bétail à force pour la nourriture des habitants et des

hommes d'armes qu'on attendait, gens du roi et routiers[464].

[Note 462: Le religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p.

341.--Le Maire, _Antiquités_, pp. 283 et suiv.--Lottin, _Recherches_,

t. I, pp. 160-161.]

[Note 463: Jollois, _Histoire du siège_, p. 6.--Lottin,

_Recherches_, t. I, pp. 202-205.]

[Note 464: Comptes de forteresses, dans _Journal du siège_, pp.

301 et suiv.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 12.--P. Mantellier,

_Histoire du siège_, pp. 15-17.--Loiseleur, _Comptes des dépenses

faites par Charles VII pour secourir Orléans pendant le siège de

1428_, Orléans, 1868, in-8º, p. 113.--Boucher de Molandon et de

Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 81.]

Par un privilège dont ils se montraient fort jaloux, les habitants

avaient la garde de leurs remparts. Ils étaient répartis par corps de

métiers en autant de compagnies qu'il y avait de tours. Se gardant

eux-mêmes, ils jouissaient du droit de ne pas recevoir garnison dans

leurs murs. Ce droit leur était précieux parce qu'il leur évitait

d'être pillés et dérobés, incendiés et molestés à tout moment par les

gens du roi. Ils y renoncèrent avec empressement, sentant bien que

seuls, avec leur milice civique et les milices des communes,

c'est-à-dire les paysans, ils ne pourraient soutenir l'effort d'un

siège et qu'il leur fallait, pour bien faire, des hommes de cheval

tenant roidement la lance et des gens de pied habiles à manoeuvrer

l'arbalète. Tandis que le sire de Gaucourt, leur gouverneur, et

monseigneur le Bâtard d'Orléans, lieutenant général du roi, se

rendaient à Chinon et à Poitiers pour obtenir des conseillers du roi

assez d'hommes et d'argent[465], des bourgeois partaient en mission,

deux par deux, et allaient jusqu'en Bourbonnais et en Languedoc

demander des secours aux villes[466]. Les procureurs faisaient appel

aux routiers qui tenaient la campagne pour les fleurs de lis et leur

annonçaient, par les deux hérauts de la ville, Orléans et

Coeur-de-Lis, qu'il y avait chez eux de l'or et de l'argent en

abondance, des vivres et des armes pour nourrir et armer deux mille

combattants pendant deux ans, et que tout gentil et honnête capitaine

qui voudrait défendre leur ville avec eux le pourrait faire, et qu'on

se battrait à mort[467].

[Note 465: Compte de Hémon Raguier, Bibl. Nat., Fr. 7858, fol.

41--Loiseleur, _Comptes des dépenses_, p. 65.--Pallet, _Nouvelle

Histoire du Berry_, t. III, pp. 78-80.--Vallet de Viriville, dans

_Bulletin de la Société d'Histoire de France_.--_Cabinet Historique_,

V, 2e partie, 107.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 15.]

[Note 466: A. Thomas, _Le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc et les

capitouls de Toulouse_, dans _Annales du Midi_, avril 1889, p.

232.--M. Boudet, _Villandrando et les écorcheurs à Saint-Flour_, pp.

18 et 19.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 61.]

[Note 467: Le religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p.

341.]

Les habitants d'Orléans craignaient Dieu. En ce temps-là Dieu se

faisait beaucoup craindre; il était presque aussi terrible qu'au temps

des Philistins. Les pauvres pécheurs avaient peur d'être mal reçus

s'ils s'adressaient à lui dans leurs afflictions; mieux valait,

croyaient-ils, prendre un biais et recourir à l'intercession de

Notre-Dame et des saints. Dieu respectait sa mère et s'efforçait de

lui complaire en toute occurrence. Il montrait pareillement de la

déférence aux bienheureux assis à ses côtés dans le paradis et

écoulait volontiers les requêtes qu'ils lui présentaient. Aussi

était-ce la coutume, en cas de grande nécessité, de faire des prières

et des présents aux saints pour les rendre favorables. Les bourgeois

d'Orléans se rappelèrent à propos Monsieur saint Euverte et Monsieur

saint Aignan, patrons de leur ville. Saint Euverte s'était assis très

anciennement dans le siège épiscopal occupé en 1428 par messire Jean

de Saint-Michel, écossais, et il y avait resplendi de toutes les

vertus apostoliques[468]. Saint-Aignan, son successeur, avait obtenu

de Dieu qu'il regardât sa ville dans un péril semblable à celui

qu'elle courait présentement. Voici son histoire telle que les

Orléanais la savaient:

[Note 468: _Journal du siège_, p. 51.--_Chronique de la fête_ dans

_Procès_, t. V, p. 296.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 27-31.]

Le bienheureux Aignan s'était retiré dès sa jeunesse dans une solitude près

d'Orléans. Saint Euverte, alors évêque de cette ville, l'y découvrit,

l'ordonna prêtre, l'institua abbé de Saint-Laurent-des-Orgerils et le

désigna pour son successeur dans le gouvernement des fidèles. Et quand

saint Euverte eut trépassé de cette vie à l'autre, le bienheureux Aignan

fut proclamé évêque, du consentement du peuple orléanais, par la voix

d'un petit enfant. Car Dieu, qui tire sa louange de la bouche des

enfants, permit que l'un d'eux, porté dans ses langes sur l'autel,

parlât et dit: «Aignan, Aignan, Aignan est élu de Dieu pour être évêque

de cette ville.» Or, dans la soixantième année de son pontificat, les

Huns envahirent la Gaule, conduits par Attila, leur roi, qui publiait

que devant lui les étoiles tombaient, la terre tremblait, et qu'il était

le marteau du monde, _stellas pre se cadere, terram tremere, se malleum

esse universi orbis_. Toutes les villes qu'il avait rencontrées sur son

chemin, il les avait détruites, et il marchait sur Orléans. Alors le

bienheureux Aignan alla trouver dans la cité d'Arles le patrice Aetius,

qui commandait l'armée romaine, et lui demanda son aide en un si grand

péril. Ayant obtenu du patrice promesse de secours, Aignan revint dans

sa ville épiscopale qu'il trouva entourée de guerriers barbares. Les

Huns avaient fait des brèches dans les murs, et ils se préparaient à

donner l'assaut. Le bienheureux monta sur le rempart, se mit à genoux,

pria, et, ayant prié, cracha sur les ennemis. Cette goutte d'eau fut

suivie, par la volonté de Dieu, de toutes les gouttes d'eau suspendues

dans le ciel; un orage éclata, une pluie si abondante tomba sur les

barbares, que leur camp en fut noyé; leurs tentes s'abattirent sous la

force des vents, et plusieurs d'entre eux périrent frappés de la foudre.

La pluie dura trois jours, après lesquels Attila fit battre par de

puissantes machines les remparts de la cité. Les habitants voyaient avec

épouvante tomber leurs murailles. Quand tout espoir de résister fut

perdu, le saint évêque alla, revêtu de ses habits sacerdotaux, vers le

roi des Huns et l'adjura d'avoir pitié du peuple orléanais, le menaçant

de l'ire céleste s'il était dur aux vaincus. Ces prières et ces menaces

ne changèrent pas le coeur d'Attila. L'évêque, revenu parmi ses fidèles,

les avertit qu'ils ne devaient s'assurer qu'en la puissance de Dieu,

mais que ce secours ne leur manquerait pas. Et bientôt, selon la

promesse qu'il leur avait donnée, Dieu délivra la ville par le moyen des

Romains et des Français, qui défirent les Huns dans une grande bataille.

Peu de temps après cette merveilleuse délivrance de sa ville bien-aimée,

saint Aignan s'endormit dans le Seigneur[469].

[Note 469: Hubert, _Antiquitez historiques de l'église royale de

Saint-Aignan d'Orléans_, Orléans, 1661, in-8º, pp. 1-15.]

C'est pourquoi, en ce grand péril où les mettaient les Anglais, les

citoyens d'Orléans attendaient de Monsieur saint Euverte et de

Monsieur saint Aignan aide et réconfort. Aux merveilles que saint

Aignan avait accomplies dans sa vie mortelle, ils mesuraient les

miracles qu'il pouvait opérer maintenant qu'il était au Paradis. Ces

deux confesseurs avaient, dans le faubourg de Bourgogne, chacun son

église où l'on gardait précieusement leur corps[470]. Les os des

martyrs et des confesseurs inspiraient alors une vénération profonde.

Ils répandaient parfois, disait-on, une odeur balsamique, ce qui

signifiait les grâces qui en émanaient. On les enfermait dans des

châsses dorées et semées de pierres précieuses et il n'est point de

miracle qu'on ne pensât obtenir par le moyen de ces saintes reliques.

Le 6 août 1428, le clergé de la ville alla prendre dans l'église où

elle était conservée la châsse de Monsieur saint Euverte et la porta

autour des murs, afin qu'ils en fussent affermis, et la châsse vénérée

fit le tour de la cité, suivie du peuple entier. Le 8 septembre, un

tortis de cent dix livres fut offert à Monsieur saint Aignan. Pour les

gagner, on faisait aux saints, quand on avait besoin d'eux, des

présents de toute nature, robes, joyaux, argent monnayé, maisons,

terres, bois, étangs; mais on pensait que la cire vierge leur était

particulièrement agréable. Un tortis était une rouelle de cire sur

laquelle on plantait des cierges et deux petits panonceaux aux armes

de la ville[471].

[Note 470: _Procès_, t. III, p. 32.--_Journal du siège_, p.

14.--Hubert, _loc. cit._, chap. III-IV.--Lottin, _Recherches_, t. I,

pp. 82-83.]

[Note 471: Le Maire, _Antiquités_, p. 285.--P. Mantellier,

_Histoire du siège_, p. 16.]

Ainsi les Orléanais travaillaient à se munir et protéger.

Des aventuriers de tout pays répondaient à l'appel des procureurs.

Messire Archambaud de Villars, capitaine de Montargis; Guillaume de

Chaumont, seigneur de Guitry; messire Pierre de la Chapelle,

gentilhomme beauceron; Raimond Arnaud de Corraze, chevalier béarnais;

don Mathias d'Aragon, Jean de Saintrailles et Poton de Saintrailles

accoururent les premiers. L'abbé de Cerquenceaux, naguère étudiant à

l'Université d'Orléans, arriva à la tête d'une bande de

partisans[472]. Il entra ainsi dans la ville à peu près autant d'amis

qu'on attendait d'ennemis. On les solda, on leur fournit pain, chair,

poisson, fourrage en abondance, et l'on défonça pour eux des tonneaux

de vin. Dans les premiers jours les habitants les traitèrent comme

leurs propres enfants. Ils se les partagèrent entre eux et les

nourrirent de ce qu'ils avaient. Mais cette concorde ne régna pas

longtemps, et, quoi qu'en dise une tradition conciliante[473], les

choses ne se passèrent pas à Orléans différemment que dans les autres

villes assiégées: les bourgeois ne tardèrent pas à se plaindre de la

garnison.

[Note 472: _Chronique de la Pucelle_, pp. 257-258.--_Journal du

siège_, pp. 6-7.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 204.--J. Devaux, _Le

Gâtinais au temps de Jeanne d'Arc_, dans _Ann. Soc. hist. et arch. du

Gâtinais_, V, 1887, p. 220.]

[Note 473: _Journal du siège_, p. 92.]

Le 5 septembre, le comte de Salisbury parvint à Janville après s'être

emparé sans peine de quarante villes, églises fortes ou châteaux. Et

ce n'était pas le meilleur de son affaire; car si peu de monde qu'il

eût laissé dans chaque place, il avait semé en route une partie de son

armée, déjà trop encline à s'égrener[474].

[Note 474: _Geste des Nobles_, p. 204.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 256.--Lettre de Salisbury à la Commune de Londres, dans Delpit,

_Collection de documents français qui se trouvent en Angleterre_, pp.

236-237.--Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 79-89.]

Il envoya de Janville deux hérauts à Orléans pour sommer les habitants

de se rendre. Les procureurs logèrent ces hérauts honorablement dans

le faubourg Bannier, à l'hôtel de la Pomme, et leur remirent un

présent de vin pour le comte de Salisbury, car ils savaient à quoi le

devoir les obligeait envers un si haut prince; mais ils refusèrent

d'ouvrir leurs portes à une garnison anglaise, alléguant sans doute,

selon la coutume des bourgeois d'alors, qu'ils ne le pouvaient pas,

ayant plus forts qu'eux dans leurs murs[475].

[Note 475: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 11.--Jarry, _Le

compte de l'armée anglaise_, p. 82.--Boucher de Molandon, _Les comptes

de ville d'Orléans des quatorzième et quinzième siècles_, Orléans,

1880, in-8º, pp. 91 et suiv.]

Le 6 octobre, le péril approchant, prêtres, bourgeois, notables

marchands, artisans, les femmes, les enfants, firent une belle

procession avec croix et bannières, chantant des psaumes et invoquant

les gardiens célestes de la cité[476].

[Note 476: Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.--P. Mantellier,

_Histoire du siège_, p. 17.]

Le mardi 12 du même mois, à la nouvelle que l'ennemi venait par la

Sologne, les procureurs envoyèrent des gens de guerre abattre les

maisons du Portereau, faubourg de la rive gauche, l'église et le

couvent des Augustins, qui s'élevaient dans ce faubourg, ainsi que

tous les bâtiments où l'ennemi pouvait se loger et se retrancher. Les

gens de guerre furent pris de court. Ce jour même les Anglais

occupèrent Olivet et se montrèrent au Portereau[477].

[Note 477: _Journal du siège_, p. 4.]

Là se rassemblaient les vainqueurs de Verneuil, la fleur de la

chevalerie anglaise: Thomas, seigneur de Scales et de Nucelles,

capitaine de Pontorson, que le roi d'Angleterre appelait son cousin;

William Neville, lord Falcombridge; Richard Guethin, chevalier

gallois, bailli d'Évreux; lord Richard Gray, neveu du comte de

Salisbury; Gilbert Halsall, Richard Panyngel, Thomas Guérard,

chevaliers, et d'autres encore de haute renommée.

Sur les deux cents lances de Normandie flottaient les étendards de

William Pole, comte de Suffolk, et de John Pole, deux frères issus

d'un compagnon du duc Guillaume; de Thomas Rampston, chevalier

banneret, chambellan du Régent; de Richard Walter, écuyer, capitaine

de Conches, bailli et capitaine d'Évreux; de William Molins,

chevalier; de William Glasdall, que les Français nommaient Glacidas,

écuyer, bailli d'Alençon, homme de petite naissance[478].

[Note 478: _Journal du siège_, pp. 2-4.--Boucher de Molandon et de

Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 129.]

Les archers étaient tous à cheval. Il n'y avait, autant dire, point de

fantassins. Des chariots attelés de boeufs traînaient les barils de

poudre, les arbalètes, les traits, les canons de toutes sortes, canons

à main, «fowlers» et grosses pièces, et les pierres à canons. Les

deux maîtres de l'artillerie anglaise, Philibert de Moslant et

Guillaume Appilby, accompagnaient les troupes. Il s'y trouvait aussi

deux maîtres mineurs avec trente-huit ouvriers. Les femmes ne

manquaient pas, dont plusieurs servaient d'espions[479].

[Note 479: L. Jarry, _Le compte de l'année anglaise_, pp. 26, 28,

29.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue

par Jeanne d'Arc_, pp. 50 et suiv.--Mademoiselle A. de Villaret,

_Campagne des Anglais_, ch. IV, pp. 39, 53; comptes du siège, n{os}

30, 31, p. 214.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.]

Cette armée arrivait, à vrai dire, très diminuée par les délections,

ayant de victoire en victoire semé des fuyards. Les uns s'en

retournaient en Angleterre, les autres allaient par le royaume de

France pillant et dérobant. Ce même jour du 12 octobre, ordre était

envoyé de Rouen aux baillis et capitaines de Normandie d'arrêter les

Anglais qui s'étaient départis de la compagnie de monseigneur le comte

de Salisbury[480].

[Note 480: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, p. 61.]

Le fort des Tourelles et son boulevard fermaient l'entrée du pont. Les

Anglais s'établirent au Portereau, placèrent leurs canons et leurs

bombardes sur la levée de Saint-Jean-le-Blanc[481], et, le dimanche

qui suivit, ils lancèrent sur la ville force boulets de pierre, qui

firent grand dommage aux maisons, mais ne tuèrent personne, sinon une

Orléanaise, nommée Belles, demeurant près de la poterne Chesneau, au

bord de la rivière. Ainsi commença par la mort d'une femme ce siège

qui devait finir par la victoire d'une femme.

[Note 481: _Chronique de la Pucelle_, p. 258.--Jean Chartier,

_Chronique_, p. 66.--Jean Raoulet dans Chartier, _Chronique_, t. III,

p. 198.--_Journal du siège_, pp. 1, 2.--Abbé Dubois, _Histoire du

siège_, p. 246.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 27.--H.

Baraude, _Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc_, p. 31.]

Cette même semaine les canons anglais détruisirent douze moulins à eau

établis près de la tour Neuve. Sur quoi les Orléanais, pour ne pas

manquer de farine, construisirent dans la ville onze moulins à

chevaux[482]. Il y eut quelques escarmouches en avant du pont, et le

jeudi 21 octobre les Anglais donnèrent l'assaut au boulevard des

Tourelles. La petite troupe de routiers au service de la ville et les

milices bourgeoises firent une belle défense. Les femmes les aidèrent.

Pendant les quatre heures que dura l'assaut, les commères en longues

files couraient sur le pont, portant au boulevard leurs marmites et

leurs écuelles pleines de charbons allumés, d'huile et de graisse

bouillantes, avec une joie furieuse d'échauder les Godons[483].

L'assaut fut repoussé, mais, deux jours après, les Français

s'aperçurent que le boulevard était miné; c'est-à-dire que les Anglais

avaient creusé en dessous des galeries dont ils avaient ensuite

incendié les étais. Ce boulevard, devenu intenable, au dire des gens

de guerre, fut détruit et abandonné. On ne crut pas pouvoir défendre

les Tourelles ainsi démunies. Ces châtelets qui, jadis, arrêtaient

pendant des mois toute une armée, ne valaient plus rien contre les

pierres de canon. On construisit en avant de la Belle-Croix un

boulevard de terre et de bois, on coupa deux arches du pont en arrière

du boulevard, on mit à la place un tablier mobile. Et quand ce fut

fait, on laissa, non sans regret, le fort des Tourelles aux Anglais,

qui firent un boulevard de terre et de fagots sur le pont, et

rompirent deux arches, l'une en avant, l'autre en arrière de leur

boulevard[484].

[Note 482: _Journal du siège_, p. 4.]

[Note 483: _Ibid._, p. 7-8.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 208,

210.]

[Note 484: _Journal du siège_, pp. 5 à 8.]

Le dimanche, vers le soir, quelques heures après que l'étendard de

saint Georges eut été planté sur le fort, le comte de Salisbury monta

dans une des tours avec William Glasdale et quelques capitaines, pour

observer l'assiette de la ville. S'approchant d'une fenêtre, il vit

les murs armés de canons, les tours coiffées en pointe ou terminées en

terrasse, l'enceinte sèche et grise, les faubourgs ornés, pour

quelques jours encore, de la pierre dentelée de leurs églises et de

leurs moustiers, les vignes et les bois jaunis par l'automne, la Loire

et ses îles ovales endormies dans la paix du soir. Il cherchait le

point faible des remparts, l'endroit où il pourrait faire brèche et

appuyer les échelles. Car son projet était de prendre Orléans

d'assaut. William Glasdale lui dit:

--Monseigneur, regardez bien votre ville. Vous la voyez d'ici bien à

plain.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 13 / 39 段