Ces Lorrains voyaient enfin une ville française obéissant au roi de

France. Ils avaient fait soixante-quinze lieues en pays ennemi sans

être attaqués ni molestés, ce qui, par la suite, fut tenu pour

merveilleux. Mais était-il impossible à sept ou huit cavaliers

armagnacs de traverser sans malencontre les pays anglais ou

bourguignons? Le capitaine de Vaucouleurs faisait parvenir fréquemment

des lettres au dauphin, le dauphin lui envoyait des courriers; Colet

de Vienne[426] venait de porter son message.

[Note 426: _Ibid._, t. II, pp. 406, 432, 445, 448, 457.]

En fait, le péril n'était guère moindre pour les gens du dauphin dans

les provinces de son obéissance que dans les territoires soumis à

d'autres maîtres[427]. Les routiers à la solde du roi Charles ne

s'inquiétaient pas, pour piller et rançonner les voyageurs, de savoir

s'ils étaient Armagnacs ou Bourguignons, et c'est précisément après

avoir traversé la Loire que les compagnons de Bertrand de Poulengy se

trouvèrent exposés aux plus grands dangers.

[Note 427: Monstrelet, t. V, p. 269.--Th. Basin, t. I, p.

44.--Bueil, _Le Jouvencel_, introduction.--Lettres de rémission, dans

E. Boularic, _Institutions militaires de la France avant les armées

permanentes..._, 1863, in-8º, p. 266.--_Récit du prieur de Droillet_,

éd. Quicherat, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, IVe série,

t. III, p. 359.--Mantellier, _Histoire de la communauté des marchands

fréquentant la rivière de Loire_ t. I, p. 195.--Le P. H. Denifle, _La

désolation des églises, monastères hôpitaux en France, vers le milieu

du XVe siècle_, Mâcon, in-8º.]

Avertis de leur venue, quelques hommes d'armes du parti français

allèrent au devant d'eux et se mirent en embuscade pour les

surprendre. Ils voulaient s'emparer de la jeune fille, la jeter dans

une fosse et l'y laisser sous une grosse pierre, comptant que le roi,

qui la faisait venir, donnerait beaucoup d'argent pour la ravoir[428].

Les routiers et les soudoyers avaient coutume d'enfouir ainsi dans un

trou les voyageurs qu'ils délivraient ensuite, moyennant rançon.

Dix-huit ans auparavant, à Corbeil, cinq hommes avaient été mis dans

une fosse au pain et à l'eau, par des Bourguignons. Trois d'entre eux

moururent faute de pouvoir payer[429]. Il s'en manqua de peu que

Jeanne ne subît un traitement de ce genre. Mais les mauvais garnements

qui la guettaient, au moment de faire le coup restèrent tranquilles,

on ne sait pour quelle cause et peut-être par crainte de n'être pas

les plus forts[430].

[Note 428: _Procès_, t. III, p. 293.]

[Note 429: Abbé J.-J. Bourassé, _Les miracles de madame Sainte

Katerine de Fierboys en Touraine, d'après un manuscrit de la

Bibliothèque Impériale_, Paris, in-12, 1858, p. 28.]

[Note 430: Je joins ici ce que dit Seguin, _Procès_, t. III, p.

203, et ce que dit la Touroulde, _Procès_, t. III, pp. 86, 87. Il me

semble bien qu'il s'agit du même fait, rapporté sommairement par le

premier, inexactement par la seconde.]

De Gien, la petite troupe longea la lisière nord du duché de Berry,

passa dans le Blaisois, traversa peut-être Selles-sur-Cher et

Saint-Aignan, puis, entrée en Touraine, atteignit les pentes vertes de

Fierbois[431]. C'était là que l'une des deux dames du Ciel qui

visitaient familièrement chaque jour la jeune paysanne avait son

sanctuaire le plus renommé; c'était là que sainte Catherine recevait

une foule de pèlerins et faisait de beaux miracles. La créance

populaire donnait à son culte, en ce lieu, une origine nationale et

guerrière qui remontait aux plus profondes antiquités françaises. On

contait que, vainqueur des Sarrasins à Poitiers, Charles-Martel avait

déposé son épée dans l'oratoire de la bienheureuse Catherine[432].

Mais depuis lors ce sanctuaire, il fallait bien l'avouer, avait subi

l'injure d'un long abandon. Un peu plus de quarante ans avant la venue

de la fille de Domremy, ses murs, au fond d'un bois, disparaissaient

sous les ronces et les épines.

[Note 431: _Procès_, t. I, pp. 56, 75; t. III, pp. 3, 21; t. V, p.

378.]

[Note 432: Que sainte Catherine ait été connue en Occident un peu

avant les croisades, cela est possible, mais que son culte remonte à

Charles-Martel, non pas; il était du moins très vivace au temps de

Jeanne d'Arc. Cf. H. Moranvillé, _Un pèlerinage en Terre sainte et au

Sinaï au XVe siècle_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t.

LXVI (1905), pp. 70 et suiv.]

Il n'était pas rare alors que les saints et les saintes laissés dans

un injuste oubli vinssent eux-mêmes se plaindre à quelque pieuse

personne du tort qu'on leur faisait sur la terre. Ils apparaissaient

soit à un moine, soit à un paysan ou à un bourgeois, lui dénonçaient

en termes pressants, parfois assez vifs, l'impiété des fidèles et lui

donnaient l'ordre de rétablir leur culte et de relever leur

sanctuaire. C'est ce que fit madame sainte Catherine. En l'an 1375,

elle donna mission à un prud'homme du pays de Fierbois, nommé Jean

Godefroy, qui était aveugle et paralytique, de rétablir son oratoire

dans son éclat et sa célébrité, lui promettant guérison s'il faisait

neuvaine au lieu où Charles-Martel avait déposé son épée. Jean

Godefroy se fit porter à la chapelle abandonnée, mais il fallut

d'abord que ses valets ouvrissent, à force de coignée, un chemin à

travers les halliers. Madame sainte Catherine rendit à Jean Godefroy

l'usage de ses yeux et de ses membres, et ce fut par un bienfait

qu'elle rappela au peuple tourangeau sa gloire délaissée. L'oratoire

fut réparé; les fidèles en reprirent le chemin, et les miracles y

abondèrent. La sainte s'occupa d'abord de guérir les malades; puis,

quand le pays endura les guerres, elle s'employa spécialement à tirer

des mains des Anglais les prisonniers qui avaient recours à elle.

Parfois elle rendait les captifs invisibles à leurs gardiens, parfois

elle rompait liens, chaînes, serrures; témoin un gentilhomme du nom de

Cazin du Boys, qui fut pris, en 1418, avec la garnison de

Beaumont-sur-Oise. Mis dans une huche fermée à clef, liée d'une grosse

corde et sur laquelle dormait un Bourguignon, il s'y remémora madame

sainte Catherine et se voua à cette glorieuse vierge; aussitôt la

huche s'ouvrit. Parfois encore elle obligeait les Anglais à déferrer

eux-mêmes leurs prisonniers et à les renvoyer sans rançon. C'était un

grand miracle. Elle en opéra un non moins grand en faveur de Perrot

Chapon, de Saint-Sauveur, près Luzarches. Étant aux fers en chartre

anglaise, depuis un mois, Perrot Chapon se voua à madame Sainte

Catherine et s'endormit. Il se réveilla, tout enchaîné encore, dans sa

maison.

Le plus souvent, elle aidait ceux qui s'aidaient eux-mêmes. Ainsi fit,

en 1424, Jean Ducoudray, natif de Saumur, qui, prisonnier au château

de Bellême, se recommanda dévotement à madame sainte Catherine, puis

sauta dehors, étrangla l'homme du guet, escalada le mur d'enceinte, se

laissa tomber d'une hauteur de deux lances et s'en alla librement par

les champs[433].

[Note 433: _Les miracles de madame sainte Katerine_, _passim_.--G.

Launay, _Notice..._, dans _Bull. Soc. archéol. du Vendômois, 1880_, t.

XIX, p. 23-25.]

Peut-être ces miracles eussent-ils été moins fréquents si les Anglais

avaient entretenu plus de monde en France; mais ils manquaient

d'hommes: en Normandie, ils s'enfermaient dans les villes, abandonnant

les campagnes aux partisans qui battaient le pays, enlevaient les

convois et favorisaient de la sorte grandement l'intervention de

madame sainte Catherine[434].

[Note 434: G. Lefèvre-Pontalis, _La guerre des partisans dans la

Haute Normandie_ (1424-1429) dans _Bibliothèque de l'École des

Chartes_ (1893-1896).]

Les captifs qui s'étaient voués à elle et qu'elle avait délivrés

faisaient, pour acquitter leur voeu, le glorieux pèlerinage de

Fierbois et venaient suspendre dans la chapelle leurs cordes, leurs

chaînes, leur harnois, ou par cas spécial, le harnois d'un ennemi.

C'est ce qu'avait fait, neuf mois avant la venue de Jeanne à Fierbois,

un gentilhomme nommé Jean du Chastel. Il s'était échappé des mains

d'un capitaine qui l'accusait, en cela, de félonie, affirmant que du

Chastel lui avait donné sa foi. Du Chastel soutenait, au contraire,

qu'il n'avait rien juré; et il appela le capitaine en combat

singulier. L'issue du combat prouva le bon droit du gentilhomme

français; car, avec l'aide de madame sainte Catherine, il eut la

victoire. En reconnaissance, il vint offrir à sa sainte protectrice le

harnois de l'Anglais vaincu, en présence de monseigneur le bâtard

d'Orléans, du capitaine La Hire et de plusieurs autres seigneurs[435].

[Note 435: _Les miracles de madame sainte Katerine_, _passim_.]

Jeanne dut se plaire à entendre de telles ou semblables merveilles

qu'on lui récita, et à voir tant d'armes suspendues aux murs de la

chapelle. Elle dut être bien aise que la sainte, qui la visitait à

toute heure et lui donnait conseil, se montrât si manifestement l'amie

des pauvres soldats et des paysans, la libératrice des prisonniers mis

en huche, en fosse, aux fers ou aux ceps par les Godons.

Elle fit ses dévotions et entendit deux messes dans la chapelle[436].

[Note 436: _Procès_, t. I, p. 75.]

CHAPITRE V

LE SIÈGE D'ORLÉANS, DU 12 OCTOBRE 1428 AU 6 MARS 1429.

Depuis la victoire de Verneuil et la conquête du Maine, les Anglais ne

gagnaient guère en France, et ce qu'ils y tenaient leur était moins

assuré que jamais[437]. S'ils épargnaient les terres du duc d'Orléans,

leur prisonnier, ce n'était point par vergogne. On disait bien, sur

les bords de la Loire, que ceux-là manquaient à l'honneur qui

prenaient les domaines d'un seigneur dont ils tenaient le corps[438],

mais en guerre où est le profit n'est point la honte. Le Régent ne

s'était pas fait scrupule de s'emparer du duché d'Alençon, alors que

le possesseur était prisonnier[439]. Ce qui est vrai c'est que le bon

duc Charles, par prières et finances, dissuada les Anglais d'attaquer

son duché. De 1424 à 1426, les habitants d'Orléans payèrent pour

obtenir abstinence de guerre[440]. Les Godons acceptaient d'autant

plus volontiers ces accommodements qu'ils se sentaient moins en état

d'entrer en campagne. Pendant la minorité de leur roi mi-anglais,

mi-français, le duc de Glocester, frère et lieutenant du Régent, et

son oncle, l'évêque de Winchester, chancelier du royaume, se prenaient

aux cheveux et leurs discordes ensanglantaient les rues de

Londres[441]. À la fin de l'année 1425, le Régent se rendit en

Angleterre où il passa dix-sept mois à calmer l'oncle et le neveu et à

rétablir la tranquillité publique. À force de finesse et d'énergie, il

y réussit assez pour rendre à ses compatriotes le désir et l'espoir

d'achever la conquête de la France. En 1428, le Parlement d'Angleterre

vota des subsides à cet effet[442].

[Note 437: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 190.--Alain

Chartier, _L'espérance ou consolation des trois vertus_, dans

_Oeuvres_, p. 271.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 14.]

[Note 438: _Mistère du siège_, vers 497.]

[Note 439: Perceval de Cagny, pp. 21-22.]

[Note 440: _Chronique de la Pucelle_, p. 255.--_Chronique de

l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 286.--Le Maire,

_Histoire et antiquités de la ville et duché d'Orléans_, Orléans,

1645, in-4º, pp. 129 et suiv.--Lottin, _Recherches historiques sur la

ville d'Orléans_, Orléans, 1836-1845 (7 vol. in-8º), t. I, p. 197.]

[Note 441: Stevenson, _Letters and papers_, introduction, t. I, p.

XLVII.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 17.]

[Note 442: Rymer, _Foedera_, t. IV. part. IV, p.

135.--Mademoiselle A. de Villaret, _Campagne des Anglais dans

l'Orléanais, la Beauce chartraine et le Gâtinais_ (1421-1428),

Orléans, 1893, in-8º, pièces justif., p. 134.--Stevenson, _Letters and

papers_, t. I, pp. 403 et suiv.]

Le plus subtil, le plus expert, le plus heureux en armes de tous les

princes et capitaines d'Angleterre, Thomas Montaigu, comte de

Salisbury et du Perche[443], qui avait beaucoup fait la guerre dans la

Normandie, dans la Champagne et dans le Maine, recruta en Angleterre

une armée en vue d'une expédition sur la Loire. Il trouva des archers

à sa suffisance; quant aux chevaliers et aux hommes d'armes, il eut du

mécompte. Seuls les gens de petit état voulaient aller se battre dans

un pays de famine[444]. Enfin, le noble lord, le beau cousin du roi

Henri passa la mer avec quatre cent quarante-neuf hommes d'armes et

deux mille deux cent cinquante archers[445]. Il trouva en France des

troupes recrutées par le Régent, quatre cents lances dont deux cents

normandes, à trois archers par lance suivant la coutume

d'Angleterre[446]. Il conduisit ces troupes à Paris où des résolutions

irrévocables furent prises[447]. Jusque-là on se disposait à prendre

la ville d'Angers; on décida en dernier lieu d'assiéger Orléans[448].

[Note 443: Monstrelet, t. IV, p. 300.]

[Note 444: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise au siège

d'Orléans_, 1428-1429, Orléans, 1892, in-8º, pp. 59 et suiv.]

[Note 445: Monstrelet, t. IV, p. 293.--Rymer, _Foedera_, t. IV,

partie IV, pp. 132, 135, 138.]

[Note 446: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 26-27.]

[Note 447: Monstrelet, t. IV, p. 294.--Stevenson, _Letters and

papers_, p. LXII.]

[Note 448: Boucher de Molandon et A. de Beaucorps, _L'armée

anglaise vaincue par Jeanne d'Arc sous les murs d'Orléans_, Orléans,

1892, in-8º, p. 61.--L. Jarry, _loc. cit._]

Entre la Beauce et la Sologne, en avant des provinces fidèles,

Touraine, Blaisois, Berry, la cité ducale se présentait à l'ennemi,

sur la Loire recourbée, comme sur l'arc tendu la pointe de la

flèche[449]. Évêché, université, marché du haut et bas pays, fière de

ses clochers, de ses flèches et de ses tours, qui levaient vers le

ciel la croix de Notre-Seigneur, les trois coeurs de lis de la ville

et les trois fleurs de lis de ses ducs, Orléans abritait, sous les

hauts toits d'ardoise de ses maisons de pierre ou de bois plantées sur

des rues tortueuses et sur de sombres venelles, quinze mille

habitants, officiers de justice et de finance, orfèvres, droguistes,

épiciers, tanneurs, bouchers, poissonniers, riches bourgeois fins

comme l'ambre, qui aimaient les beaux habits, les beaux logis, la

musique et la danse; curés, chanoines, régents et suppôts de

l'université, libraires, écrivains, imagiers, peintres, écoliers qui

n'étaient pas tous des fontaines de sapience, mais qui jouaient

joliment de la flûte; moines de toute robe, jacobins, cordeliers,

mathurins, carmes, augustins; et les artisans et les gens de métier,

forgerons, tonneliers, charpentiers, bateliers, pêcheurs[450].

[Note 449: Le Maire, _Antiquités_, p. 29.]

[Note 450: Astesan dans _Paris et ses historiens_, par Le Roux de

Lincy et Tisserand, pp. 528 et suiv.--Le Maire, _Antiquités_, ch. XIX,

pp. 75 et suiv.--P. Mantellier, _Histoire du siège d'Orléans_, in-18,

pp. 22, 24.--E. Fournier, _Le Conteur Orléanais_, p. 111.--C.

Cuissard, _Étude sur la musique dans l'Orléanais_, Orléans, 1886, p.

50.--Jodocius Sincere, _Itinerarium Galliæ_, Amstelodami, 1655, pp.

24, 25.--Paul Charpentier et Cuissard, _Histoire du siège d'Orléans,

mémoire inédit de M. l'abbé Dubois_, Orléans, 1894, in-8º, p. 129.--De

Buzonnière, _Histoire architecturale de la ville d'Orléans_, 1849 (2

vol. in-8º), t. I, p. 76.]

D'origine romaine, la ville gardait la carrure qui lui avait été

donnée au temps de l'empereur Aurélien. Le côté du midi, qui longeait

la Loire, et le côté du nord, s'étendaient sur une ligne de trois

mille pieds. Les petits côtés du levant et du couchant n'avaient que

treize cent cinquante pieds de long. Elle était ceinte de murs épais

de six pieds et élevés de dix-huit à trente-trois pieds au-dessus du

fossé qui en noyait la base. Ces murs étaient flanqués de

trente-quatre tours, percés de cinq portes et de deux poternes[451].

Voici l'emplacement de ces portes, poternes et tours, avec les noms de

celles qui firent parler d'elles durant le siège.

[Note 451: Jollois, _Histoire du siège d'Orléans_, Paris, 1833,

in-4º, fig.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 183 et suiv.]

C'était, en allant de l'angle sud-est des murs à l'angle sud-ouest: la

tour Neuve, énorme et ronde, baignant dans la Loire: trois autres

tours portant sur les grèves; la poterne Chesneau qui seule, s'ouvrait

sur l'eau et qu'on fermait par une herse de fer: la tour de la

Croiche-Meuffroy, ainsi nommée de la croiche ou éperon qui, de son

pied, s'avançait dans la rivière; deux autres tours baignant dans la

Loire; la porte du Pont, avec pont-levis et flanquée de deux tours: la

tour de l'Abreuvoir; la tour Notre-Dame, qui tirait son nom d'une

chapelle adossée aux murs de la ville; la tour de la Barre-Flambert,

la dernière de ce côté, à l'angle sud-ouest de l'enceinte, et qui

barrait la rivière. Tout le long de la Loire, les murs étaient garnis

d'un parapet de pierre et munis de mâchicoulis crénelés, d'où l'on

pouvait lancer des carreaux et en cas d'escalade, renverser les

échelles. Les tours se dressaient à un jet d'arc les unes des autres.

Sur le côté ouest, on comptait d'abord trois tours, puis les deux

tours de la porte qu'on appelait Regnard ou Renard, du nom des

bourgeois, possesseurs autrefois d'un hôtel y attenant, habité en 1428

par Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans; puis une autre tour,

et, enfin, la porte Bernier ou Bannier, à l'angle nord-ouest de

l'enceinte. Les remparts, de ce côté, avaient été construits à une

époque où déjà on faisait usage de l'arbalète qui portait plus loin

que l'arc: les tours étaient à un jet d'arbalète les unes des autres,

et les murs moins hauts qu'ailleurs.

Du côté nord, qui regardait la forêt: dix tours distantes entre elles

d'une portée d'arc; la deuxième, celle de Saint-Samson, servait

d'arsenal; la sixième et la septième flanquaient la porte Parisis.

Du côté de l'Est, dix tours également et à la même distance les unes

des autres que celles du Nord; la cinquième et la sixième étaient

celles de la porte de Bourgogne, dite aussi de Saint-Aignan, parce

qu'elle était proche de l'église de Saint-Aignan hors les murs; la

dernière était la grosse tour d'angle, dite tour Neuve, qui se trouve

ainsi comptée deux fois.

Le pont de pierre, bordé de maisons, qui reliait la ville à la rive

gauche de la Loire, était renommé dans le monde entier. Il avait

dix-neuf arches d'ouvertures inégales. La première, sur laquelle on

passât en sortant de la ville par la porte du Pont, se nommait

l'Allouée ou pont Jacquemin-Rousselet; un pont-levis était pratiqué

dans sa voûte. La cinquième arche appuyait sa culée sur une île

étroite et longue, en forme de bateau, comme toutes ces îles des

fleuves. Elle s'appelait en amont Motte-Saint-Antoine, d'une chapelle

dédiée à ce saint, qui y était élevée; en aval Motte-des-Poissonniers,

parce qu'on y amarrait des bateaux dont le fond était percé, pour

conserver le poisson. En 1417, les Orléanais, prévoyant le cas où

l'ennemi ferait une descente dans cette île, avaient construit au delà

de la sixième arche une bastille, la bastille ou forteresse

Saint-Antoine, qui occupait toute la largeur du pont. Le pilier commun

à l'onzième et à la douzième arche portait, sur un socle de pierre

historiée, une croix de bronze doré. C'était, comme on disait, la

Belle-Croix. Sur la dix-huitième arche et ses deux piliers, formant

culée, s'élevait un châtelet composé de deux tours réunies par un

porche voûté. Ce châtelet avait nom les Tourelles. La dix-neuvième et

dernière arche portait, comme la première, un pont-levis. Après

l'avoir franchie on se trouvait sur le Portereau; et l'on avait devant

soi la route de Toulouse qui rejoignait, au delà du Loiret, sur les

hauteurs d'Olivet, la route de Blois[452].

[Note 452: Jollois, _Lettre à Messieurs les Membres de la Société

des Antiquaires de France, sur l'emplacement du fort des Tourelles de

l'ancien pont d'Orléans_, Paris, 1834, in-fº, fig.--Abbé Dubois,

_Histoire du siège_, dissertation, v. Lottin, _Recherches_, t. I, pp.

15-18.--Vergniaud Romagnési, _Des différentes enceintes de la ville

d'Orléans_, pp. 17-19.--A. Collin, _Le pont des Tourelles à Orléans_,

Orléans, 1895, in-8º.--Morosini, t. III, p. 13, note 2.]

La Loire traînait alors ses eaux paresseuses entre des îles

recouvertes d'oseraies et de bouleaux, qui ont été enlevées depuis

pour rendre le passage plus aisé aux bateaux. Une lieue à l'est

d'Orléans, à la hauteur de Chécy, l'île aux Bourdons était séparée par

un mince bras de la rive de Sologne et par un étroit chenal, de

l'Île-aux-Boeufs, qui étalait, vers la rive de Beauce, devant

Combleux, ses herbages et ses buissons. Un bateau, s'il descendait le

cours du fleuve, côtoyait ensuite les deux îles Saint-Loup, et,

doublant la tour Neuve, glissait entre les deux petites îles des

Martinets, à droite, et l'Île-aux-Toiles à gauche. Puis il passait

sous le Pont qui traversait, comme nous l'avons vu, une île dite en

haut Motte-Saint-Antoine et en bas Motte-des-Poissonniers. Enfin, en

aval des remparts, vis-à-vis de Saint-Laurent-des-Orgerils, il

rencontrait les deux petites îles Biche-d'Orge et Charlemagne[453].

[Note 453: Jollois, _Histoire du siège_, planche 1.--Abbé Dubois,

_Histoire du siège_, pp. 193, 199.--Boucher de Molandon, _Première

expédition de Jeanne d'Arc_, p. 16.]

Les faubourgs d'Orléans étaient les plus beaux du royaume. Au midi, le

faubourg batelier du Portereau, avec l'église et le couvent des

Augustins, s'étendait le long du fleuve, au pied des vignobles de

Saint-Jean-le-Blanc qui mûrissaient le meilleur vin du pays[454]. Plus

haut, sur les pentes douces conduisant au maigre plateau de Sologne,

le Loiret, ses sources agitées, ses eaux limpides, ses rives

ombreuses, les jardins et les fontaines d'Olivet, riaient aux regards

d'un ciel pluvieux et doux.

[Note 454: Symphorien Guyon, _Histoire de l'église et diocèse

d'Orléans_, Orléans, 1647, t. I, préface.--Le Maire, _Antiquités_, p.

36.]

Au levant, le faubourg de la porte Bourgogne était de tous le plus

peuplé et le mieux bâti. C'est là qu'on admirait l'église Saint-Michel

et l'église Saint-Aignan, dont le cloître passait pour une

merveille[455]. Au sortir de ce faubourg, en suivant, au bord des

vignes, le bras de sable ou d'eau que la Loire allongeait entre sa

berge et l'Île-aux-Boeufs, on atteignait, après un quart de lieue, la

côte roide de Saint-Loup, et, si l'on s'avançait encore à l'est, entre

la rivière et la route romaine d'Autun à Paris, on découvrait, l'un

après l'autre, les clochers de Saint-Jean-de-Bray, de Combleux et de

Chécy.

[Note 455: _Journal du siège_, pp. 13, 15.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 270.--Hubert, _Antiquités historiques de l'église royale

d'Orléans_, Orléans, 1661, in-8º.--Le Maire, _Antiquités_, p.

284.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, pp. 133, 205, 277 et

_passim_.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 21.--H. Baraude, _Le siège

d'Orléans et Jeanne d'Arc_, Paris, 1906, pp. 10 et suiv.]

Au nord de la ville, s'élevaient de beaux moustiers et de riches

églises, la chapelle Saint-Ladre, dans le cimetière; les Jacobins, les

Cordeliers, l'église de Saint-Pierre-Ensentelée. En plein nord, le

faubourg de la porte Bernier bordait la route de Paris et, tout

proche, s'étendait la sombre cité des loups, la profonde forêt de

chênes, de charmes, de hêtres et de bouleaux, où s'enfonçaient, comme

des bûcherons et des charbonniers, les villages de Fleury et de

Samoy[456].

[Note 456: Le Maire, _Antiquités_, p. 43.]

[Illustration: Plan d'Orléans.]

Au couchant, parmi les cultures, le faubourg de la porte Renard

longeait la route de Châteaudun, et le hameau de Saint-Laurent, la

route de Blois[457].

[Note 457: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 296.--Boucher de

Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc, le ravitaillement

d'Orléans, nouveaux documents_, Orléans, 1874, gr. in-8º, plan

topographique: _Orléans, la Loire et ses îles en 1429._]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 12 / 39 段