C'était la formule ordinaire de l'exorcisme, ou, pour parler plus

exactement, de la conjuration. Dans la pensée de messire Jean

Fournier, ces paroles, mêlées de quelques gouttes d'eau bénite,

devaient faire fuir les diables, si par malheur il s'en trouvait dans

le corps de cette villageoise[380].

[Note 380: _Procès_, t. II, p. 446.]

Messire Jean Fournier ne doutait pas que les démons ne fussent poussés

par un désir immodéré de s'introduire dans le corps des hommes et

spécialement chez les filles, qui parfois les avalaient avec leur

pain. Ils se logeaient dans la bouche, sous la langue, dans les

narines, coulaient dans l'estomac et dans le ventre et s'agitaient

furieusement en ces divers logis, où l'on reconnaissait leur présence

aux contorsions et hurlements des malheureux hantés.

Saint Grégoire, pape, rapporte en ses _Dialogues_ un exemple frappant

de la facilité avec laquelle les diables s'insinuent dans une femme.

Une religieuse, dit-il, étant au jardin, vit une laitue qui lui parut

tendre. Elle la cueillit et, négligeant de la bénir en faisant dessus

le signe de la croix, elle y mordit, et aussitôt elle tomba possédée.

Un homme de Dieu s'étant alors approché d'elle, le démon se mit à

crier: «C'est moi qui l'ai fait! C'est moi qui l'ai fait! J'étais

assis sur cette laitue. Cette femme est venue et elle m'a avalé.» Mais

les prières de l'homme de Dieu le forcèrent bientôt à se retirer[381].

[Note 381: Voragine, _La légende dorée_, en la fête de

l'Exaltation de la Sainte-Croix.]

Messire Jean Fournier n'exagérait donc pas la prudence nécessaire.

Pénétré de cette idée que le diable est subtil et la femme corrompue,

il prenait soin d'éclaircir, selon les règles, un cas difficile.

C'était le plus souvent chose malaisée que de discerner des possédés

et de reconnaître une démoniaque d'avec une bonne chrétienne.

L'épreuve à laquelle Jeanne allait être soumise n'avait pas été

épargnée à de très grandes saintes.

Ayant récité les formules et fait les aspersions, messire Jean

Fournier s'attendait, au cas où cette fille eût été possédée, à la

voir s'agiter, se tordre et chercher à fuir. Il eût fallu, en cette

occurrence, employer des formules plus puissantes, user à nouveau

d'eau bénite et du signe de la croix, et, par ces moyens, déloger les

diables jusqu'à ce qu'on les vît partir avec un bruit effrayant et une

grande puanteur, sous forme de dragons, de chameaux ou de

poissons[382].

[Note 382: Migne, _Dictionnaire des sciences occultes_, Paris, 2

vol. gr. in-8º, au mot: _Exorcisme_.]

L'attitude de Jeanne n'offrit rien de suspect. Point d'agitation

maniaque, nulle fureur. Inquiète seulement et suppliante, elle se

traîna à genoux vers le prêtre. Elle ne fuyait pas devant le saint nom

de Dieu. Messire Jean Fournier en conclut qu'il n'y avait pas de

diable en elle.

Restée seule avec Catherine dans la maison, Jeanne, qui comprenait

enfin le sens de cette cérémonie, en témoigna un vif ressentiment à

l'endroit de messire Jean Fournier. Elle se plaignit de ce qu'il l'eût

soupçonnée: «C'était mal fait à lui, dit-elle à son hôtesse; car,

m'ayant entendue en confession, il me pouvait connaître[383].»

[Note 383: _Procès_, t. II, p. 446.]

Elle aurait rendu grâce au curé de Vaucouleurs si elle avait su

combien, en l'éprouvant, il avançait ses affaires. Averti que cette

pucelle n'était pas inspirée par le démon, sire Robert dut en conclure

qu'elle pouvait bien l'être par Dieu, car, selon toute apparence, il

raisonnait simplement. Il écrivit au dauphin Charles, au sujet de la

jeune sainte, et sans doute il témoigna de l'innocence et de la bonté

qui se voyaient en elle[384].

[Note 384: _Procès_, t. III, p. 115.--_Journal du siège_, p.

48.--_Mirouer des femmes vertueuses_, dans _Procès_, t. IV, p. 267.]

Bien que la capitainerie fût grandement menacée de passer au seigneur

de Vergy, sire Robert ne songeait pas à quitter son pays où il était

en accommodements avec tous les partis. Il se souciait en somme assez

peu du dauphin Charles et l'on ne voit pas qu'il eût un intérêt

personnel à lui recommander une prophétesse. Sans prétendre démêler ce

qui se passait dans sa tête, on peut croire qu'il écrivit au dauphin

en faveur de Jeanne à la demande de quelques-unes de ces personnes qui

l'estimaient bonne et probablement à la requête de Bertrand de

Poulengy et de Jean de Metz. Ces deux hommes d'armes, voyant la cause

du dauphin perdue sur les Marches de Lorraine, avaient toutes raisons

de passer jusqu'aux bords de la Loire, où l'on pouvait encore se

battre, partant gagner.

Prêts à partir, ils se montraient disposés à emmener l'inspirée avec

eux et même à la défrayer de toutes ses dépenses, comptant se faire

rembourser à Chinon sur la cassette royale et tirer honneur et profit

d'une si rare merveille. Encore attendaient-ils d'être assurés de

l'agrément du dauphin[385].

[Note 385: Extrait du 8e compte de Guillaume Charrier, dans

_Procès_, t. V, pp. 257 et suiv.]

Cependant Jeanne ne tenait plus en place. Elle allait et venait de

Vaucouleurs à Burey et de Burey à Vaucouleurs. Elle comptait les

jours; le temps lui pesait comme à une femme grosse[386].

[Note 386: _Procès_, t. II, p. 447.]

À la fin de janvier, n'y pouvant tenir, elle résolut d'aller seule

vers le dauphin Charles. Elle vêtit les habits de Durand Lassois et

prit avec ce bon cousin la route de France[387]. Un habitant de

Vaucouleurs, nommé Jacques Alain, les accompagnait[388]. Probablement,

ces deux hommes comptaient que la jeune fille reconnaîtrait

d'elle-même l'impossibilité d'un tel voyage et qu'on n'irait pas bien

loin. C'est ce qui arriva. À peine les trois voyageurs furent-ils à

une lieue de Vaucouleurs, vers la chapelle de Saint-Nicolas, qui

s'élève dans la vallée de Septfonds au milieu du grand bois de Saulcy,

que Jeanne, se ravisant, dit à ses compagnons qu'il n'était point

honnête à elle de partir ainsi: et tous trois retournèrent à la

ville[389].

[Note 387: _Ibid._, t. I, p. 53; t. II, pp. 443 et suiv.]

[Note 388: _Ibid._, t. II, pp. 445-447.]

[Note 389: _Ibid._, t. II, pp. 447-457.]

Enfin un messager royal vint apporter au capitaine de Vaucouleurs la

réponse du roi Charles. Il se nommait Colet de Vienne[390]. Son nom le

désigne comme originaire de la province gouvernée par le dauphin avant

la mort du feu roi, et qui gardait au pauvre prince une constante

fidélité. La réponse portait que sire Robert envoyât la jeune sainte à

Chinon[391].

[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 406.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à

Domremy_, p. 160, note 6.]

[Note 391: Monstrelet, t. IV, pp. 314-315.--Poème anonyme sur

l'arrivée de la Pucelle, dans _Procès_, t. V, p. 30.]

Ce que Jeanne avait demandé et qui paraissait impossible à obtenir,

lui était accordé. Elle allait être menée au roi comme elle l'avait

voulu et dans les délais fixés par elle-même. Mais ce départ après

lequel elle avait tant soupiré fut retardé de quelques jours, par une

circonstance remarquable, qui montre que la renommée de la jeune

prophétesse s'était répandue en Lorraine et atteste qu'alors les

grands de la terre, en leurs nécessités, recherchaient les saintes.

Jeanne était mandée à Nancy par monseigneur le duc de Lorraine. Munie

d'un sauf-conduit que le duc lui avait envoyé, elle partit en veste et

houseaux rustiques, sur un bidet que Durand Lassois et Jacques Alain

lui donnèrent. Il leur avait coûté douze francs que sire Robert leur

remboursa plus tard sur les deniers du roi[392]. Il y a vingt-quatre

lieues de Vaucouleurs à Nancy. Jean de Metz l'accompagna jusqu'à Toul;

Durand Lassois fit tout le voyage avec elle[393].

[Note 392: Durand Lassois dit qu'il coûte douze francs; Jean de

Metz seize. «Ce serait aujourd'hui un cheval de cent écus» (L.

Champion, _Jeanne d'Arc écuyère_, 1901, p. 55).]

[Note 393: _Procès_, t. I, pp. 54, 222; t. II, pp. 391, 406, 432,

437, 442-450, 456-457; t. III, pp. 87, 115; Extrait du 8e compte de

Guillaume Charrier et du 13e compte de Hémon Raguier, dans _Procès_,

t. V, pp. 257 et suiv.]

Avant de se rendre à l'hôtel du duc de Lorraine, Jeanne monta la

vallée de la Meurthe et alla faire ses dévotions au grand saint

Nicolas, dont on gardait les reliques dans la chapelle de

Saint-Nicolas-du-Port[394], desservie par des religieux bénédictins.

C'était bien fait à elle, saint Nicolas étant le patron des voyageurs.

[Note 394: _Procès_, t. II, p. 457.--A. Renard, _Jeanne d'Arc.

Examen d'une question de lieu_, Orléans, 1861, in-8º, 16 pages.--G. de

Braux, _Jeanne d'Arc à Saint-Nicolas_, Nancy, 1889, in-8º.--De

Pimodan, _La première étape de Jeanne d'Arc_, 1890, in-8º, cartes.]

CHAPITRE IV

VOYAGE À NANCY.--ITINÉRAIRE DE VAUCOULEURS À

SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS.

Le duc Charles II de Lorraine, allié aux Anglais, venait de jouer un

bien mauvais tour à son cousin et ami le duc de Bourgogne, en donnant

en mariage Isabelle sa fille aînée, l'héritière de Lorraine, à René,

second fils de madame Yolande, reine de Sicile et de Jérusalem,

duchesse d'Anjou[395]. René d'Anjou, dans ses vingt ans, était un

gentil esprit, amoureux de bon savoir autant que de chevalerie,

bienveillant, affable et gracieux. Quand il ne faisait point de

chevauchées et ne maniait pas la lance, il se plaisait à peindre des

images dans des livres; il avait du goût pour les jardins fleuris et

les histoires en tapisserie, et, comme son beau cousin le duc

d'Orléans, il composait des poèmes en français[396]. Investi du duché

de Bar par le cardinal duc de Bar, son grand-oncle, il devait hériter

le duché de Lorraine après la mort du duc Charles, qui ne pouvait

beaucoup tarder. Ce mariage était justement regardé comme un beau coup

de madame Yolande. Mais qui terre a guerre a. Le duc de Bourgogne,

fort mal content de voir un prince de la maison d'Anjou, le beau-frère

de Charles de Valois, s'établir entre la Bourgogne et les Flandres,

excitait contre René le comte de Vaudemont, prétendant à l'héritage de

Lorraine, et la politique angevine rendait difficile la réconciliation

du duc de Bourgogne avec le roi de France. René d'Anjou était engagé

dans les querelles de son beau-père de Lorraine. Et précisément, en

1429, il faisait aux habitants de Metz la guerre de la Hottée de

pommes. On la nommait ainsi parce que la cause en était une hottée de

pommes entrée dans la ville de Metz, sans qu'on eût payé de droits aux

officiers du duc de Lorraine[397].

[Note 395: Le P. Anselme, _Histoire généalogique de la Maison de

France_, II, p. 218.--Ludovic Drapeyron, _Jeanne d'Arc et Philippe le

Bon_, dans _Revue de Géographie_, novembre 1886, p. 236.--S. Luce,

_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. LXVI, CXCIX.]

[Note 396: _Oeuvres du roi René_, par le comte de de Quatrebarbes,

Angers, 1845, t. I, notice, pp. LXXVI et suiv.--Leroy de la Marche,

_Le roi René, sa vie, son administration, ses travaux artistiques et

littéraires_, Paris, 1875, 2 vol. in 8º, et Giry, compte rendu dans

_Revue Critique_.]

[Note 397: Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II. col. 695,

703.]

Cependant, madame sa mère faisait envoyer de Blois des convois de

vivres aux habitants d'Orléans, assiégés par les Anglais. Bien qu'elle

fût pour lors en mauvaise intelligence avec les conseillers du roi

Charles, son gendre, elle se montrait vigilante à combattre les

ennemis du royaume, qui menaçaient son duché d'Anjou. René, duc de

Bar, avait donc des parentés, des amitiés, des intérêts tout à la fois

dans le parti d'Angleterre et Bourgogne et dans le parti de France.

Tel était le cas où se trouvaient la plupart des seigneurs français.

Ses rapports avec le capitaine de Vaucouleurs restaient amicaux et

fréquents[398]. Il est possible que sire Robert l'ait informé qu'il

tenait à Vaucouleurs une jeune fille prophétisant sur le royaume de

France. Il est possible que le duc de Bar, curieux de la voir, l'ait

fait envoyer à Nancy où il devait se rendre lui-même vers le 20

février; mais, bien plus probablement, René d'Anjou se souciait moins

de la Pucelle de Vaucouleurs, qu'il n'avait jamais vue, que du petit

More et du fou dont s'égayait son hôtel ducal[399]. En ce mois de

février 1429, il n'avait ni l'envie ni les moyens de beaucoup

s'appliquer aux affaires de France; et, tout beau-frère qu'il était du

roi Charles, il se préparait, non pas à secourir la ville d'Orléans,

mais à mettre le siège devant la ville de Metz[400].

[Note 398: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CXCVII,

CLXXXVII, CLXXXVIII et 236.--Le registre des Archives de la Meuse, B

1051, conserve la trace d'une correspondance active du duc de Bar avec

Baudricourt.]

[Note 399: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans Dom Calmet,

_Histoire de Lorraine_, preuves, t. II, col. CXCIX.--S. Luce, _Jeanne

d'Arc à Domremy_, pp. CXCVII et suiv.]

[Note 400: Lettre de Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz,

dans _Procès_, t. V, p. 355.--Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t.

II, preuves, col. CXCIX.]

Le duc de Lorraine, vieux et malade, vivait en son hôtel avec sa

belle amie Alison du Mai, bâtarde, fille de prêtre, qui en avait

chassé l'épouse légitime, madame Marguerite de Bavière. Madame

Marguerite était de haute naissance et pieuse, mais vieille et laide;

et madame Alison était jolie; le duc Charles lui avait fait plusieurs

enfants[401].

[Note 401: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CC, note.]

Voici ce qui paraît le plus vrai. Il y avait à Nancy des personnes de

bien qui désiraient que le duc Charles reprît sa bonne femme et

comptaient, pour l'y amener, sur les exhortations d'une dévote, ayant

révélations du Ciel et se disant fille de Dieu. Ces personnes

annoncèrent au vieux duc égrotant la fille de Domremy comme une sainte

guérisseuse. Par leurs conseils il la fit appeler, dans l'espoir

qu'elle aurait des secrets pour le soulager de ses maux et l'empêcher

de mourir.

Dès qu'il la vit, il lui demanda si elle ne pouvait pas le rétablir en

bonne forme et santé.

Elle répondit que «de cette matière» elle ne savait rien. Cependant

elle l'avertit qu'il se gouvernait mal, et lui annonça qu'il ne

guérirait oncques s'il ne s'amendait. Et elle lui enjoignit d'avoir à

renvoyer Alison sa concubine et à reprendre sa bonne femme[402].

[Note 402: _Procès_, t. III, p. 7.--Dom Calmet, _Histoire de

Lorraine_, t. III, preuves, col. vj.]

Sur ce chapitre, on lui avait un peu fait la leçon, sans doute, mais

elle ne disait que ce qu'elle pensait, car elle avait les mauvaises

femmes en aversion.

Elle était venue vers le duc parce que son état le voulait, parce

qu'une petite sainte ne se refuse pas aux consultations d'un haut

seigneur et parce qu'enfin on l'y avait amenée. Mais sa pensée était

ailleurs; elle ne songeait qu'à délivrer le royaume de France.

Considérant que le fils de madame Yolande, le duc de Bar, avec une

belle compagnie d'hommes d'armes, apporterait grand'aide au Dauphin,

elle demanda au duc de Lorraine, en prenant congé, d'envoyer ce jeune

seigneur avec elle en France.

--Donnez-moi votre fils, lui dit-elle, avec des gens pour me conduire.

En récompense, je prierai Dieu pour le rétablissement de votre santé.

Le duc ne lui donna pas d'hommes d'armes; il ne lui donna pas le duc

de Bar, héritier de Lorraine, allié des Anglais, qui devait toutefois

la rejoindre bientôt sous les étendards du roi Charles. Mais il lui

donna quatre francs et un cheval noir[403].

[Note 403: _Procès_, t. II, pp. 391 et 444.]

C'est peut-être à son retour de Nancy qu'elle écrivit à ses parents

pour leur demander pardon de les avoir quittés. On sait seulement

qu'ils reçurent une lettre d'elle et pardonnèrent[404]. Il y aurait

lieu, sans doute, d'être surpris que Jacques d'Arc qui, pour avoir vu

seulement en rêve sa fille avec des gens d'armes, jurait de la noyer

de ses mains si ses fils ne la noyaient, demeurât coi tout un long

mois pendant qu'elle se tenait à Vaucouleurs. Car il devait bien

savoir qu'elle y vivait parmi les hommes d'armes. Ç'avait été déjà de

sa part beaucoup de simplicité de l'avoir laissée partir, sachant

l'humeur dont elle était. On ne peut se défendre de supposer que des

personnes pieuses, qui croyaient en la bonté de Jeanne et avaient hâte

qu'elle fût conduite en France pour le salut du royaume, prirent soin

de rassurer le père et la mère sur les façons et comportements de leur

fille et peut-être même firent entendre à ces bonnes gens que, si

Jeanne allait vers le roi, toute sa famille en tirerait honneur et

profit.

[Note 404: _Ibid._, t. I, p. 129.]

Avant ou après le voyage de Nancy (on ne sait) quelques habitants de

Vaucouleurs ayant foi en la jeune inspirée, firent faire ou achetèrent

pour elle des vêtements d'homme, un justaucorps, un gippon de drap,

des chausses attachées au justaucorps par des aiguillettes, des

houseaux, des souliers, des éperons, tout un harnais de guerre. Sire

Robert lui donna une épée[405].

[Note 405: _Procès_, t. I, p. 54; t. II, pp. 438, 445, 447,

457.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue Historique_,

t. IV, p. 336.]

Elle fit tailler ses cheveux en rond, à la manière des jeunes

garçons[406]. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, avec Jean de

Honecourt et Julien, leurs servants, devaient l'accompagner, ainsi que

Colet de Vienne, messager du roi, et Richard, l'archer[407]. Il y eut

encore quelques hésitations, et l'on tint des conseils. Car les gens

d'armes d'Antoine de Lorraine, seigneur de Joinville, infestaient la

contrée. On ne voyait dans la campagne que gens faisant pilleries,

larcins, meurtres et tyrannies cruelles, prenant les femmes de force,

incendiant les églises et les abbayes et y commettant des péchés

abominables. C'était le temps le plus dur à passer qu'homme eût jamais

vu[408]. Mais la jeune fille ne craignait rien et disait:

[Note 406: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue

Historique_, _ibid._]

[Note 407: _Procès_, t. II, pp. 406, 432, 442, 457; t. III, p.

209.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XCV, 143 note 3.--G. de

Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. XXIX et suiv.]

[Note 408: _Les routiers en Lorraine_, dans _Journal de la Société

archéologique de Lorraine_, 1866, p. 161.--Dr A. Lapierre, _La guerre

de cent ans dans l'Argonne et le Rethélois_, Sedan, 1900, in-8º.]

--En nom Dieu! menez-moi vers le gentil dauphin et ne faites doute que

vous ni moi n'aurons nul mal et nul empêchement[409].

[Note 409: _Chronique de la Pucelle_, p. 272 (texte assez suspect

à cause de sa tendance hagiographique).]

Enfin, le mercredi 23 février, la petite troupe sortit de Vaucouleurs

par la porte de France[410].

[Note 410: _Procès_, t. I, p. 54; t. II, p. 437.--_Chronique du

Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 30.--De Boismarmin, _Mémoire sur la date

de l'arrivée de Jeanne d'Arc à Chinon_, dans _Bulletin du Comité des

travaux historiques et scientifiques_, 1892, pp. 350-359.--Ulysse

Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 10, note 1.]

Quelques amis l'avaient suivie jusque-là et la regardaient partir. Il

se trouvait parmi eux Henri Leroyer et Catherine, ses hôtes, et

messire Jean Colin, chanoine de Saint-Nicolas, près de Vaucouleurs, à

qui Jeanne s'était plusieurs fois confessée[411]. Songeant à la

longueur du chemin, aux périls du voyage, ils s'effrayaient pour leur

sainte.

[Note 411: _Procès_, t. II, pp. 431, 446.]

--Comment, lui disait-on, comment pourrez-vous faire un tel voyage,

quand il y a de tous côtés des gens de guerre?

Mais elle répondait, dans la paix souriante de son coeur:

--Je ne crains point les gens de guerre: j'ai mon chemin tout aplani.

S'il se trouve des hommes d'armes, messire Dieu saura bien me frayer

la route pour aller à messire le dauphin. Je suis venue pour

cela[412].

[Note 412: _Procès_, t. II, p. 449.]

Sire Robert assistait au départ. Il fit jurer, selon la formule

usuelle, à tous les hommes d'armes de bien et sûrement conduire celle

qu'il leur confiait. Puis, comme il était homme de peu de foi, il dit

à Jeanne en manière d'adieu:

--Va! et advienne que pourra[413]!

[Note 413: _Ibid._, t. I, p. 55.]

Et la petite troupe s'en fut dans la brume qui recouvre en cette

saison les prairies de la Meuse.

Il fallait éviter les voies fréquentées, se garder surtout de passer

par Joinville, par Montiers-en-Saulx, par Sailly où se tenaient les

gens d'armes du parti contraire. Sire Bertrand et Jean de Metz,

accoutumés à ces sourdes chevauchées, connaissaient les chemins de

traverse et savaient prendre les précautions utiles, comme

d'envelopper de linges les pieds des chevaux pour amortir le bruit des

sabots sur le sol[414].

[Note 414: De Pimodan, _La première étape de Jeanne d'Arc_, Paris,

1891, in-8º, cartes.]

À la nuit tombante la compagnie, ayant échappé à tous les dangers,

s'approcha de la rive droite de la Marne et atteignit l'abbaye de

Saint-Urbain[415]. C'était de temps immémorial un lieu d'asile, et, à

l'époque où nous sommes, elle avait pour abbé Arnoult d'Aulnoy, parent

de Robert de Baudricourt[416].

[Note 415: _Procès_, t. I, p. 54.]

[Note 416: Jolibois, _Dictionnaire historique de la Haute-Marne_,

p. 492.]

La porte du sévère édifice s'ouvrit aux voyageurs qui passèrent sous

la voûte en tiers-point[417]. L'abbaye renfermait un corps de logis

pour les étrangers. C'est là qu'ils trouvèrent le gîte de leur

première étape.

[Note 417: De Pimodan, _La première étape de Jeanne d'Arc_, _loc.

cit._]

L'église abbatiale s'élevait à droite de la porte extérieure; on y

gardait les reliques de saint Urbain, pape. Le 24 février, au matin,

Jeanne y entendit la messe conventuelle[418]. Puis elle se remit en

selle avec ses compagnons. Ils franchirent le pont sur la Marne

vis-à-vis de Saint-Urbain et poussèrent vers la France.

[Note 418: _Procès_, t. I, pp. 54-55.]

Ils avaient encore cent vingt-cinq lieues de pays à parcourir et trois

rivières à traverser dans une contrée infestée de brigands. Onze

jours, ils chevauchèrent; par crainte de l'ennemi, ils voyageaient la

nuit[419]. Pendant les couchées sur la paille, la jeune paysanne,

gardant ses chausses liées à son justaucorps, dormait tout habillée,

sous une couverture, entre Jean de Metz et Bertrand de Poulengy qui

lui inspiraient de la confiance. Ils ont dit depuis qu'ils n'eurent

point désir de cette fille à cause de la sainteté qu'ils voyaient en

elle[420]; on peut le croire ou ne le pas croire. Jean de Metz n'était

point échauffé d'une si grande foi dans cette inspirée, puisqu'il lui

demandait avec inquiétude:

[Note 419: _Ibid._, t. II, pp. 437, 457.]

[Note 420: _Procès_, t. II, p. 457.]

--Ferez-vous bien ce que vous dites?

À quoi elle répondait:

--N'ayez crainte. Ce que je fais, je le fais par commandement. Mes

frères du Paradis me disent ce que j'ai à faire. Il y a déjà quatre ou

cinq ans que mes frères du Paradis et Messire m'ont dit qu'il fallait

que j'allasse en guerre pour recouvrer le royaume de France[421].

[Note 421: _Ibid._, t. II, p. 449.]

Ces rudes compagnons n'éprouvaient pas tous en sa présence un respect

religieux; certains la moquaient et, par amusement, parlaient devant

elle comme s'ils étaient du parti des Anglais. Quelquefois, en manière

de plaisanterie, feignant une alerte, ils faisaient mine de tourner

bride. C'était de la malice perdue. Elle les croyait, mais elle

n'avait pas peur et disait gravement à ces gens qui pensaient

l'effrayer avec des Anglais:

--Gardez-vous de fuir. En nom Dieu, ils ne vous feront pas de

mal[422].

[Note 422: _Ibid._, t. III, p. 199.]

Et à l'approche de tout danger feint ou réel, il lui venait aux lèvres

des paroles de réconfort:

--Ne craignez rien. Vous verrez comme à Chinon le gentil dauphin nous

fera bon visage[423].

[Note 423: _Procès_, t. II, pp. 437, 458.]

Son plus grand chagrin était de ne pas faire aussi souvent qu'elle le

voulait ses dévotions aux églises. Elle répétait chaque jour:

--Si nous pouvions, nous ferions bien d'entendre la messe[424].

[Note 424: _Ibid._, t. II, pp. 437, 457.]

Évitant les grandes routes, ils ne se trouvaient guère à portée des

ponts et ils durent souvent passer à gué les rivières grossies par les

pluies. Ils traversèrent l'Aube près de Bar-sur-Aube, la Seine près de

Bar-sur-Seine, l'Yonne devant Auxerre, où Jeanne entendit la messe

dans l'église Saint-Étienne: puis ils atteignirent la ville de Gien,

assise sur la rive droite de la Loire[425].

[Note 425: _Ibid._, t. II, p. 54; t. III pp. 3-21.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 11 / 39 段