[Note 329: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CLXXVII.]
[Note 330: _Procès_, t. I, pp. 51, 214; t. II, p. 402.]
À Neufchâteau comme à Domremy, Jeanne menait aux champs les bêtes de
son père et gardait les troupeaux[331]. Adroite et robuste, elle
aidait aussi la Rousse dans les soins du ménage[332]; c'est ce qui a
fait dire méchamment aux Bourguignons qu'elle avait été meschine dans
une auberge de soudards et de ribaudes[333]. Au vrai, Jeanne passait
aux églises tout le temps qu'elle n'employait pas à soigner les
animaux et à donner aide à son hôtesse[334].
[Note 331: _Procès_, t. I, pp. 409, 423, 428, 463.]
[Note 332: _Ibid._, t. I, p. 417.]
[Note 333: _Monstrelet_, t. III, p. 314.]
[Note 334: _Procès_, t. I, p. 51.]
Il y avait dans la ville deux beaux couvents, l'un de Cordeliers,
l'autre de Clarisses, fils et filles du bon saint François[335]. La
maison des Cordeliers avait été bâtie, deux cents ans en çà, par
Mathieu II de Lorraine. Le duc régnant venait encore de la richement
doter. De nobles dames, de hauts seigneurs et entre autres un
Bourlémont, seigneur de Domremy et Greux, y gisaient sous lame[336].
[Note 335: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CLXXVII.]
[Note 336: Expilly, _Dictionnaire géographique de la France_, au
mot: _Neufchâteau_.]
Ces moines mendiants qui, jadis en leur bel âge, affiliaient à leur
tiers-ordre bourgeois et paysans en foule et une multitude de princes
et de rois[337], maintenant languissaient corrompus et déchus. Les
querelles et les schismes abondaient parmi les frères de France.
Malgré les efforts de Colette de Corbie pour rétablir la règle, les
vieilles disciplines étaient partout abolies[338]. Ces mendiants
distribuaient des médailles de plomb, enseignaient de courtes prières,
en manière de recettes, et vouaient une affection spéciale au saint
nom de Jésus[339].
[Note 337: S.-M. de Vernon, _Histoire générale et particulière du
tiers-ordre de Saint-François_, Paris, 1667, 3 vol. in-8º.--Hilarion
de Nolay, _Histoire du tiers-ordre_, Lyon, 1694, in-4º.]
[Note 338: AA. SS., Mars, t. I. p. 549.]
[Note 339: Wadding, _Annales Minorum_, V, p. 183.]
Pendant les deux semaines que Jeanne passa dans la ville de
Neufchâteau[340], elle fit ses dévotions dans le couvent des
Cordeliers et se confessa deux ou trois fois aux mendiants[341]. On a
dit qu'elle était du tiers-ordre de Saint-François, et l'on a supposé
que son affiliation datait de son séjour à Neufchâteau[342].
[Note 340: Jean Morel déclare qu'elle fut quatre jours à
Neufchâteau, et il ajoute: «Ce que je vous dis, je le sais, car je fus
avec les autres à Neufchâteau» (_Procès_, t. II, p. 392); Gérard
Guillemette parle de quatre ou cinq jours (_Procès_, t. II, p. 414);
Nicolas Bailly de trois ou quatre (_Procès_, t. II, p. 451). Mais
Jeanne dit aux juges de Rouen qu'elle était restée quinze jours à
Neufchâteau (_Procès_, t. I, p. 51); elle avait un souvenir moins
lointain et sans doute plus fidèle.]
[Note 341: _Procès_, t. I, p. 51.]
[Note 342: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. IX, X, XI.--Abbé
V. Mourot, _Jeanne d'Arc et le tiers-ordre de Saint-François_,
Saint-Dié, 1886, in-8º.--L. de Kerval, _Jeanne d'Arc et les
Franciscains_, Vanves, 1893, in-18.--_E iera begina_, dit une
correspondance de Morosini, éd. Lefévre-Pontalis, t. III, p. 92 et
note 2.]
C'est fort douteux; et, dans tous les cas, l'affiliation ne dut pas
être très solennelle. On ne voit pas qu'en si peu de temps les
mendiants aient pu la former aux pratiques de la piété franciscaine.
Pour se pénétrer de leur esprit, elle était déjà trop imbue de
doctrines ecclésiastiques sur le spirituel et le temporel, trop pleine
de mystères et d'apocalypses. D'ailleurs, son séjour à Neufchâteau fut
troublé de soucis et coupé d'absences.
Elle reçut dans cette ville une citation à comparaître devant l'official
de Toul dont elle relevait comme native de Domremy-de-Greux. Un jeune
garçon de Domremy prétendait qu'il y avait promesse de mariage entre la
fille de Jacques d'Arc et lui. Jeanne le niait. Il s'obstina dans son
dire et l'assigna devant l'official[343]. Ce tribunal ecclésiastique
retenait les causes comme celle-ci et l'on portait les demandes soit en
nullité de mariage, soit en validité de fiançailles.
[Note 343: _Procès_, t. II, p. 476.--E. Misset, _Jeanne d'Arc
Champenoise_, 1895, in-8º, p. 28.]
Ce qui est étrange dans le cas de Jeanne, c'est que ses parents lui
donnèrent tort et prirent le parti du jeune homme. Ce fut malgré leur
défense qu'elle soutint son procès et comparut devant l'official. Elle
déclara plus tard que, dans cette affaire, elle leur avait désobéi et
que c'était son seul manquement à la soumission qu'elle leur
devait[344].
[Note 344: _Ibid._, t. I, p. 128.]
Pour aller de Neufchâteau à Toul et revenir, il lui fallait faire plus
de vingt lieues à pied sur des chemins infestés par des gens d'armes,
dans ce pays mis à feu et à sang et que les paysans de Domremy
venaient de fuir épouvantés. C'est pourtant à quoi elle se résolut,
contre le gré de ses parents.
Peut-être se rendit-elle à l'official de Toul non pas une fois, mais
deux et trois fois. Et si elle ne chemina pas jour et nuit avec son
faux fiancé, ce fut par grand hasard, car il suivait la même route en
même temps. Ses Voix lui disaient de ne rien craindre. Devant le juge
elle jura de dire la vérité et nia qu'elle eût fait promesse de
mariage.
Elle n'avait point de torts. Mais sa conduite, qui procédait d'une
innocence héroïque et singulière, fut mal jugée. On prétendit à
Neufchâteau que ces voyages lui avaient mangé tout ce qu'elle avait.
Mais qu'avait-elle? hélas! Elle était partie sans rien. Peut-être lui
avait-il fallu mendier son pain aux portes. Les saintes reçoivent
l'aumône comme elles la donnent: pour l'amour de Dieu. On conta que,
pendant l'instance, son fiancé, la voyant vivre en compagnie de
mauvaises femmes, s'était désisté de sa demande en justice, renonçant
à une promise si mal famée[345]. Propos calomnieux, qui ne trouvèrent
que trop de créance.
[Note 345: _Procès_, t. I, p. 215.--L'article 9 de l'acte
d'accusation est constitué d'après une enquête faite à Neufchâteau.]
Après deux semaines de séjour à Neufchâteau, Jacques d'Arc avec les
siens retourna à Domremy. Le verger, la maison, le moustier, le
village, les champs, dans quel état de désolation les revirent-ils!
Tout avait été pillé, ravagé, brûlé par les gens de guerre. Les
soldats, faute de pouvoir rançonner les vilains disparus, avaient
détruit leurs biens. Le moustier, naguère encore fier comme une
forteresse, avec sa tour où veillait le guetteur, n'était plus qu'un
amas de pierres noircies. Et les habitants de Domremy durent aller,
aux jours fériés, entendre la messe à l'église de Greux[346].
[Note 346: _Procès_, t. II, p. 396 et _passim_.]
Telle était la misère du temps, qu'ordre fut donné aux villageois de
se tenir renfermés dans les maisons fortes et les châteaux[347].
[Note 347: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLXXX et 230.]
Cependant les Anglais assiégeaient la ville d'Orléans, qui appartenait
au duc Charles, leur prisonnier. Ce qui n'était point bien fait à eux,
car, ayant son corps, ils devaient respecter ses biens[348]. Ils
élevaient des bastilles autour de cette ville d'Orléans, coeur de
France, et l'on disait qu'ils s'y tenaient à grande puissance[349].
[Note 348: _Mistère du siège_, V. 497.]
[Note 349: _Chronique de la Pucelle_, ch. XXXIV et XXXV.--Jean
Chartier, _Chronique_, ch. XXXII, XXXV.--_Journal du siège_, pp. 2 et
suiv.]
Et madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite, qui étaient
des personnes très attachées à la terre des Lis, les féales du dauphin
Charles et ses belles cousines, s'entretenaient avec la bergère des
malheurs du royaume et lui disaient sans cesse:
--Il faut que tu quittes ton village et que tu ailles en France[350].
[Note 350: _Procès_, t. I, p. 52, 216.]
Jeanne était d'autant plus impatiente de partir qu'elle avait annoncé
elle-même le temps de son arrivée en France et que ce temps
approchait. Elle avait dit au capitaine de Vaucouleurs que le dauphin
aurait secours avant la mi-carême. Elle ne voulait pas faire mentir
ses Voix[351].
[Note 351: _Procès_, t. II, p. 456.]
L'occasion, qu'elle épiait, de retourner à Burey, se présenta vers la
mi-janvier. À cette époque, la femme de Durand Lassois, Jeanne le
Vauseul, faisait ses couches[352]. À la campagne, l'usage voulait que
les jeunes parentes et les amies de l'accouchée se rendissent auprès
d'elle pour soigner la mère et l'enfant. Coutume honnête et cordiale
qu'on suivait d'autant mieux qu'on y trouvait une occasion de bonnes
rencontres et de joyeux caquets[353]. Jeanne pressa son oncle de la
demander à son père pour soigner l'accouchée et Lassois consentit: il
faisait tout ce que voulait sa nièce, et, peut-être, était-il
encouragé dans sa complaisance par des personnes pieuses et de
considération[354]. Mais que ce père, qui tantôt ne parlait de rien
moins que de noyer sa fille pour l'empêcher de partir avec les gens
d'armes, la laissât aller aux portes de la ville, sous la garde d'un
parent dont il connaissait la faiblesse, c'est ce qu'on a peine à
comprendre. Il le fit pourtant[355].
[Note 352: _Ibid._, t. II, pp. 428, 434.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. CLXXX.--G. de Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles
recherches_, p. XXIII.]
[Note 353: _Les caquets de l'accouchée_, nouv. éd. par E. Fournier
et Le Roux de Lincy, Paris, 1855, in-16, introduction.]
[Note 354: _Procès_, t. I, p. 53; t. II, p. 443 et _passim_.]
[Note 355: _Procès_, t. II, pp. 428, 430, 431.]
Ayant quitté la maison de son enfance, qu'elle ne devait plus revoir,
Jeanne, en compagnie de Durand Lassois, descendit la vallée natale,
dépouillée par l'hiver. En passant devant la maison du laboureur
Gérard Guillemette de Greux, dont les enfants étaient en grande amitié
avec ceux de Jacques d'Arc, elle cria:
--Adieu! Je vais à Vaucouleurs[356].
[Note 356: _Ibid._, t. II, p. 416.]
Quelques pas plus loin, elle aperçut sa compagne Mengette:
--Adieu, Mengette, dit-elle; je te recommande à Dieu[357].
[Note 357: _Ibid._, t. II, p. 431.]
Et sur le chemin, au seuil des maisons, rencontrant des visages
connus, à tous elle disait adieu[358]. Mais elle évita de voir
Hauviette, avec qui elle avait joué et dormi, aux jours d'enfance, et
qu'elle aimait chèrement. Elle craignit, si elle lui disait adieu, de
sentir son coeur défaillir. Hauviette ne sut que plus tard le départ
de son amie et elle en pleura très fort[359].
[Note 358: _Ibid._, t. II, p. 416.]
[Note 359: _Ibid._, t. II, p. 419.]
Venue pour la seconde fois à Vaucouleurs, Jeanne croyait bien mettre
le pied dans une ville appartenant au dauphin, et entrer, comme on
disait alors, en chambre royale[360]. Elle se trompait. Depuis les
premiers jours du mois d'août 1428, le capitaine de Vaucouleurs avait
rendu la place au seigneur Antoine de Vergy, mais il ne l'avait pas
encore livrée. C'était une de ces capitulations à terme comme on en
signait beaucoup à cette époque et qui, le plus souvent, cessaient
d'être exécutoires au cas où la place recevait secours avant le jour
fixé pour la reddition[361].
[Note 360: _Procès_, t. II, p. 436.]
[Note 361: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLXVIII et 222,
234.]
Comme elle avait fait neuf mois auparavant, Jeanne alla trouver sire
Robert au château, et voici la révélation qu'elle lui fit:
--Capitaine Messire, dit-elle, sachez que Dieu m'a plusieurs fois fait
à savoir encore et commandé que j'allasse vers le gentil dauphin, qui
doit être et est vrai roi de France, et qu'il me baillât des gens
d'armes et que je lèverais le siège d'Orléans et le mènerais sacrer à
Reims[362].
[Note 362: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--La _Chronique de
Lorraine_, dans Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. III, col. vj.,
donne une version amplifiée et suspecte de ces paroles.]
Cette fois, elle annonce qu'elle a mission de délivrer Orléans. Et
c'est seulement après avoir accompli cette première tâche qu'elle fera
le voyage du sacre. Il faut reconnaître la souplesse et l'à-propos
avec lesquels ses Voix changeaient, selon les nécessités du moment,
les ordres précédemment donnés.
Les manières de sire Robert à l'égard de Jeanne étaient tout à fait
changées. Il ne parlait plus de lui donner de bons soufflets et de la
renvoyer à ses parents. Maintenant, il la traitait sans rudesse et,
s'il n'avait pas foi en ce qu'elle annonçait, du moins l'écoutait-il
volontiers.
Dans une des conversations qu'elle eut avec lui, elle lui tint un
propos étrange:
--Une fois accomplies, lui dit-elle, les grandes choses que j'ai à
faire de la part de Messire, je me marierai et j'aurai trois fils,
dont le premier sera pape, le second empereur, le troisième roi.
Sire Robert répondit gaiement:
--Puisqu'ils seront si grands personnages, je voudrais bien t'en faire
un. J'en vaudrais mieux ensuite.
Jeanne répondit:
--Nenni, gentil Robert, nenni. Il n'est pas temps. Le Saint-Esprit y
ouvrera[363].
[Note 363: _Procès_, t. I, pp. 219, 220.--La source est suspecte.
Pourtant l'accusation s'appuie ici sur les données de l'enquête. Si
Jeanne nia avoir tenu ce propos, c'est qu'elle l'avait oublié, ou
qu'on le lui avait assez changé, pour qu'elle pût le désavouer sous la
forme où on le lui présentait.]
À en juger sur le peu de paroles d'elle qui nous ont été transmises,
la jeune inspirée, dans les premiers temps de sa mission, parlait
alternativement deux langages différents. Ses paroles semblaient
couler de deux sources opposées. Les unes, ingénues, candides, naïves,
courtes, d'une simplicité rustique, d'une malice innocente,
quelquefois rudes, empreintes d'autant de chevalerie que de sainteté,
avaient trait, le plus souvent, à l'héritage et au sacre du dauphin,
et à la débellation des Anglais. C'était le langage de ses Voix, son
vrai langage, son langage intérieur. Les autres, plus subtiles et
teintées d'allégories, fleuries, quintessenciés, d'une grâce savante,
concernant l'Église, sentaient le clerc et trahissaient quelque
influence du dehors. Le propos tenu par elle à sire Robert sur les
trois enfants qu'elle mettrait au monde est de la seconde sorte. C'est
une allégorie. Son triple enfantement signifie que de ses oeuvres
naîtra la paix de la chrétienté, et que, après qu'elle aura accompli
sa mission divine, le pape, l'empereur et le roi, tous trois fils de
Dieu, feront régner la concorde et l'amour dans l'Église de
Jésus-Christ. L'apologue est d'une clarté limpide; encore faut-il un
peu d'esprit pour le comprendre. Le capitaine n'y entendit rien; il
prit la chose en sens littéral et répondit en conséquence, car c'était
un homme simple et jovial[364].
[Note 364: _Procès_, t. III, p. 86.--_Chronique de la Pucelle_, p.
272.--_Journal du siège_, p. 35.]
Jeanne logeait en ville chez des amis de son cousin Lassois, gens
d'humble condition, Henri Leroyer et sa femme Catherine. Elle y
filait, étant bonne filandière; elle donnait aux pauvres le peu
qu'elle avait. Elle fréquentait l'église paroissiale en compagnie de
Catherine[365]. Souvent, dans la matinée, elle montait la colline qui
voit se pressera ses pieds les toits de la ville, et se rendait en
grande dévotion dans la chapelle de Sainte-Marie-de-Vaucouleurs. Cette
collégiale, construite sous le roi Philippe VI, était attenante au
château qu'habitait le capitaine de Vaucouleurs. La vénérable nef de
pierre s'élevait hardiment à l'orient, sur la vaste étendue des
coteaux et des prairies, et dominait la vallée où Jeanne avait été
nourrie. Elle y entendait la messe et y demeurait longtemps en
oraison.
[Note 365: _Ibid._, t. I, pp. 51, 214; t. II, pp. 392, 395 et
suiv.]
Sous la chapelle, dans la crypte, on gardait une image ancienne et
vénérée de la vierge qu'on appelait Notre-Dame-de-la-Voûte[366], et
qui faisait des miracles spécialement en faveur des pauvres et des
nécessiteux. Jeanne se plaisait dans cette crypte obscure et solitaire
où les saintes la visitaient de préférence.
[Note 366: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CXCXIV.]
Un petit clerc, presque encore un enfant, qui desservait la chapelle,
y vit un jour la jeune fille immobile, les mains jointes, la tête
renversée, les yeux levés et noyés de larmes, et il devait garder
toute sa vie l'image de ce ravissement[367].
[Note 367: _Procès_, t. II, pp. 460, 461.]
Elle allait souvent à confesse et disait ses péchés notamment à
messire Jean Fournier, curé de Vaucouleurs[368].
[Note 368: _Ibid._, t. II, p. 446.]
Elle touchait son hôtesse par la manière sage et douce dont elle
vivait, et elle la troubla un jour extrêmement. Ce fut quand elle lui
dit:
--Ne savez-vous pas qu'il a été prédit que la France, perdue par une
femme, serait sauvée par une pucelle des Marches de Lorraine[369]?
[Note 369: _Procès_, t. II, p. 447.]
La femme Leroyer savait aussi bien que Durand Lassois, que madame
Ysabeau, comme une Hérodiade gonflée d'impuretés, avait livré madame
Catherine de France et le royaume des Lis au roi d'Angleterre[370]. Et
dès lors elle n'était plus éloignée de croire que Jeanne fût la
pucelle annoncée par la prophétie.
[Note 370: _Ibid._, t. II, p. 447.]
Cette pieuse fille fréquentait les personnes de dévotion et aussi les
nobles hommes. À tous elle disait:
--Il faut que j'aille vers le gentil dauphin. C'est la volonté de
Messire, le Roi du ciel, que j'aille vers le gentil dauphin. C'est de
la part du Roi du ciel que je suis venue. Quand je devrais aller sur
mes genoux, j'irai[371].
[Note 371: _Ibid._, t. II, p. 448.]
Elle apporta notamment des révélations de cette nature à messire
Aubert, seigneur d'Ourches, qui était bon français et du parti des
Armagnacs, puisqu'il avait fait la guerre, quatre ans auparavant,
contre les Anglais et les Bourguignons; elle lui dit qu'elle devait
aller vers le dauphin, qu'elle demandait qu'on la menât à lui et que
ce serait pour lui profit et honneur non pareils[372].
[Note 372: _Procès_, t. II, p. 450.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. 103.]
Enfin elle se faisait connaître dans la ville pour ses illuminations
et ses prophéties, et l'on trouvait qu'elle parlait bien.
Il y avait alors dans la garnison un homme d'armes, âgé de vingt-huit
ans environ, Jean de Novelompont ou Nouillompont, qu'on appelait
communément Jean de Metz. De condition libre, mais non point noble, il
avait acquis ou hérité la seigneurie de Nouillompont et Hovecourt,
dans le Barrois non mouvant, et il en portait le titre[373].
Précédemment soudoyer au service de Jean de Wals, capitaine et prévôt
de Stenay, il était en 1428 au service du capitaine de Vaucouleurs.
[Note 373: _Ibid._, t. V, p. 363.--_Journal du siège_, p. 45.--S.
Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, xcv, cxi, cxxvj.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 204, note.--G. de Braux et E. de
Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. XXV et suiv.]
De ses moeurs et comportements nous ne savons rien, sinon que, trois
ans en çà, habitant dans la châtellenie de Foug, il avait juré un
«vilain serment» et, de ce fait, encouru une amende de deux sols.
Apparemment il était, lorsqu'il jura, très en colère[374]. Il se
tenait en relations plus ou moins étroites avec Bertrand de Poulengy,
qui certainement lui avait parlé de Jeanne.
[Note 374: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CXC, 160-161.]
Un jour, il aborda la jeune fille et lui dit:
--Eh bien, ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé
du royaume et que nous soyons Anglais[375]?
[Note 375: _Procès_, t. II, p. 435-457.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches_, pp. XXVI-XXVII.]
Ce propos d'un homme d'armes de Lorraine mérite attention. Le traité
de Troyes ne soumettait pas la France à l'Angleterre; il réunissait
les deux royaumes. Si l'on se battait après comme avant, c'était
uniquement pour décider entre les deux prétendants Charles de Valois
et Henri de Lancastre. Que l'un ou l'autre l'emportât, rien n'était
changé dans les lois et coutumes de France. Toutefois, ce pauvre
routier des Marches d'Allemagne n'en pensait pas moins que, sous un
roi anglais, il serait lui-même anglais. Beaucoup de français de toute
condition pensaient de même et ne pouvaient souffrir l'idée de se voir
anglaisés; ils attachaient leur sort et celui du royaume au sort du
dauphin Charles.
Jeanne répondit à Jean de Metz:
--Je suis venue ici, à chambre du roi, afin de parler à sire Robert,
pour qu'il me veuille conduire ou faire conduire au dauphin. Mais il
n'a souci ni de moi ni de mes paroles.
Puis, pressée en son coeur par l'idée fixe que sa mission devait
commencer au milieu de la Sainte Quarantaine:
--Pourtant, avant qu'arrive la mi-carême, il faut que je sois devers
le dauphin, dussé-je, pour y aller, user mes jambes jusqu'aux
genoux[376].
[Note 376: _Procès_, t. II, p. 436.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 396 et suiv.]
Une nouvelle courait alors les villes et les villages. On annonçait
que le fils du roi de France, le dauphin Louis, entré dans sa
cinquième année, venait d'être fiancé à la fille du roi d'Écosse,
madame Marguerite, âgée de trois ans, et le commun peuple célébrait
cette union royale par autant de réjouissances qu'il s'en pouvait
faire dans ce pays désolé[377]. Jeanne, qui en avait entendu parler,
dit à l'homme d'armes:
[Note 377: _Procès_, _ibid._--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_,
p. CXCI.]
--Il faut que je sois vers le dauphin, car nul au monde, ni roi, ni
duc, ni fille du roi d'Écosse ne peuvent recouvrer le royaume de
France.
Et elle ajouta aussitôt:
--Il n'y a secours que de moi, quoique, pour ma part, j'aurais bien
plus cher filer près de ma pauvre mère, vu que ce n'est pas là mon
état. Mais il faut que j'aille. Et je ferai cela parce que Messire
veut que je le fasse.
Elle le disait comme elle le pensait. Mais elle ne se connaissait pas;
elle ne savait pas que ses Voix c'était le cri de son coeur et qu'elle
brûlait de quitter la quenouille pour l'épée.
Jean de Metz demanda, comme avait fait sire Robert:
--Qui est Messire?
--C'est Dieu, répondit-elle.
Aussitôt, comme s'il croyait en elle, il lui dit d'un grand élan:
--Je vous promets et vous donne ma foi que, Dieu aidant, je vous
conduirai vers le roi.
Il lui toucha la main, en signe qu'il lui donnait sa foi, et il
demanda:
--Quand voulez-vous partir?
--À cette heure, répondit-elle, mieux que demain; demain mieux
qu'après.
C'est Jean de Metz lui-même qui, vingt-sept ans plus tard, rapporta
cette conversation[378]. À l'en croire, il demanda en dernier lieu à
la jeune fille si elle voulait faire chemin avec ses vêtements de
femme. On conçoit qu'il découvrît de très grands inconvénients à
traverser avec une paysanne en robe rouge les chemins de France, alors
battus par des coitreaux paillards, et qu'il jugeât plus prudent de
l'emmener déguisée en garçon. Elle entra tout de suite dans la pensée
de Jean, et lui répondit:
--Je prendrai volontiers habit d'homme.
Rien n'empêche de croire que les choses se sont passées ainsi. Mais
alors un routier de Lorraine aurait suggéré à la sainte, touchant
l'habit, une idée qu'elle s'imaginera ensuite avoir reçue de
Dieu[379].
[Note 378: _Procès_, t. II, p. 436.]
[Note 379: _Ibid._, t. I, pp. 161, 176, 332.--_Journal du siège_,
p. 45.--_Chronique de la Pucelle_, p. 372.]
De son propre mouvement, ou plutôt sur l'avis de quelque prudente
personne, sire Robert s'inquiéta de savoir si Jeanne n'était pas sous
l'inspiration d'un mauvais esprit. Car le diable est rusé et prend
parfois la figure de l'innocence. Et, comme, à cet égard, il n'était
pas grand clerc, il résolut de s'en rapporter à son curé.
Or, un jour que Catherine et Jeanne filaient dans la maison, elles
virent entrer le capitaine de Vaucouleurs, en compagnie du curé,
messire Jean Fournier. Ils invitèrent l'hôtesse à se retirer, et,
lorsqu'ils furent seuls avec la jeune fille, messire Jean Fournier
revêtit son étole et récita des paroles latines qui revenaient à dire:
--Si tu es chose mauvaise, éloigne-toi; si tu es chose bonne,
approche.