La jeune fille entendait. Les voiles tombaient; une lumière éclatante

se faisait dans son esprit. Voilà donc pourquoi Dieu l'avait choisie.

C'était par elle que le dauphin Charles devait être sacré à Reims. La

colombe blanche, autrefois envoyée au bienheureux Remi, devait

redescendre à l'appel d'une vierge. Dieu, qui aime les Français,

marque leur roi d'un signe, et, quand ce signe manque, la puissance

royale n'est point. C'est le sacre qui fait seul le roi, et messire

Charles de Valois n'est pas sacré. Bien que le père soit couché, la

couronne au front, le sceptre à la main, dans la basilique de

Saint-Denys en France, le fils n'est que dauphin, et il ne

recueillera son saint héritage que le jour où l'huile de l'ampoule

inépuisable coulera sur son front. Et c'est elle, la jeune paysanne,

ignorante que Dieu a choisie pour le conduire, à travers ses ennemis,

jusqu'à Reims où il recevra l'onction que reçut saint Louis. Desseins

impénétrables de Dieu! L'humble fille qui ne sait ni chevaucher ni

guerroyer est élue pour donner à Notre-Seigneur son vicaire temporel

dans la France chrétienne.

Désormais Jeanne connaissait les grandes choses qu'elle avait à faire.

Mais elle ne découvrait pas encore les voies par lesquelles elle

devait les accomplir.

--Il faut que tu ailles en France, lui disaient madame sainte

Catherine et madame sainte Marguerite.

--Fille de Dieu, tu conduiras le dauphin à Reims[294], afin qu'il y

reçoive son digne sacre, lui disait monseigneur saint Michel,

archange.

[Note 294: _Procès_, t. I, p. 130; t. II, p. 456; t. III, p. 3 et

_passim_.]

Il était nécessaire de leur obéir. Mais comment? S'il ne se trouva

pas, à ce moment, quelque personne de dévotion pour la diriger, un

fait très particulier et de peu d'importance, qui se passait alors

dans la maison paternelle, peut suffire à mettre la jeune sainte sur

la voie.

Principal locataire du château de l'Île en 1419 et doyen de la

communauté en 1423, Jacques d'Arc était un des notables de Domremy.

Les gens du village, qui l'estimaient, le chargeaient volontiers de

besognes difficiles. Ils l'envoyèrent, à la fin de mars 1427, à

Vaucouleurs, comme leur procureur fondé dans un procès qu'ils avaient

à soutenir par-devant Robert de Baudricourt. Il s'agissait d'une

réparation de dommages que réclamait un certain Guyot Poignant, de

Montigny-le-Roi, et pour lesquels il avait assigné concurremment le

seigneur et les habitants de Greux et de Domremy. Ces dommages

remontaient à quatre années en çà, quand le damoiseau de Commercy

avait frappé Greux et Domremy d'un droit de sauvegarde qui s'élevait à

deux cent vingt écus d'or.

Guyot Poignant se porta garant de cette somme qui ne fut point payée

au terme fixé. Le damoiseau saisit chez Poignant bois, foin et

chevaux, pour cent vingt écus d'or, dont ledit Poignant réclama le

paiement aux seigneurs et aux vilains de Greux et de Domremy.

L'affaire était pendante encore en 1427, quand la communauté désigna,

pour son procureur fondé, Jacques d'Arc, et l'envoya à Vaucouleurs. On

ignore comment le différend se termina; mais il suffit de savoir que

le père de Jeanne vit sire Robert, l'approcha, lui parla[295].

[Note 295: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLIV, CLV, CLVI,

97, 359 et suiv.; _La France pendant la guerre de cent ans_, p. 287.]

De retour dans sa maison, il dut plus d'une fois conter ces entrevues,

rapporter d'un si grand personnage diverses façons et paroles. Et sans

doute Jeanne en entendit maintes choses. Assurément ses oreilles

étaient rebattues du nom de Baudricourt. C'est alors que l'archange

chevalier, l'éblouissant ami, vint une fois encore lui révéler la

pensée obscure qui naissait en elle:

--Fille de Dieu, lui dit-il, tu iras vers le capitaine Robert de

Baudricourt, en la ville de Vaucouleurs, afin qu'il te donne des gens

pour te conduire auprès du gentil dauphin[296].

[Note 296: _Procès_, t. I, 53.]

Résolue à fidèlement accomplir le vouloir de son archange, qui était

son propre vouloir, Jeanne prévoyait bien que sa mère, quoique pieuse,

ne l'aiderait point dans ses projets et que son père s'y opposerait

énergiquement. Aussi se garda-t-elle de leur en rien confier[297].

[Note 297: _Ibid._, t. I, p. 128.]

Elle pensa que Durand Lassois était homme à lui assurer l'aide dont

elle avait besoin. Elle l'appelait son oncle, en considération de son

âge: il avait seize ans de plus qu'elle. Leur parenté résultait de ce

que Lassois avait épousé une Jeanne, fille d'un Le Vauseul, laboureur,

et d'Aveline, soeur d'Isabelle de Vouthon, et par conséquent cousine

germaine de la fille d'Isabelle[298].

[Note 298: _Ibid._, t. II, p. 443.--Boucher de Molandon, _La

famille de Jeanne d'Arc_, p. 146.--E. de Bouteiller et G. de Braux,

_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, introduction,

pp. XXI, XXII.]

Lassois habitait, avec sa femme, son beau-père et sa belle-mère, un

hameau de quelques feux, Burey-en-Vaulx, sur la rive gauche de la

Meuse, dans la verte vallée, à deux lieues de Domremy et à moins d'une

lieue de Vaucouleurs[299].

[Note 299: _Procès_, t. II, pp. 411, 431, 439.--S. Luce, _Jeanne

d'Arc à Domremy_, p. CLXI.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 92.]

Jeanne l'alla trouver, lui fit part de ses projets et lui représenta

qu'elle avait besoin de voir sire Robert de Baudricourt. Pour que son

bon parent lui donnât plus de créance elle lui cita une bien étrange

prophétie, dont nous avons déjà parlé:

--N'a-t-il pas été su autrefois, fit-elle, qu'une femme ruinerait le

royaume de France et qu'une femme le rétablirait[300]?

[Note 300: _Procès_, t. II, pp. 443, 444.]

Cette pronostication, paraît-il, rendit Durand Lassois pensif. Des

deux choses qui s'y trouvaient annoncées, la première, qui était

mauvaise, s'était accomplie dans la ville de Troyes, quand madame

Ysabeau avait donné le royaume des Lis et madame Catherine de France

au roi d'Angleterre. Il ne restait donc plus qu'à souhaiter que la

seconde chose, qui était bonne, s'accomplît aussi. Tel était le désir

de Durand Lassois, si toutefois il se sentait porté d'amour pour le

dauphin Charles, ce que l'histoire ne dit pas.

Jeanne en ce séjour chez sa cousine ne voyait pas seulement ses

parents les Vouthon et leurs enfants. Elle fréquentait aussi chez un

jeune gentilhomme nommé Geoffroy de Foug, qui habitait sur la paroisse

de Maxey-sur-Vayse dont le hameau de Burey faisait partie. Elle lui

confia qu'elle voulait aller en France. Le seigneur Geoffroy ne

connaissait pas beaucoup les parents de Jeanne; il ne savait pas leurs

noms. Mais la jeune fille lui parut bonne, simple, pieuse, et il

l'encouragea dans sa merveilleuse entreprise[301]. Une huitaine de

jours après son arrivée à Burey, elle en vint à ses fins: Durand

Lassois consentit à la mener à Vaucouleurs[302].

[Note 301: _Procès_, t. II, p. 442.]

[Note 302: _Ibid._, t. I, p, 33, 221; t. II, pp. 443.]

Avant de partir, elle fit une requête à sa tante Aveline, qui était

grosse; elle lui dit:

--Si l'enfant que vous attendez est une fille, nommez-la Catherine en

mémoire de ma soeur défunte.

Catherine, qui avait épousé Colin de Greux, venait de mourir[303].

[Note 303: Enquête généalogique du bailli de Chaumont sur Jehan

Royer (8 octobre 1555) dans E. de Bouteiller et G. de Braux,

_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, p. 62.

(Document assez suspect.)]

CHAPITRE III

PREMIER SÉJOUR À VAUCOULEURS.--FUITE À NEUFCHÂTEAU.--VOYAGE À

TOUL.--SECOND SÉJOUR À VAUCOULEURS.

Robert de Baudricourt, alors capitaine de la ville de Vaucouleurs pour

le dauphin Charles, était fils de Liébault de Baudricourt, en son

vivant chambellan de Robert duc de Bar, gouverneur de Pont-à-Mousson,

et de Marguerite d'Aunoy, dame de Blaise en Bassigny. Quatorze ou

quinze ans auparavant, il avait succédé à ses deux oncles, Guillaume

Bâtard de Poitiers et Jean d'Aunoy, comme bailli de Chaumont et

capitaine de Vaucouleurs. Il s'était marié une première fois à une

riche veuve; devenu veuf il avait épousé, en 1425, une veuve aussi

riche que la première, madame Alarde de Chambley. Et c'est un fait que

les bergers d'Urusse et de Gibeaumex volèrent la charrette qui portait

les gâteaux commandés pour le festin de noces. Sire Robert ressemblait

à tous les hommes de guerre de son temps et de son pays: il était

avide et madré; il avait beaucoup d'amis parmi ses ennemis et beaucoup

d'ennemis parmi ses amis, se battait parfois pour son parti, parfois

contre et toujours à son profit. Au reste, pas plus malfaisant qu'un

autre, et des moins sots[304].

[Note 304: _Chronique de la Pucelle_, p. 271.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 67.--Le R. P. Benoît, _Histoire ecclésiastique

et politique de la ville et du diocèse de Toul_, Toul, 1707, p.

529.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLXII-CLXIII.--Léon

Mougenot, _Jeanne d'Arc, le Duc de Lorraine et le Sire de

Baudricourt_, 1895, in-8º.--G. de Braux et E. de Bouteiller,

_Nouvelles recherches_, p. XVIII.--C. Nioré, _Le pays de Jeanne

d'Arc_, dans _Mémoires de la Société académique de l'Aube_, 1894, t.

XXXI, pp. 307-320.--De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc. Le fief et

l'arrière-fief. Les Baudricourt_, Paris, 1903, in-8º.]

Vêtue d'une pauvre robe rouge toute rapiécée[305], mais le coeur

illuminé d'un mystique amour, Jeanne gravit la colline qui domine la

ville et la vallée, pénétra dans le château sans difficulté, car on y

entrait comme au moulin, et fut introduite dans une salle où sire

Robert se tenait parmi les gens d'armes. Elle entendit la Voix qui lui

disait: «Le voilà[306]!» et aussitôt elle alla droit à lui, et lui

parla sans crainte, commençant par ce qu'elle croyait, sans doute, le

plus pressé:

--Je suis venue à vous, lui dit-elle, de la part de Messire, pour que

vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas assigner

bataille à ses ennemis[307].

[Note 305: _Procès_, t. II, p. 436.]

[Note 306: _Ibid._, t. II, p. 456.]

[Note 307: _Ibid._, t. II, p. 456.]

Assurément elle parlait de la sorte sur un nouveau mandement de ses

Voix. Et, chose digne de remarque, elle répétait mot pour mot ce

qu'avait dit soixante-quinze ans en çà, non loin de Vaucouleurs, un

paysan champenois qui était vavasseur, c'est-à-dire homme franc.

L'aventure de ce paysan avait commencé comme celle de Jeanne, pour

finir, il est vrai, beaucoup plus court. La fille de Jacques d'Arc

n'était pas la première à dire qu'elle avait des révélations sur le

fait de la guerre. Les personnes inspirées se montrent surtout dans

les époques de grandes misères. C'est ainsi qu'au temps de la peste et

du Prince Noir, le vavasseur de Champagne avait, lui aussi, entendu

une voix dans une lumière.

Tandis qu'il travaillait aux champs, la voix lui avait dit: «Va

avertir le roi de France Jean de ne combattre contre nul de ses

ennemis.» C'était quelques jours avant la bataille de Poitiers[308].

[Note 308: _Chronique des quatre premiers Valois_, éd. S. Luce,

Paris, 1861, in-8º, pp. 46-48.]

Alors le conseil était bon; au mois de mai de l'an 1428, il semblait

moins utile et même il ne répondait pas très bien à la réalité des

choses. Depuis la malheureuse journée de Verneuil, les Français ne se

sentaient pas en état d'assigner bataille à leurs ennemis; ils n'y

songeaient point. On prenait, on perdait des villes, on faisait des

escarmouches et des rescousses; on n'assignait point de bataille aux

ennemis. Il n'était nul besoin de contenir le dauphin Charles qui, de

nature et de fortune, était pour lors très contenu[309]. Environ le

temps où Jeanne tenait ce propos à sire Robert, les Anglais

préparaient une expédition en France et hésitaient encore, ne sachant

s'ils marcheraient sur Angers ou sur Orléans[310].

[Note 309: P. de Fénin, _Mémoires_, éd. de mademoiselle Dupont,

Paris, 1837, pp. 195, 222, 223.]

[Note 310: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise au siège

d'Orléans_, Orléans, 1892, in-8º, pp. 75-76.]

Jeanne parlait sur l'avis de son archange et de ses saintes qui,

touchant le fait de la guerre et l'état du royaume, n'en savaient ni

plus ni moins qu'elle. Mais il n'est pas surprenant que ceux qui se

croient envoyés de Dieu demandent qu'on les attende. Et puis il y

avait tout le gros bon sens du peuple dans cette crainte de la jeune

fille, que la chevalerie française ne livrât encore une bataille à sa

façon. On savait trop bien comment ces gens-là s'y prenaient.

Sans se troubler, Jeanne poursuivit et fit une prophétie concernant le

dauphin:

--Avant la mi-carême, Messire lui donnera secours.

Et elle ajouta aussitôt:

--De fait le royaume n'appartient pas au dauphin. Mais Messire veut

que le dauphin soit fait roi et qu'il ait le royaume en commande.

Malgré ses ennemis, le dauphin sera fait roi; et c'est moi qui le

conduirai à son sacre.

Sans doute que le nom de Messire, dans le sens où elle l'employait,

avait quelque chose d'étrange et d'obscur, puisque sire Robert, ne le

comprenant pas, demanda:

--Qui est Messire?

--Le Roi du ciel, répondit la jeune fille.

Elle venait d'employer un autre terme sur lequel sire Robert ne fit

pas de réflexion, qu'on sache, et qui pourtant donne à penser[311].

[Note 311: _Procès_, t. II, p. 456.]

Ce mot de commande, usité en matières bénéficiales, signifiait

dépôt[312]. Quand le roi recevrait le royaume en commande il n'en

serait que le dépositaire. Ce que la jeune fille disait là

correspondait aux idées des hommes les plus pieux sur le gouvernement

des royaumes par Notre-Seigneur. Elle n'avait pu trouver elle-même ni

le mot ni la chose; elle était visiblement endoctrinée par quelqu'un

de ces hommes d'Église dont nous avons déjà senti l'influence à

l'occasion d'une prophétie lorraine et dont toute trace est à jamais

perdue.

[Note 312: Voir La Curne et Godefroy au mot: _commande_.]

Jeanne était en conversations spirituelles avec plusieurs prêtres;

entre autres avec Messire Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, et

Messire Dominique Jacob, curé de Moutier-sur-Saulx, qui l'entendaient

en confession[313]. Il est dommage qu'on ne sache pas ce qu'ils

pensaient de l'insatiable cruauté de la gent anglaise, de l'orgueil de

Monseigneur le duc de Bourgogne, des malheurs du dauphin, et s'ils

n'espéraient pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ daignerait un jour,

à la prière du commun peuple, donner le royaume en commande à Charles,

fils de Charles. C'est peut-être de quelqu'un de ceux-là que Jeanne

tenait sa politique sacrée[314].

[Note 313: _Procès_, t. II, p. 392, 393, 458, 459.]

[Note 314: Quant à Nicolas de Vouthon, religieux de l'abbaye de

Cheminon, ce qui est dit de lui dans l'information des 2 et 3 novembre

1476 semble peu vraisemblable. _Procès_, t. V, p. 252.--E. de

Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de

Jeanne d'Arc_, pp. XVIII et suiv., p. 9.]

Au moment où elle parlait à sire Robert, se trouvait auprès du

capitaine, et non pas, sans doute, par pur hasard, un gentilhomme

lorrain nommé Bertrand de Poulengy, qui avait une terre près de

Gondrecourt et remplissait un office dans la prévôté de

Vaucouleurs[315]. Il était alors âgé d'environ trente-six ans. C'était

un homme qui fréquentait les clercs; du moins entendait-il fort bien

le langage des personnes de dévotion[316]. Peut-être voyait-il Jeanne

pour la première fois, mais assurément il avait beaucoup entendu

parler d'elle, la savait pieuse et de sage conduite; il avait

fréquenté à Domremy une douzaine d'années avant cette époque,

connaissait les aîtres, s'était assis sous l'arbre des Dames, était

allé plusieurs fois chez Jacques d'Arc et la Romée, qu'il tenait pour

d'honnêtes cultivateurs[317].

[Note 315: _Procès_, t. II, p. 475.--Servais, dans _Mémoires de la

Société des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Duc_, t. VI, p.

139.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, p.

XXVIII.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve XCV, p. 143, et

note 3.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 204.]

[Note 316: Cela apparaît à la manière dont il rapporte les paroles

de Jeanne.]

[Note 317: _Procès_, t. II, pp. 451, 458.]

Il se peut que Bertrand de Poulengy fut touché du maintien et du

langage de la jeune fille; il est plus croyable encore que ce

gentilhomme était en relation avec les personnes d'Église, inconnues

de nous, qui instruisaient la paysanne visionnaire afin de la rendre

plus capable de servir le royaume de France et l'Église. De toute

manière elle avait en Bertrand un ami qui devait lui apporter plus

tard l'appui le plus utile.

Pour cette fois, si nous sommes bien informés, il ne tenta rien ni ne

souffla mot. Peut-être jugeait-il qu'il fallait attendre que le

capitaine de la ville fût mieux préparé à accueillir la demande de la

sainte. Sire Robert ne comprenait rien à toute cette affaire et ce

point seul lui paraissait clair, que Jeanne ferait une belle ribaude

et que ce serait un friand morceau pour les gens d'armes[318].

[Note 318: _Procès_, t. III, p. 85.--_Chronique de la Pucelle_, p.

72.--_Journal du siège_, p. 35.]

En renvoyant le vilain qui la lui avait amenée, il lui fit une

recommandation tout à fait conforme à la sagesse du temps sur le

castoiement des filles:

--Reconduis-la à son père avec de bons soufflets.

Et sire Robert estimait la méthode excellente, car il invita plusieurs

fois l'oncle Lassois à ramener au logis Jeannette bien souffletée[319].

[Note 319: _Procès_, t. II, p. 444.--L. Mougenot, _Jeanne d'Arc,

le Duc de Lorraine et le Sire de Baudricourt_, Nancy, 1895, in-8º.]

Après huit jours d'absence, elle revint au village. Le mépris du

capitaine et les outrages de la garnison ne l'avaient ni humiliée, ni

découragée; elle les tenait au contraire comme des preuves de la

vérité de sa mission, s'imaginant que ses Voix les lui avaient

annoncées[320]. Comme ceux qui marchent en dormant, elle était douce à

l'obstacle et d'une obstination paisible. À la maison, au courtil, aux

prés, elle continuait ce sommeil merveilleux, plein des images du

dauphin, de sa chevalerie, et des batailles sur lesquelles flottaient

des anges.

[Note 320: _Procès_, t. II, p. 53.]

Elle ne pouvait se taire; son secret lui échappait de toutes parts.

Sans cesse elle prophétisait, mais on ne la croyait pas. La veille de

la Saint-Jean-Baptiste, environ un mois après son retour, elle dit

sentencieusement à Michel Lebuin, laboureur à Burey, qui était un tout

jeune garçon:

--Il y a entre Coussey et Vaucouleurs une fille qui, avant un an

d'ici, fera sacrer le roi de France[321].

[Note 321: _Ibid._, t. II, p. 440.]

Un jour même, avisant Gérardin d'Épinal, qui seul à Domremy n'était

pas du parti du dauphin, et à qui, de son aveu, elle eût volontiers

coupé la tête, encore qu'elle fût la marraine de son fils, elle ne put

se tenir de lui faire à mots couverts l'annonce du mystère qu'il y

avait entre elle et Dieu:

--Compère, si vous n'étiez Bourguignon, je vous dirais quelque

chose[322].

[Note 322: _Ibid._, t. II, p. 423.]

Le bonhomme crut qu'il s'agissait de fiançailles prochaines, et que la

fille de Jacques d'Arc épouserait bientôt quelqu'un des garçons avec

qui elle avait mangé des petits pains sous l'arbre des Fées et bu

l'eau de la fontaine des Groseilliers.

Hélas! Jacques d'Arc eût bien voulu que le secret de sa fille fût de

cette sorte. Cet homme de sens droit, très ferme et soucieux de la

bonne conduite de ses enfants, s'inquiétait des allures que prenait

Jeanne. Il ne savait pas qu'elle entendait des Voix; il ne se doutait

pas que c'était, dans son jardin, toute la journée une descente du

Paradis, que du Ciel à sa maison allaient et venaient sans cesse plus

d'anges que n'en avait porté l'échelle de Jacob et qu'enfin, pour

Jeannette seule, sans qu'on n'en vît rien, un mystère se jouait, plus

riche et plus beau mille fois que ceux qu'on représentait sur un

échafaud, aux jours de fête, dans des villes comme Toul ou Nancy. Il

était à cent lieues de soupçonner ces incroyables merveilles. Mais il

voyait bien que sa fille était hors de sens, qu'elle avait l'esprit

égaré, qu'elle disait des folies. Il s'apercevait bien qu'elle n'avait

en tête que chevauchées et batailles; il ne pouvait ignorer tout à

fait l'équipée de Vaucouleurs. Il craignait vivement qu'un jour cette

malheureuse enfant ne partît pour tout de bon et n'allât courir le

monde. Cette pénible inquiétude le poursuivait jusque dans son

sommeil. Il rêva, une nuit, qu'il la voyait s'enfuyant avec des hommes

d'armes; et l'impression de ce rêve fut si forte qu'elle lui resta

encore à son réveil. Durant plusieurs jours il dit et répéta à ses

fils Jean et Pierre:

--Si je croyais vraiment qu'advînt cette chose que j'ai songée de ma

fille, je voudrais qu'elle fût noyée par vous; et si vous ne le

faisiez, je la noierais moi-même[323].

[Note 323: _Procès_, t. I, pp. 131-132 et 219.]

Isabelle répéta le propos à sa fille, pour l'effrayer et la corriger.

Tout dévote qu'elle était, elle partageait les craintes du père.

C'était une chose cruelle à penser pour ces braves gens, que leur

enfant pût devenir une ribaude. En ces temps de guerre, il y avait

foison de ces folles femmes que les gens d'armes menaient en croupe;

chacun avait la sienne.

Par l'étrangeté de leurs actions, fréquemment les saintes, en leur

jeunesse, prêtent à de pareils soupçons. Et Jeanne donnait des signes

de sainteté. Elle était la fable du village. On la montrait au doigt

en disant par moquerie: «Voilà celle qui relèvera la France et le sang

royal[324].»

[Note 324: _Ibid._, t. II, p. 421.]

Voyant le mal qui tenait cette fille, les gens du pays n'étaient pas

embarrassés pour en trouver la cause. Ils l'attribuaient à quelque

sortilège. Elle avait été vue sous le beau Mai, elle y avait suspendu

des guirlandes. On savait que le vieux hêtre était hanté, de même que

la fontaine voisine. Et c'était une chose bien connue que les fées

jetaient des sorts. Certains découvrirent que Jeanne avait rencontré

une dame méchante. Ils disaient: «Jeannette a pris son fait près de

l'arbre des Fées[325].» Encore s'il n'y avait jamais eu que des

paysans pour le croire!

[Note 325: _Procès_, t. I, p. 68.]

Antoine de Vergy, gouverneur de Champagne, reçut, le 22 juin, du duc

de Bedford, régent de France au nom de Henri VI, commission d'équiper

mille hommes d'armes destinés à placer en l'obéissance des Anglais la

châtellenie de Vaucouleurs. Trois semaines après, la petite armée se

mettait en route sous les ordres des deux Vergy, Antoine et Jean.

Quatre chevaliers bannerets, quatorze chevaliers bacheliers, trois

cent soixante-trois hommes d'armes la composaient. Pierre de Trie,

capitaine de Beauvais, Jean, comte de Neufchâtel et Fribourg, reçurent

l'ordre de rejoindre le corps principal[326].

[Note 326: Compte d'André d'Épernon dans S. Luce, _Jeanne d'Arc à

Domremy_, p. CLXVII et preuves, pp. 217-218 et 220.]

Dans sa marche sur Vaucouleurs, Antoine de Vergy mettait, selon la

coutume, à feu et à sang tous les villages situés sur le territoire de

la châtellenie. Les gens de Domremy et de Greux, menacés à nouveau

d'un mal qu'ils ne connaissent que trop, voyaient déjà leurs bestiaux

enlevés, leurs granges incendiées, leurs femmes, leurs filles violées.

Ayant éprouvé déjà que le château de l'Île ne suffisait point à leur

sûreté, ils se résolurent à fuir et à chercher asile dans la ville de

Neufchâteau, distante de deux lieues seulement de Domremy et qui était

le marché où ils fréquentaient. Donc, vers la mi-juillet, abandonnant

leurs maisons et leurs champs, ils partirent et, poussant devant eux

leurs bestiaux, suivirent la route à travers les champs de froment et

de seigle et les coteaux de vignes jusqu'à la ville, où ils se

logèrent comme ils purent[327].

[Note 327: _Procès_, t. I, pp. 51, 214; t. II, pp. 392-454.--S.

Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CLXXVI.]

La famille d'Arc fut reçue par la femme de Jean Waldaires, qu'on

nommait la Rousse et qui tenait une auberge où logeaient soldats,

moines, marchands et pèlerins. Certains la soupçonnaient de donner

asile à des femmes de mauvaise vie[328]. Et il y a apparence qu'elle

n'hébergeait pas que d'honnêtes dames. Cependant elle était elle-même

une bonne femme, c'est-à-dire une femme riche. Elle avait assez

d'argent pour en prêter parfois à des concitoyens[329]. Bien que

Neufchâteau appartînt au duc de Lorraine, qui était du parti des

Bourguignons, on a cru savoir que cette hôtelière inclinait vers les

Armagnacs; mais il est peut-être un peu vain de rechercher les

sentiments de la Rousse sur les troubles du royaume de France[330].

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 9 / 39 段