Monseigneur saint Michel, archange, n'avait pas fait une fausse

promesse: mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite vinrent comme

il avait dit. Dès leur première visite, la jeune paysanne fit voeu

entre leurs mains de garder sa virginité tant qu'il plairait à

Dieu[255]. Si cette promesse avait un sens, il fallait que Jeanne,

quelque âge qu'elle eût alors, ne fût plus tout à fait une enfant. Et

il semble bien aussi qu'elle vit l'ange et les saintes au moment de

devenir femme, si tant est qu'elle le devint jamais[256]. Les saintes

nouèrent bientôt avec elle des relations familières[257]. Elles

venaient tous les jours au village et souvent plusieurs fois le jour.

En les voyant paraître dans cette clarté qu'elles apportaient du ciel,

charmantes, en habit de reines, le front ceint d'une couronne d'or et

de pierreries bien riche et bien précieuse, la villageoise se signait

dévotement et leur faisait une profonde révérence[258]. Et comme elles

étaient des dames bien nées, elles lui rendaient son salut. Chacune

avait sa façon particulière de saluer, et sans doute parce que leur

visage trop éblouissant ne pouvait être regardé en face, c'était

surtout à leur manière de faire la révérence que Jeanne les

distinguait l'une de l'autre. Elles se laissaient toucher volontiers

par leur amie terrestre, qui embrassait leurs genoux, baisait le bas

de leur robe et s'enivrait de la bonne odeur qu'elles exhalaient[259].

Elles parlaient d'une voix humble[260], à ce qu'il semblait à Jeanne.

Elles appelaient la pauvre fille: fille de Dieu. Elles lui

enseignaient à se bien conduire et à fréquenter l'église. Sans avoir

toujours des choses très nouvelles à lui dire, puisqu'elles venaient à

tout moment, elles lui tenaient des propos qui la remplissaient de

joie et, après qu'elles avaient disparu, Jeanne pressait ardemment de

ses lèvres la terre où leurs pieds s'étaient posés[261].

[Note 255: _Procès_, t. I, p. 128.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_,

p. 29.--Nous examinerons, au moment du procès, s'il est possible de

concilier les assertions de Jeanne relativement à ce voeu.]

[Note 256: _Procès_, t. I, p. 128; t. III, p. 219.]

[Note 257: _Ibid._, table, aux mots: _Voix_, _Catherine_ et

_Marguerite_.]

[Note 258: _Ibid._, t. I, pp. 71-85; 167 et suiv.; 186 et suiv.]

[Note 259: _Procès_, t. I, pp. 185-186.]

[Note 260: Humblement n'exprime dans la langue ancienne qu'un

sentiment affable. On trouve dans Froissart (cité par La Curne): «Li

contes de Hainaut rechut ces seigneurs d'Engleterre, l'un après

l'autre, moult humblement.»]

[Note 261: _Procès_, t. I, p. 130.]

Elle recevait souvent les Dames du ciel dans son petit jardin, contigu

au pourpris de l'église. Elle les rencontrait près de la fontaine;

souvent même elles se montraient à leur petite bien-aimée au milieu

des compagnies. «Car, disait la fille d'Isabelle, les anges viennent

bien des fois entre les chrétiens, et on ne les voit pas. Mais moi, je

les vois[262].» C'était dans les bois, au bruit léger du feuillage et

surtout pendant que les cloches sonnaient matines ou complies qu'elle

entendait le plus distinctement les douces paroles. Aussi aimait-elle

cette voix des cloches dans laquelle se mêlaient ses Voix. Et quand, à

neuf heures du soir, Perrin le Drapier, marguillier de la paroisse,

manquait à sonner les complies, elle le reprenait de sa négligence et

le grondait, disant que ce n'était pas bien fait. Elle lui promettait

des gâteaux si, à l'avenir, il sonnait exactement[263].

[Note 262: _Ibid._, t. I, p. 130.]

[Note 263: _Procès_, t. II, p. 413 et note 2.]

Elle ne révéla rien de ces choses à son curé, en quoi elle fut

grandement répréhensible selon de bons docteurs et tout à fait

irréprochable de l'avis de certains autres docteurs excellents. Car,

si d'une part nous devons, en matière de foi, consulter nos supérieurs

ecclésiastiques, d'autre part là où souffle l'Esprit, là règne la

liberté[264].

[Note 264: _Ibid._, t. I, p. 52, glose marginale du ms. d'Urfé:

_Celavit visiones curato, patri et matri et cuicumque_, dans _Procès_,

t. I, p. 128, note.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en

faveur de Jeanne d'Arc_, p. 471.]

Depuis que les deux saintes fréquentaient Jeanne, monseigneur saint

Michel se montrait moins assidu auprès d'elle; mais il ne l'avait

point abandonnée. Une heure vint où il lui conta la pitié qui était au

royaume de France, la pitié qu'elle avait au coeur[265].

[Note 265: _Ibid._, t. I, p. 171: «Et luy racontet l'angle la

pitié qui estoit ou royaume de France». _Pitié_ sujet de tendresse et

d'amour: L'ange pense spécialement au Dauphin. Pour le sens et

l'emploi de ce mot, comparez _Monstrelet_, t. III. p. 74: «... et le

peuple plorant de pitié et de joie qu'ils avoient à regarder leur

seigneur». Gérard de Nevers dans La Curne: «Pitié estoit de voir

festoyer leur seigneur; on ne pourrait retenir ses larmes en voyant la

joie qu'ils marquoient de recevoir leur seigneur.»]

Et les saintes visiteuses, dont la voix se faisait plus ardente et

plus ferme, à mesure que la jeune fille prenait une âme plus héroïque

et plus sainte, lui révélèrent sa mission:

--Fille de Dieu, lui dirent-elles, il faut que tu quittes ton village

et que tu ailles en France[266].

[Note 266: _Procès_, t. I, p. 53.]

Cette idée d'une mission sainte et guerrière, dont Jeanne prit

conscience par ses Voix, s'était-elle formée en son esprit

spontanément, sans l'intervention d'aucune volonté étrangère, ou lui

fut-elle suggérée par quelque personne dont elle subissait

l'influence? C'est ce qu'il serait impossible de discerner, si un

faible indice ne nous mettait sur la voie. Jeanne eut connaissance, à

Domremy, d'une prophétie qui disait que la France serait désolée par

une femme et puis rétablie par une pucelle[267]. Elle en fut

étrangement frappée et il lui arriva, par la suite, d'en parler d'une

manière qui prouve que non seulement elle y ajoutait foi, mais encore

qu'elle croyait être la pucelle annoncée[268]. Qui la lui apprit?

Quelque paysan? On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient[269]

et qu'elle courait parmi les personnes de dévotion[270]. D'ailleurs,

pour être édifié à cet égard, il suffit de remarquer que Jeanne connut

de cette prophétie une version spéciale, visiblement arrangée pour

elle, puisqu'il y était spécifié que la pucelle réparatrice sortirait

des Marches de Lorraine. Cette addition topique ne peut être le fait

d'un conducteur de boeufs et décèle un esprit habile à gouverner les

âmes, à susciter les actes. Le doute n'est plus possible, la prophétie

ainsi complétée et dirigée part d'un clerc dont les intentions se

laissent facilement voir. Dès lors on surprend une pensée qui agit et

pèse sur la jeune visionnaire. Cet homme d'Église des bords de la

Meuse qui, dans l'humilité des champs, songeait au sort du pauvre

peuple et, pour tourner les visions de Jeanne au bien du royaume et à

la conclusion de la paix, poussait l'ardeur de son zèle pieux jusqu'à

recueillir des prophéties sur le salut du Lis de France et à les

compléter avec une précision utile à ses desseins, il faut le chercher

parmi ces prêtres, ces religieux lorrains ou champenois qui

souffraient cruellement des malheurs publics[271]. Les marchands et

les artisans, écrasés d'impôts et de tailles, ruinés par les

changements des monnaies[272], les paysans, dont les maisons, les

granges, les moulins étaient détruits, les champs ravagés, cessaient

de contribuer aux frais du culte[273]. Chanoines et religieux, qui ne

recevaient plus ni les redevances de leurs feudataires, ni les

contributions des fidèles, quittaient le monastère et s'en allaient à

travers le siècle mendier leur pain, laissant au cloître deux ou trois

vieux moines et quelques enfants. Les abbayes fortifiées attiraient

les capitaines et les soldats des deux partis, qui s'y retranchaient,

les pillaient et les brûlaient, et si quelqu'une de ces saintes

maisons échappait aux flammes, les villageois errants s'y réfugiaient

et l'on ne pouvait empêcher les femmes d'envahir les réfectoires et

les dortoirs[274]. C'est dans la multitude obscure des âmes troublées

par l'affliction et les scandales de l'Église que se devine le

prophète et l'initiateur de la Pucelle.

[Note 267: _Ibid._, t. II, p. 444.]

[Note 268: «Nonne alios dictum fuit quod Francia per mulierem

desolaretur, et postea per Virginem restaurari debebat» Déposition de

Durand Lassois dans _Procès_, t. II, p. 444.]

[Note 269: _Procès_, t. II, p. 447.]

[Note 270: _Ibid._, t. III, p 83.--Morosini, t. IV, annexe XVI.]

[Note 271: Monstrelet, t. III, p. 180.--Jean Chartier, _Chronique

latine_, éd. Vallet de Viriville, t. I, p. 13.--Th. Basin, _Histoire

de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44 et suiv.]

[Note 272: Alain Chartier, _Quadriloge invectif_, éd. André

Duchesne, Paris, 1617, pp. 440 et suiv.--_Ordonnances_, t. XI, pp. 101

et suiv.--Vuitry, _Les monnaies sous les trois premiers Valois_,

Paris, 1881, in-8º, _passim_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles

VII_, t. I, ch. XI.]

[Note 273: Juvénal des Ursins et _Journal d'un bourgeois de

Paris_, _passim_.--Lettre de Nicolas de Clemangis à Gerson, dans

_Clemangis opera omnia_, 1613, in-4º, II, pp. 159 et suiv.]

[Note 274: Le P. Denifle, _La désolation des églises,

monastères..._, Mâcon, 1897, in-8º, introduction.]

On ne sera pas tenté de le reconnaître en messire Guillaume Frontey,

curé de Domremy: le successeur de messire Jean Minet, à le juger par

ses propos, qui nous ont été conservés, était aussi simple que ses

ouailles[275]. Jeanne fréquentait beaucoup de prêtres et de moines.

Elle visitait son oncle le curé de Sermaize, et voyait son cousin,

jeune religieux profès en l'abbaye de Cheminon[276], qui devait

bientôt la suivre en France. Elle se trouvait en relation avec nombre

de personnes ecclésiastiques très aptes à reconnaître sa piété

singulière et le don qu'elle avait reçu de voir des choses invisibles

au commun des chrétiens. Ils lui tenaient des propos qui, s'ils nous

étaient conservés, nous ouvriraient sans doute une des sources de

cette extraordinaire vocation. L'un d'eux, dont le nom ne sera jamais

connu, prépara au roi et au royaume de France un angélique défenseur.

[Note 275: _Procès_, t. II, pp 402, 434.]

[Note 276: Toutefois ces deux personnages ne nous sont connus que

par des documents généalogiques très suspects. _Procès_, t. V, p.

252--Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p. 127.--G. de

Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. 7 et suiv.]

Cependant Jeanne vivait en pleine illusion. Entièrement ignorante des

influences qu'elle subissait, incapable de reconnaître en ses Voix

l'écho d'une voix humaine ou la propre voix de son coeur, elle

répondit avec crainte aux saintes qui lui ordonnaient d'aller en

France:

--Je suis une pauvre fille ne sachant ni chevaucher ni guerroyer[277].

[Note 277: _Procès_, t. I, pp. 52, 53.]

Dès qu'elle eut ces révélations, elle renonça aux jeux et aux

promenades. Elle ne dansa plus guère au pied de l'arbre des fées et

seulement pour faire sauter les petits enfants[278]; elle prit aussi en

dégoût, à ce qu'il semble, les travaux des champs, et surtout le soin

des troupeaux. Dès l'enfance, elle avait donné des signes de piété. Elle

se livrait maintenant aux pratiques d'une dévotion singulière; elle se

confessait souvent et communiait avec une extraordinaire ferveur; elle

entendait chaque jour la messe de son curé. On la trouvait à toute heure

dans l'église, tantôt prosternée de son long sur la pierre, tantôt les

mains jointes, le visage et les yeux levés vers Notre-Seigneur ou

Notre-Dame. Elle n'attendait pas toujours le samedi pour aller à la

chapelle de Bermont. Parfois, tandis que ses parents la croyaient à

garder les bêtes, elle était aux pieds de la Vierge miraculeuse. Le curé

du village, messire Guillaume Frontey, ne pouvait que louer la plus

innocente de ses paroissiennes[279]. Il appréciait les sentiments de

cette bonne fille. Un jour, il lui échappa de dire avec un soupir de

regret:

[Note 278: _Procès_, t. II, pp. 404, 407, 409, 411, 414, 416 et

_passim_.]

[Note 279: _Ibid._, t. II, pp. 402, 434.]

--Si Jeannette avait de l'argent, elle me donnerait pour dire des

messes[280].

[Note 280: _Ibid._, t. II, p. 402.--Sur les pratiques religieuses

de Jeanne, _Procès_, à la table, aux mots: _Messe_, _Vierge_,

_Cloche_.]

Quant au bonhomme Jacques d'Arc, il est croyable qu'il se plaignait

parfois de ces pèlerinages, contemplations et autres pratiques

contraires à l'économie rurale. Jeanne paraissait à tout le monde

étrange et bizarre. La voyant si pieuse, Mengette et ses compagnes

disaient qu'elle l'était trop[281]. Elles la grondaient de ne point

danser avec elles. Isabellette, entre autres, la jeune femme de

Gérardin d'Épinal, la mère de ce petit Nicolas, filleul de Jeanne,

blasonnait rustiquement une fille si peu dansante[282]. Colin, fils de

Jean Colin, avec tous les gars du village, se moquaient d'elle à cause

de sa dévotion. Ses extases faisaient sourire; elle passait pour un

peu folle. Poursuivie de railleries, elle en souffrait[283]. Mais elle

voyait des yeux de son corps les habitants du Paradis. Et, quand ils

s'éloignaient d'elle, elle pleurait et elle aurait bien voulu qu'ils

l'eussent emportée avec eux.

[Note 281: _Procès_, t. II, p. 429.]

[Note 282: _Ibid._, t. II, p. 426.]

[Note 283: _Ibid._, t. II, p. 432.]

--Fille de Dieu, il faut que tu quittes ton village et que tu ailles

en France[284].

[Note 284: _Ibid._, t. I, pp. 52-53.]

Et mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite disaient encore:

--Prends l'étendard de par le Roi du ciel, prends-le hardiment et Dieu

t'aidera.

En écoutant les dames aux belles couronnes parler ainsi, Jeanne

brûlait du désir des longues chevauchées et de ces batailles où les

anges passent sur le front des guerriers. Mais comment aller en

France? Comment aller parmi les gens d'armes? Les Voix, qu'elle

entendait, ignorantes et généreuses comme elle, ne lui révélaient que

son âme et la laissaient dans un trouble douloureux:

--Je suis une pauvre fille, ne sachant ni chevaucher ni guerroyer.

Le village natal de Jeanne portait le nom du bienheureux Remi[285];

l'église paroissiale était sous le vocable du grand apôtre des Gaules

qui, en baptisant le roi Clovis, avait oint de l'huile sainte le

premier prince chrétien de la noble Maison de France, issue du noble

roi Priam de Troie.

[Note 285: _Procès_, t. II, pp. 393, 400 et _passim_.]

Voici de quelle manière les clercs rapportaient la légende de

Saint-Remi:

En ce temps-là, le pieux ermite Montan, qui vivait au pays de Laon,

vit le choeur des anges et l'assemblée des saints et il entendit une

voix grande et douce qui disait: «Le Seigneur a regardé la terre. Il a

entendu les gémissements de ceux qui sont enchaînés; il a vu les fils

de ceux qui ont péri, et il brisera leurs fers, afin que son nom soit

annoncé parmi les nations et que les peuples et les rois se réunissent

ensemble pour le servir. Et Cilinie enfantera un fils pour le salut du

peuple.»

Or Cilinie était vieille et son mari Émilius était aveugle. Mais

Cilinie, ayant conçu, mit au monde un fils et du lait dont elle

nourrissait l'enfant elle frotta les yeux du père aveugle, qui revit

aussitôt la lumière.

Cet enfant, annoncé par les anges, fut nommé Remi, qui veut dire rame,

car il devait, par sa doctrine, comme avec une rame bien taillée,

diriger l'Église de Dieu et spécialement l'Église de Reims sur la mer

agitée de cette vie, et, par ses mérites et ses prières, la conduire

vers le port du salut éternel.

Le fils de Cilinie passa sa pieuse jeunesse à Laon, dans la retraite

et les exercices d'une sainte et chrétienne conversation. Il entrait à

peine dans sa vingt-deuxième année, quand le siège épiscopal de Reims

vint à vaquer par la mort du bienheureux évêque Bennade. Un immense

concours de peuple désigna Remi à la garde des fidèles. Il refusait

une charge trop pesante, disait-il, pour la faiblesse de son âge; mais

un rayon d'une céleste lumière descendit tout à coup sur son front, et

une liqueur divine se répandit sur sa chevelure qu'elle embauma d'un

parfum inconnu. C'est pourquoi, sans plus tarder, les évêques de la

province de Reims, d'un consentement unanime, lui donnèrent la

consécration épiscopale. Assis dans le siège de saint Sixte, le

bienheureux Remi s'y montra libéral en aumônes, assidu dans sa

vigilance, fervent en ses oraisons, parfait en charité, merveilleux en

doctrine et saint en tous ses propos. Il attirait sur lui l'admiration

des hommes, comme la cité bâtie sur le sommet d'une montagne.

En ce temps-là, Clovis, roi de France, était païen avec toute sa

chevalerie. Mais ayant remporté, par l'invocation du nom de

Jésus-Christ, une grande victoire sur les Allemands, il résolut, à la

prière de la sainte reine Clotilde, sa femme, de demander le baptême

au bienheureux évêque de Reims. Instruit de ce pieux désir, saint Remi

enseigna au roi et au peuple comment, en renonçant à Satan, à ses

oeuvres et à ses pompes, on doit croire en Dieu et en Jésus-Christ son

fils. Et, la solennité de Pâques approchant, il leur ordonna le jeûne

selon la coutume des fidèles.

Le jour de la Passion de Notre-Seigneur, veille du jour où Clovis

devait être baptisé avec ses barons, l'évêque alla trouver le roi et

la reine dès le matin et les conduisit dans un oratoire consacré au

bienheureux Pierre, prince des apôtres. La chapelle fut tout à coup

remplie d'une lumière si brillante qu'elle effaçait l'éclat du soleil,

et du milieu de cette lumière sortit une voix qui disait: «La paix

soit avec vous; c'est moi, ne craignez point, et demeurez en mon

amour.» Après ces paroles la lumière disparut, mais il resta dans la

chapelle une odeur d'une suavité ineffable. Alors, resplendissant

comme Moïse par l'éclat du visage et illuminé au dedans d'une clarté

divine, le saint évêque prophétisa et dit: «Clovis et Clotilde, vos

descendants reculeront les limites du royaume. Ils élèveront l'Église

de Jésus-Christ et triompheront des nations étrangères, pourvu que, ne

dégénérant pas de la vertu, ils ne s'écartent jamais des voies du

salut, ne s'engageant pas dans la route du péché, et ne se laissant

pas tomber dans les pièges de ces vices mortels qui renversent les

empires et transportent la domination d'une nation à l'autre.»

Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au

baptistère; on suspend des voiles, des tapis précieux; on tend les

maisons de chaque côté des rues; on pare l'église, on couvre le

baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces

du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les délices du paradis. Le

cortège part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints

évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des

cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la

main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, le roi

demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui avait

promis: «Non, répondit le bienheureux Remi, mais c'est l'entrée de la

route qui y conduit.» Quand ils furent parvenus au baptistère, le

prêtre qui portait le saint chrême, arrêté par la foule, ne put

atteindre jusqu'aux saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des

fonts, le chrême manqua par un exprès dessein du Seigneur. Alors le

pontife lève les yeux vers le ciel, et prie en silence et avec des

larmes. Aussitôt descend une colombe, blanche comme la neige, portant

dans son bec une ampoule pleine d'un chrême envoyé du ciel. Une odeur

délicieuse s'en exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien

au-dessus de tout ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque

prend l'ampoule, asperge de chrême l'eau baptismale et incontinent la

colombe disparaît.

Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi

renonce à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres, demande avec instance

le baptême et s'incline sur la fontaine de vie[286].

[Note 286: Grégoire de Tours, _Le livre des miracles_, éd.

Bordier, 1864, in-8º, t. II, pp. 27, 31.--Hincmar, _Vita sancti

Remigii_, dans la _Patrologie de Migne_, t. CXXV, pp. 1130 et

suiv.--H. Jadart, _Bibliographie des ouvrages concernant la vie et le

culte de saint Remi, évêque de Reims_, Reims, 1891, in-8º.]

Et depuis lors les rois de France sont sacrés de l'onction divine

apportée du ciel par la colombe. La sainte ampoule qui la contient est

gardée dans l'église Saint-Remi de Reims. Et avec la permission de

Dieu, cette ampoule, au jour du sacre, se trouve toujours pleine[287].

[Note 287: Froissart, l. II, ch. LXXIV.--Le doyen de

Saint-Thibaud, p. 328.--Vertot, _Dissertation au sujet de la sainte

ampoule conservée à Reims_, dans _Mémoires de l'Acad. des Inscr. et

Belles-Lettres_, 1736, t. II, pp. 619-33; t. IV, pp. 1350-65.--Leber,

_Des cérémonies du sacre ou recherches historiques et critiques sur

les moeurs, les coutumes dans l'ancienne monarchie_, Paris, Reims,

1825, in-8º, pp. 255 et suiv.]

Voilà ce que disaient les clercs; et sans doute les paysans de

Domremy, sur un ton plus humble, en eussent pu dire autant et même

davantage. Comme on peut croire, ils chantaient la complainte de saint

Remi. Tous les ans, quand le premier jour d'octobre ramenait la fête

patronale, le curé devait faire, selon l'usage, le panégyrique du

saint[288].

[Note 288: A. Monteil, _Histoire des Français_, 1853, t. II, p.

194.]

Vers cette époque, un mystère se jouait à Reims, où les miracles de

l'apôtre des Gaules étaient amplement représentés[289]. Et il y en

avait de bien propres à toucher des âmes villageoises. En sa vie

mortelle, monseigneur saint Remi guérit un aveugle démoniaque. Un

homme ayant donné, pour le salut de son âme, ses biens au chapitre de

Reims, mourut; dix ans après sa mort, monseigneur saint Remi le

ressuscita et lui fit déclarer sa donation. Hébergé par des gens qui

n'avaient pas de quoi boire, le saint remplit leur tonneau d'un vin

miraculeux. Ayant reçu du roi Clovis un moulin en présent, comme le

meunier refusait de le lui abandonner, monseigneur saint Remi, avec

l'aide de Dieu, abîma le moulin dans les entrailles de la terre. Une

nuit que le Saint se trouvait seul dans sa chapelle, tandis que tous

ses clercs dormaient, les glorieux apôtres Pierre et Paul descendirent

du paradis pour chanter avec lui les matines.

[Note 289: _Mystère de saint Remi_, bibliothèque de l'Arsenal,

3.364. Ce mystère date du XVe siècle, du temps des guerres en

Champagne.

Voici des vers qui s'y rapportent aux malheurs du royaume:

SAINT-ESTIENNE.

Ô Jhesucrist, qui les sains cieulx

As de lumière environnez,

Soleil et lune enluminés,

Et ordonnez à ta plaisance;

Pour le très doulz païs de France

Les martirs, non pas un mais tous,

À jointes mains et à genoux

Te requièrent que tu effaces

La grant doleur de France; et faces

Par ta sainte digne vertu

Qu'ilz aient paix; adfin que tu,

Ta doulce mère et tous les sains,

Et ceulx qui sont de pechiez sains,

Devotement servis y soient!...

SAINT-NICOLAS...

Dieu tout puissant fay tant qu'il ysse

Hors du doulz païs sans amer

Que toutes gens doivent amer

C'est France, où sont les bons Chrestiens

S'on les confort; si les soustiens

Car l'engin de leur adversaire

Et son faulx art les tire à faire

Contre ta sainte voulenté.

Ayez pitié de Crestienté

Beau sire Dieux

Tant en France qu'en autres lieux!

Ce seroit Pitié à oultrance

Que si noble roiaume, comme France,

Fust par male temptacion

Mis du tout à perdicion...

Fol. 3, verso.]

Qui mieux que les gens de Domremy pouvait connaître le baptême du roi

Clovis de France et savoir qu'au chant du _Veni Creator Spiritus_ le

Saint-Esprit était descendu tenant en son bec la sainte Ampoule,

pleine du chrême bénit par Notre-Seigneur[290]? Qui mieux qu'eux

entendait les paroles adressées au roi très chrétien, par monseigneur

saint Remi, non sans doute en latin d'église, mais en bonne langue

vulgaire, et revenant à ceci:

«Or, Sire, ayez connaissance de servir Dieu dévotement et de garder la

justice, pour que florisse votre royaume. Car lorsque justice y

périra, ce royaume courra grand péril[291].»

[Note 290: _Mystère de saint Remi_, Bibliothèque de l'Arsenal,

ms., nº 3.364, fol. 69, verso.]

[Note 291: _Mystère de saint Remi_, fol. 71, verso.]

Enfin, d'une manière ou d'une autre, soit par les clercs qui la

gouvernaient, soit par les paysans au milieu desquels elle vivait,

Jeanne avait connaissance du bon archevêque Remi, qui aimait tant le

sang royal de la sainte Ampoule de Reims et du sacre des rois très

chrétiens[292].

[Note 292:

Le bon archevesque Remy

Qui tant aime le sang royal,

Qui tant a son conseil loyal,

Qui tant aime Dieu et l'Église.

_Mystère de saint Remi_, fol. 77.]

Et l'ange lui apparut et lui dit:

--Fille de Dieu, tu conduiras le dauphin à Reims, afin qu'il y reçoive

son digne sacre[293].

[Note 293: _Procès_, t. I, p. 130.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 8 / 39 段