En l'été de 1425, certain chef de bandes, qui faisait meurtres et

larcins sans nombre dans tout le pays, Henri d'Orly, dit de Savoie,

tomba un jour avec ses larrons sur les villages de Greux et de

Domremy. Cette fois le château de l'Île ne fut d'aucun secours aux

habitants. Le seigneur Henri de Savoie prit tout le bétail des deux

villages et le fit conduire à quinze ou vingt lieues de là, dans son

château de Doulevant. Il avait aussi dérobé beaucoup de meubles et de

biens, en sorte que, ne pouvant tout loger en un seul endroit, il en

fit porter une partie à Dommartin-le-Franc, village assez proche où il

y avait un château précédé d'une si grande cour, que ce lieu en prit

le nom de Dommartin-la-Cour. Les paysans, cruellement dépouillés,

étaient en voie de mourir de faim. Heureusement pour eux, à la

nouvelle de cette volerie, la dame d'Ogiviller envoya au comte de

Vaudemont, en son château de Joinville, un message pour se plaindre à

lui, comme à son bon parent, d'un tort fait à elle-même, puisqu'elle

était dame de Greux et de Domremy. Le comte de Vaudemont avait dans sa

mouvance immédiate le château de Doulevant. Dès qu'il eut reçu le

message de sa parente, il envoya un homme d'armes, avec sept ou huit

combattants, reprendre le bétail. Cet homme d'armes, nommé Barthélemy

de Clefmont, âgé de vingt ans à peine, était habile au fait de guerre.

Il trouva dans le château de Dommartin-le-Franc les animaux volés, les

prit et les conduisit à Joinville. En route il fut poursuivi et

attaqué par les gens du seigneur d'Orly, et mis en grand péril de

mort. Mais il se défendit si bien qu'il arriva sauf à Joinville,

ramenant le bétail, que le comte de Vaudemont fit reconduire dans les

prairies de Greux et de Domremy[229].

[Note 229: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. 275 et suiv.]

Bonheur inespéré! Le laboureur embrassa ses boeufs en pleurant. Mais

n'était-il pas exposé à les perdre sans retour le lendemain?

Jeanne avait alors treize ou quatorze ans. La guerre partout autour

d'elle, même dans les jeux des enfants; le mari d'une de ses marraines

pris et rançonné par les gens d'armes; le mari de sa cousine germaine

Mengette tué d'un coup de bombarde[230], le pays natal foulé par les

routiers, incendié, pillé, dévasté, tout le bétail emporté; des nuits

d'épouvante, des rêves affreux, voilà ce qu'elle connut dans son

enfance.

[Note 230: E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles

recherches_, pp. 4-15.]

CHAPITRE II

LES VOIX.

Or, âgée d'environ treize ans, un jour d'été, à l'heure de midi, dans

le jardin de son père, elle entendit une voix qui lui fit grand'peur.

Cette voix parlait à la droite de l'enfant, vers l'église, et était

accompagnée d'une lumière qui se montrait du même côté; elle lui

disait:

--Je viens de Dieu pour t'aider à te bien conduire[231]. Jeannette,

sois bonne et Dieu t'aidera.

[Note 231: _Procès_, t. I, pp. 52, 72-73, 89, 170.]

Jeanne était à jeun, mais non pas épuisée d'inanition; elle avait

mangé la veille[232].

[Note 232: _Ibid._, t. I, p. 52.--Le manuscrit porte _non

jejunaverat die præcedenti_.]

Un autre jour, la voix se fit encore entendre et répéta:

--Jeannette, sois bonne!

L'enfant ignorait encore de qui venait la voix. Mais la troisième

fois, en l'écoutant, elle sut que c'était la voix d'un ange et même

elle reconnut que cet ange était saint Michel. Elle ne pouvait s'y

tromper, le connaissant bien: c'était le patron du duché de Bar[233].

Elle le voyait parfois contre quelque pilier d'église ou de chapelle,

sous l'aspect d'un beau chevalier, portant le heaume couronné, la

cotte d'armes et l'écu, et transperçant le démon de sa lance[234]. On

le représentait aussi tenant les balances dans lesquelles il pesait

les âmes, car il était prévôt du ciel et gardien du paradis[235], à la

fois le chef des milices célestes et l'ange du Jugement[236]. Il se

plaisait sur les hauts lieux[237]. C'est pourquoi on lui avait

consacré une chapelle en Lorraine sur le mont Sombar, au nord de la

ville de Toul. Apparu très anciennement à l'évêque d'Avranches, il lui

avait ordonné de construire une église, sur le mont Tombe, à l'endroit

où l'on trouverait un taureau que des voleurs y avaient caché, et

d'asseoir l'édifice sur toute l'aire foulée par les pieds du taureau.

Ce fut en observation de ce commandement que s'éleva l'abbaye du

Mont-Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer[238].

[Note 233: V. Servais, _Annales historiques du Barrois_,

Bar-le-Duc, 1865, t. I, planche 2.]

[Note 234: P.-Ch. Cahier, _Caractéristique des Saints dans l'art

populaire_, t. I, p. 363.--Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 50.--S.

Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XCV, XCVI et preuve XXIV, p. 74.]

[Note 235: _Mystère de Saint Remi_, Biblioth. de l'Arsenal, ms.

3.364, f{os} 4 et 108.]

[Note 236: «_Sed signifer Sanctus Michael representet eas [animas]

in lucem sanctam_». Offertoire de la messe des morts.]

[Note 237: A. Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, pp. 171

et suiv.--Barbier de Montault, _Traité d'Iconographie chrétienne_, t.

I, p. 191.]

[Note 238: AA. SS, 1672; t. III, I. pp. 85 et suiv.--Dom J.

Huynes, _Histoire générale de l'abbaye du Mont-Saint-Michel_, éd. R.

de Beaurepaire, Rouen, 1872, pp. 61 et suiv.--A. Forgeais. _Collection

de plombs historiés trouvés dans la Seine_, Paris, 1864, t. III, p.

197.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. IV.--_Chronique du

Mont-Saint-Michel_ (1343-1468), éd. S. Luce, Paris, 1880-1886 (2 vol.

in-8º), t. I, pp. 26, 146, 163 et suiv.]

Vers le temps où l'enfant avait ces apparitions, les défenseurs du

Mont-Saint-Michel déconfirent les Anglais qui attaquaient la

forteresse par terre et par mer. Les Français attribuèrent cette

victoire à la toute-puissante intercession de l'archange[239]. Et

pourquoi n'eût-il pas favorisé les Français qui lui vouaient une

dévotion spéciale? Depuis que monseigneur saint Denys avait laissé

prendre son abbaye par les Anglais, monseigneur saint Michel, qui

gardait si bien la sienne, était en passe de devenir le véritable

patron du royaume[240]. Le dauphin Charles, en l'an 1419, avait fait

peindre des panonceaux à la ressemblance de saint Michel tout armé,

tenant une épée nue et faisant manière de tuer un serpent[241]. Mais

des miracles de monseigneur saint Michel en Normandie la fille de

Domremy ne savait pas grand'chose.

[Note 239: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de

Jeanne d'Arc_, p. 272 [Opinion de Jean Bochard, dit de Vaucelle,

évêque d'Avranches].--Dom. J. Huynes, _loc cit._, ch. VIII, p. 105.]

[Note 240: Dom Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de

Saint-Denis..._, Paris, 1706, in-fol. p. 341.]

[Note 241: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, ms. fr.

10448, fol. 13.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve XXIV.]

Elle reconnut l'ange à ses armes, à sa courtoisie et aux belles

maximes qui sortaient de sa bouche[242].

[Note 242: _Procès_, t. I, pp. 72-73.]

Il lui dit un jour:

--Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront à toi. Agis par

leurs conseils, car elles sont ordonnées pour te conduire et te

conseiller en ce que tu auras à faire, et tu les croiras en ce

qu'elles te diront. Et ces choses s'accomplissent par le commandement

de Notre-Seigneur[243].

[Note 243: _Procès_, t. I, p. 170.]

Cette promesse lui causa une grande joie, car elle les aimait bien

l'une et l'autre. Madame sainte Marguerite était grandement honorée

dans le royaume de France et elle y faisait beaucoup de grâces. Elle

assistait les femmes en couches[244] et protégeait les paysans au

labour. Elle était la patronne des liniers, des recommanderesses, des

mégissiers et des blanchisseurs de laine. On lui était dévot en

Champagne et en Lorraine autant qu'en aucun pays chrétien. Des

religieux y promenaient à dos de mulet, par les villes et les

villages, une châsse contenant ses précieuses reliques. Ils les

faisaient toucher et recevaient pour cela d'abondantes aumônes[245].

Jeanne avait vu maintes fois à l'église madame sainte Marguerite

peinte au naturel, un goupillon à la main, le pied sur la tête du

dragon[246]. Elle en savait l'histoire telle qu'on la contait alors et

à peu près de la manière que voici.

[Note 244: _La vierge Marguerite substituée à la Lucine antique_,

analyse d'un poème inédit du XVe siècle, Paris, 1885, in-8º, p.

2.--Rabelais, _Gargantua_, l. I, ch. VI.--L'abbé J.-B. Thiers, _Traité

des superstitions selon l'Écriture sainte_, Paris, 1697 (4 vol.

in-12), t. I, p. 109.]

[Note 245: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve CCXXXIV, p.

272.]

[Note 246: Abbé Bourgaut, _Guide du pèlerin à Domremy_, Nancy,

1878, in-12, p. 60.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 65 et 72.]

La bienheureuse Marguerite naquit à Antioche. Son père, Théodose,

était prêtre des gentils. Elle fut mise en nourrice et baptisée

secrètement. Un jour de sa quinzième année, comme elle gardait les

brebis de sa nourrice, le gouverneur Olibrius la vit, et, frappé de sa

beauté, conçut pour elle une grande passion. C'est pourquoi il dit à

ses serviteurs: «Allez et amenez-moi cette fille, afin que je l'épouse

si elle est de condition libre, ou que je la prenne pour servante si

elle est esclave.»

Et lorsqu'elle lui fut amenée, il lui demanda son pays, son nom et sa

religion. Elle répondit qu'elle se nommait Marguerite et qu'elle était

chrétienne.

Et Olibrius lui dit:

--Comment une fille noble et belle comme toi peut-elle adorer Jésus le

crucifié?

Et parce qu'elle répondit que Jésus-Christ vivait éternellement, le

gouverneur irrité la fit mettre en prison.

Le lendemain il la manda à son tribunal et lui dit:

--Malheureuse fille, aie pitié de ta propre beauté, et adore nos dieux

afin d'en retirer avantage. Mais si tu persistes dans ton aveuglement,

je ferai déchirer ton corps.

Et Marguerite répondit:

--Jésus s'est livré à la mort pour moi, et moi, je désire mourir pour

lui.

Alors le gouverneur donna l'ordre de la suspendre sur le chevalet, de

la fouetter de verges et de lui déchirer les chairs avec des ongles

de fer. Et le sang coula du corps de la vierge comme d'une source très

pure.

Les assistants pleuraient et le gouverneur se couvrit le visage de son

manteau pour ne pas voir le sang. Et il ordonna de la détacher et de

la reconduire dans sa prison.

Elle y fut tentée par l'Esprit, et elle pria le Seigneur de lui faire

voir l'ennemi qu'elle avait à combattre. Et voici qu'un énorme dragon,

se montrant devant elle, s'élança pour la dévorer. Mais elle fit le

signe de la croix et il disparut. Alors le diable emprunta, pour la

séduire, l'aspect d'un homme. Il vint doucement à elle, lui prit les

mains et dit: «Marguerite, c'est assez de ce que tu as fait.» Mais

elle le saisit par les cheveux, le jeta à terre, lui mit le pied droit

sur la tête et s'écria: «Tremble, ennemi superbe, tu gis sous le pied

d'une femme!» Le lendemain, en présence du peuple, elle fut amenée

devant le juge, qui lui ordonna de sacrifier aux idoles. Et, comme

elle s'y refusa, il lui fit brûler le corps avec des torches ardentes,

mais elle semblait n'éprouver aucun mal. Et de peur que, frappé de ce

miracle, le peuple ne se convertît en foule, Olibrius ordonna de

décapiter la bienheureuse Marguerite. Elle dit au bourreau: «Frère,

prends ton glaive et frappe-moi.» Il lui abattit la tête d'un seul

coup. L'âme s'envola au ciel sous la forme d'une colombe[247].

[Note 247: _Legenda Sanctorum_, Bâle, Nicolas Kesler, in-fol.,

1486, lég. LXXXVIII.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, pp.

824-836.]

Cette histoire avait été mise en chansons et en mystères[248]. Elle

était si connue, que le nom du gouverneur, avili par la raillerie,

devenu tout à fait ridicule, se donnait communément aux fanfarons et

aux glorieux et qu'on disait d'un sot qui fait le méchant garçon:

«C'est un olibrius[249].»

[Note 248: Gaston Paris, _La littérature française au moyen âge_,

1890, in-16, p. 212.]

[Note 249: La Curne, _Dictionnaire de l'ancien langage français_,

au mot: _Olibrius_. Olibrius se trouve aussi dans la légende de sainte

Reine où il est gouverneur des Gaules. La légende de sainte Reine

n'est qu'une variante assez ancienne de la légende de sainte

Marguerite.]

Madame sainte Catherine, que l'ange avait annoncée à Jeanne en même

temps que madame sainte Marguerite, gardait sous sa protection

spéciale les jeunes filles, et particulièrement les servantes et les

fileuses. Les orateurs et les philosophes avaient pris aussi pour

patronne la vierge qui avait confondu les cinquante docteurs et

triomphé des mages de l'Orient. On lui faisait dans la vallée de la

Meuse des oraisons en rimes, comme celle-ci:

_Ave_, très sainte Catherine,

Vierge pucelle nette et fine[250].

[Note 250: Bibliothèque Mazarine, manuscrit 515. _Recueil, de

prières_, fº 55. Ce manuscrit est précisément originaire des bords de

la Meuse.]

Elle n'était pas non plus pour Jeanne une étrangère cette belle dame

qui avait son église à Maxey, sur l'autre bord de la rivière et dont

le nom était porté par la fille aînée d'Isabelle Romée[251].

[Note 251: S. Luce, _loc. cit._, preuve XIII, p. 19, note 2.--E.

de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de

Jeanne d'Arc_, pp. XVI et 62.--_Guide et souvenir du pèlerin à

Domremy_, Nancy, 1878, in-18, p. 60.]

Jeanne assurément ne connaissait pas l'histoire de madame sainte

Catherine telle que la savaient les grands clercs, telle, par exemple,

que la mettait en écrit, vers ce temps-là, messire Jean Miélot,

secrétaire du duc de Bourgogne. Jean Miélot disait comment la vierge

d'Alexandrie réprouva les subtils arguments d'Homère, les syllogismes

d'Aristote, les très sages raisons d'Esculape et de Gallien, médecins

renommés, pratiqua les sept arts libéraux et disputa selon les règles

de la dialectique[252]. La fille de Jacques d'Arc n'entendait rien à

cela; elle connaissait madame sainte Catherine par des récits tirés de

quelque histoire en langue vulgaire comme il en courait tant à cette

époque, en prose ou en rimes[253].

[Note 252: J. Miélot, _Vie de sainte Catherine_, texte revu par

Marius Sepet, 1881, gr. in-8º.]

[Note 253: Gaston Paris, _La littérature française au moyen âge_,

pp. 82, 213.]

Fille du roi Costus et de la reine Sabinelle, Catherine, au sortir de

l'enfance, était versée dans l'étude des arts, et habile à broder la

soie. La beauté de son corps resplendissait, mais son âme demeurait

plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie. Plusieurs barons de l'empire

la recherchaient en mariage; elle les dédaignait et disait:

«Trouvez-moi un époux qui soit sage, beau, noble et riche.» Or,

pendant son sommeil, elle eut une vision. La Vierge Marie lui apparut

tenant l'Enfant Jésus dans ses bras et dit:

--Catherine, veux-tu prendre celui-ci pour ton époux? Et vous, mon

très doux fils, voulez-vous avoir cette vierge pour épouse?

L'Enfant Jésus répondit:

--Ma mère, je ne la veux point; éloignez-la plutôt de vous, parce

qu'elle est idolâtre. Mais si elle consent à se faire baptiser, je lui

promets de mettre à son doigt l'anneau nuptial.

Désireuse d'épouser le Roi des cieux, Catherine alla demander le saint

baptême à l'ermite Ananias, qui vivait en Arménie, dans la montagne

Nègre. Peu de jours après, comme elle priait dans sa chambre, elle vit

venir Jésus-Christ au milieu d'un choeur nombreux d'anges, de saints

et de saintes. Il s'approcha d'elle et lui mit au doigt son anneau. Et

Catherine connut seulement alors que ces noces étaient des noces

spirituelles.

En ce temps-là, Maxence était empereur des Romains. Il ordonna aux

habitants d'Alexandrie d'offrir aux idoles de grands sacrifices.

Catherine, qui priait dans son oratoire, entendit les chants des

prêtres et les mugissements des victimes. Aussitôt elle se rendit sur

la place publique et, ayant vu Maxence à la porte du temple, elle lui

dit:

--Comment es-tu assez insensé pour ordonner à cette foule de rendre

hommage à des idoles? Tu admires ce temple que tu as élevé par la

main des ouvriers. Tu admires ces ornements précieux qui ne sont que

de la poussière qu'emporte le vent. Tu devrais plutôt admirer le ciel

et la terre, et la mer, et tout ce qui y est contenu. Tu devrais

admirer les ornements des cieux, le soleil, la lune et les étoiles; tu

devrais admirer les cercles de ces astres qui, depuis le commencement

du monde, courent vers l'Occident et reviennent à l'Orient, et ne se

fatiguent jamais. Et quand tu auras remarqué toutes ces choses,

interroge et apprends quel en est l'auteur. C'est notre Dieu, le

Seigneur des Dominations et le Dieu des dieux.

--Femme, répondit l'empereur, laisse-nous achever le sacrifice;

ensuite nous te ferons réponse.

Et il ordonna que Catherine fût conduite au palais et gardée avec

soin; et comme il admirait la grande sagesse et la merveilleuse beauté

de cette vierge, il manda cinquante docteurs versés dans la science

des Égyptiens et dans les arts libéraux, et, les ayant assemblés, il

leur dit:

--Une fille d'un esprit subtil affirme que nos dieux ne sont que des

démons. J'aurais pu la contraindre à sacrifier ou la faire punir; mais

j'ai jugé plus convenable qu'elle fût confondue par la force de vos

arguments. Si vous triomphez d'elle, vous retournerez chez vous

chargés d'honneurs.

Et les sages répondirent:

-Qu'on l'amène, afin que sa témérité se manifeste et qu'elle avoue

n'avoir jamais jusqu'ici rencontré de sages!

Et quand elle apprit qu'elle devait disputer avec les sages, Catherine

craignit de ne pouvoir défendre dignement contre eux la vérité de

Jésus-Christ. Mais un ange lui apparut et lui dit:

--Je suis l'archange saint Michel, envoyé par Dieu pour t'annoncer que

tu sortiras de ce combat victorieuse, et digne d'obtenir notre

Seigneur Jésus-Christ, espoir et couronne de ceux qui combattent pour

lui.

Et la vierge disputa avec les docteurs. Ceux-ci ayant soutenu qu'il

était impossible qu'un Dieu se fît homme et connût la douleur,

Catherine montra que la naissance et la passion de Jésus-Christ

avaient été annoncées par les gentils eux-mêmes et proclamées par

Platon et la Sibylle.

Les docteurs ne purent rien opposer à des arguments si solides. C'est

pourquoi le principal d'entre eux dit à l'empereur:

--Tu sais que personne jusqu'ici n'a pu disputer avec nous sans être

aussitôt confondu. Mais cette jeune fille, dans laquelle parle

l'esprit de Dieu, nous remplit d'admiration, et nous ne savons ni

n'osons dire quelque chose contre le Christ. Et nous avouons hardiment

que, si tu n'as pas de meilleures raisons à donner en faveur des dieux

que nous avons adorés jusqu'à présent, nous nous convertissons tous à

la foi chrétienne.

En entendant ces paroles, le tyran fut transporté d'une telle rage,

qu'il fit brûler les cinquante docteurs au milieu de la ville. Mais en

signe de ce qu'ils mouraient pour la vérité, ni leurs vêtements, ni

leurs cheveux ne furent atteints par le feu.

Maxence dit ensuite à Catherine:

--Ô vierge issue de noble lignée, et digne de la pourpre impériale,

prends conseil de ta jeunesse et sacrifie à nos dieux. Si tu le veux

faire, tu tiendras dans mon palais le premier rang après

l'impératrice, et ton image, placée au milieu de la ville, sera adorée

de tout le peuple comme celle d'une déesse.

Mais Catherine répondit:

--Cesse de parler de telles choses. C'est un crime d'y penser

seulement. Jésus-Christ m'a prise pour épouse. Il est tout mon amour,

toute ma gloire et toutes mes délices.

Voyant qu'il ne pouvait la flatter par des caresses, le tyran espéra

la réduire par la peur; c'est pourquoi il la menaça de mort.

Le courage de Catherine n'en fut point ébranlé:

--Jésus-Christ, dit-elle, s'est offert pour moi en sacrifice à son

Père; ce m'est une grande joie que je puisse être offerte à la gloire

de son nom comme une hostie agréable.

Alors Maxence ordonna qu'elle fût fouettée de verges et que, traînée

ensuite dans un cachot ténébreux, on l'y laissât sans nourriture. Et,

appelé par diverses affaires pressantes, il partit pour une province

éloignée.

Or, l'impératrice, qui était païenne, eut une vision, et sainte

Catherine lui apparut environnée d'une clarté inestimable. Des anges

vêtus de blanc se tenaient auprès d'elle et l'on ne pouvait voir leurs

visages pour la très grande lumière qui en sortait. Et Catherine dit à

l'impératrice d'approcher. Et prenant une couronne de la main d'un des

anges qui étaient là, elle la mit sur la tête de l'impératrice en

disant:

--Voici une couronne qui t'est envoyée du ciel, au nom de

Jésus-Christ, mon Dieu et mon Seigneur.

L'impératrice fut troublée en son coeur par ce songe admirable. C'est

pourquoi, accompagnée de Porphyre, lequel était chevalier et chef de

l'armée, elle se rendit à la première heure de la nuit dans la prison

où Catherine était enfermée. Dans cette prison une colombe lui

apportait une nourriture céleste, et des anges pansaient les plaies de

la vierge. L'impératrice et Porphyre trouvèrent le cachot baigné d'une

clarté dont ils furent si épouvantés qu'ils tombèrent prosternés sur

la pierre. Mais une odeur merveilleusement suave se répandit aussitôt,

qui les réconforta et leur donna meilleur espoir.

--Levez-vous, leur dit Catherine, et ne soyez pas épouvantés, car

Jésus-Christ vous appelle.

Ils se levèrent et virent Catherine au milieu d'un choeur d'anges. La

sainte prit des mains de l'un de ceux qui étaient là une couronne très

belle, brillant comme l'or, et elle la mit sur la tête de

l'impératrice. Et cette couronne était le signe du martyre. Et en

effet cette reine et le chevalier Porphyre étaient déjà inscrits au

livre des récompenses éternelles.

Quand il fut de retour, Maxence donna l'ordre qu'on lui amenât

Catherine, et lui dit:

--Choisis de ces deux choses: ou de sacrifier et vivre, ou de périr

dans les tourments.

Et Catherine répondit:

--Je désire offrir ma chair et mon sang à Jésus-Christ. Il est mon

amant, mon pasteur et mon époux.

Alors le prévôt de la cité d'Alexandrie, qui avait nom Chursates, fit

faire quatre roues garnies de dents de fer très aiguës, afin que sur

ces roues la bienheureuse Catherine pérît d'une misérable et très

cruelle mort. Mais un ange brisa cette machine et la fit éclater avec

tant de force, que les débris tuèrent un grand nombre de gentils. Et

l'impératrice, qui, du haut de sa tour, voyait ces choses, descendit

et reprocha à l'empereur sa cruauté. Maxence, plein de rage, ordonna à

l'impératrice de sacrifier, et, comme elle s'y refusait, il commanda

de lui arracher les mamelles et de lui couper la tête. Et tandis qu'on

la menait au supplice, Catherine l'exhortait, disant:

--Va, réjouis-toi, reine aimée de Dieu, car aujourd'hui tu échangeras

ton royaume périssable en un éternel empire et un époux mortel en un

immortel amant.

Et l'impératrice fut conduite hors des murs pour y souffrir la mort.

Porphyre enleva le corps et le fit ensevelir honorablement, comme

celui d'une servante de Jésus-Christ. C'est pourquoi Maxence fit

mettre Porphyre à mort et jeter son cadavre aux chiens. Puis, faisant

venir Catherine, il lui dit:

--Puisque, par tes arts magiques, tu as fait périr l'impératrice, si

tu te repens, tu seras maintenant la première dans mon palais.

Aujourd'hui donc, sacrifie aux dieux, ou tu auras la tête coupée.

Elle répondit:

--Fais ce que tu as résolu, afin que je prenne place dans la troupe

virginale qui accompagne l'Agneau de Dieu.

L'empereur la condamna à être décapitée. Et lorsqu'on l'eut menée hors

de la cité d'Alexandrie, au lieu du supplice, elle leva les yeux au

ciel et dit:

--Jésus, espoir et salut des fidèles, gloire et beauté des vierges, je

te prie d'accorder que quiconque m'invoquera en souvenir de mon

martyre sera exaucé, soit au moment de sa mort, soit dans les périls

où il pourra se trouver.

Et une voix du ciel lui répondit:

--Viens, mon épouse chérie; la porte du ciel t'est ouverte. Je promets

les secours d'en haut à ceux qui m'invoqueront par ton intercession.

Du col tranché de la vierge il coula du lait au lieu de sang.

Ainsi madame sainte Catherine trépassa de ce monde au bonheur

céleste, le vingt-cinquième jour du mois de novembre, qui était un

vendredi[254].

[Note 254: Voragine, _La légende dorée_, 1846, pp.

789-797.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, 1855, p. 282.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 7 / 39 段