_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. xx à xxij.]
Le jour des Fontaines, les filles et les garçons de Domremy se
rendaient ensemble au vieux hêtre. Après y avoir suspendu des
guirlandes de fleurs, ils soupaient, sur une nappe étendue à terre, de
noix, d'oeufs durs et de petits pains d'une forme étrange, que les
ménagères avaient pétris tout exprès. Puis ils allaient boire à la
Fontaine-des-Groseilliers, dansaient des rondes et s'en retournaient
chacun chez soi à la tombée de la nuit.
Jeanne faisait ses Fontaines comme toutes les jouvencelles de la
contrée. Bien qu'elle fût de la partie de Domremy rattachée à Greux,
elle les faisait non pas à Notre-Dame de Bermont, mais à la
Fontaine-des-Groseilliers et à l'Arbre-des-Fées[188].
[Note 188: _Procès_, t. II, pp. 391-462.]
En son premier âge, elle dansait avec ses compagnes au pied de
l'arbre. Elle y tressait des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de
Domremy, dont la chapelle s'élevait sur un coteau voisin. Les jeunes
filles avaient coutume de suspendre des guirlandes aux branches de
l'Arbre-des-Fées. Jeanne en suspendait, comme les autres, et, comme
les autres, tantôt elle les emportait, tantôt elle les laissait. On ne
savait ce qu'elles devenaient, et il paraît que la disparition de ces
fleurs était de nature à inquiéter les personnes scientifiques et
d'entendement. Ce qui est certain c'est que les malades, s'ils
buvaient à la fontaine et se promenaient ensuite sous l'arbre,
guérissaient de la fièvre[189].
[Note 189: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209, 210.]
Pour fêter le printemps on faisait un homme de mai, un mannequin de
feuilles et de fleurs[190].
[Note 190: _Ibid._, t. II, p. 434.]
Près de l'Arbre-des-Dames, sous un coudrier, une mandragore promettait
les richesses à qui, n'ayant peur ni de l'entendre crier, ni de voir
le sang dégoutter de son petit corps humain et de ses pieds fourchus,
oserait, durant la nuit, selon les rites, l'arracher de terre[191].
[Note 191: _Atropa Mandragor_, mandragore femelle, main-de-gloire,
herbe-aux-magiciens: _Procès_, t. I, pp. 89 et 213.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 236.]
L'arbre, la fontaine, la mandragore, rendaient les habitants de
Domremy suspects de commercer avec les mauvais esprits. Un savant
docteur a dit en propres termes que le pays était connu pour le grand
nombre de ses habitants qui usaient de maléfices[192].
[Note 192: _Procès_, t. I, p. 209.]
Jeanne, encore en sa prime jeunesse, fit plusieurs fois le voyage de
Sermaize en Champagne, où elle avait des parents. Le curé de la
paroisse, messire Henri de Vouthon, était son oncle maternel. Elle y
avait un cousin, Perrinet de Vouthon, qui y exerçait l'état de
couvreur avec son fils Henri[193].
[Note 193: Cela est probable, non certain.--_Procès_, t. II, pp.
74, 388; t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles
recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XVIII et suiv.; 7, 8,
10 et _passim_.--C. Gilardoni, _Sermaize et son église_,
Vitry-le-François, 1893, in-8º.]
Domremy est séparé de Sermaize par quinze grandes lieues de forêts et
de landes. Jeanne, à ce qu'on peut croire, faisait le voyage en croupe
avec son frère sur la petite jument, la bâtière du gagnage[194]. À
chaque fois que l'enfant s'y rendait, elle passait plusieurs jours
dans la maison de Perrinet, son cousin[195].
[Note 194: Capitaine Champion, _Jeanne d'Arc écuyère_, Paris,
1901, in-12, p. 28.]
[Note 195: Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p.
627.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp. 9
et 10.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XLV et suiv.]
Le village de Domremy se divisait, selon le droit féodal, en deux
parties distinctes. Celle du midi, avec le château sur la Meuse et une
trentaine de feux, appartenait aux seigneurs de Bourlémont et
dépendait de la châtellenie de Gondrecourt, mouvant de la couronne de
France. C'était Lorraine et Barrois. La partie du nord, sur laquelle
s'élevait le moustier, relevait de la prévoté de Montéclaire et
Andelot au bailliage de Chaumont en Champagne[196]. On l'appelait
quelquefois Domremy de Greux, parce qu'elle ne faisait qu'un, pour
ainsi dire, avec le village de Greux tout proche sur la route, vers
Vaucouleurs[197]. Un ruisseau jailli à peu de distance, au couchant,
d'une triple source et qu'on nommait, dit-on, pour cela le ruisseau
des Trois-Fontaines, séparait les serfs de Bourlémont des hommes du
roi. Il passait humblement sous une pierre plate devant l'église, puis
se jetait par une pente rapide dans la Meuse, vis-à-vis de la maison
de Jacques d'Arc, qu'il avait laissée à gauche, en terre de Champagne
et de France[198]. Voilà ce qui paraîtrait le plus solidement établi;
mais craignons de savoir ces choses mieux qu'on ne les savait à
l'époque. En 1429, on ignorait dans le conseil du roi Charles, si
Jacques d'Arc était de condition libre ou serve[199]. Et sans doute,
Jacques d'Arc lui-même n'en savait rien. Lorrains ou Champenois, des
deux côtés du ruisseau c'était pareillement des paysans menant une
même vie de labeur et de peine. Pour ne point dépendre du même maître,
les uns et les autres n'en formaient pas moins une communauté
étroitement unie, une seule famille rustique. Intérêts, besoins et
sentiments, ils partageaient tout. Menacés des mêmes dangers, ils
avaient tous les mêmes inquiétudes.
[Note 196: E. Misset, _Jeanne d'Arc champenoise_, Paris, s. d.
(1894), in-8º.--Sur la nationalité de Jeanne d'Arc il y a toute une
littérature d'une richesse extrême dont il m'est impossible de donner
ici la bibliographie. Cf. Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 295 et
suiv.]
[Note 197: _Procès_, t. I, p. 208.]
[Note 198: P. Jollois, _Histoire abrégée de la vie et des exploits
de Jeanne d'Arc_, Paris, 1821, pl. I, p. 190.--A. Renard, _La patrie
de Jeanne d'Arc_, Langres, 1880, in-18, p. 6.--S. Luce, _Jeanne d'Arc
à Domremy_, Supplément aux preuves, pp. 281, 282.]
[Note 199: _Procès_, t. V, p. 152.]
Situé à la pointe sud de la châtellenie de Vaucouleurs, le village de
Domremy se trouvait pris entre le Barrois et la Champagne au levant,
la Lorraine au couchant[200]. Terribles voisins que ces ducs de
Lorraine et de Bar, ce comte de Vaudemont, ce damoiseau de Commercy,
ces seigneurs évêques de Metz, de Toul et de Verdun, toujours en
guerre entre eux. Querelles de princes. Le villageois les observait
comme la grenouille de la vieille fable regarde les taureaux combattre
dans la prairie. Pâle, tremblant, le pauvre Jacques se voyait déjà
piétiné par les féroces combattants. En un temps où la chrétienté tout
entière était au pillage, les hommes d'armes des Marches de Lorraine
avaient renommée des plus grands pillards du monde. Malheureusement
pour les laboureurs de la châtellenie de Vaucouleurs, tout contre ce
domaine, au nord, vivait de rapines Robert de Saarbruck, damoiseau de
Commercy, particulièrement prompt à dérober selon la coutume lorraine.
Il était de l'avis de ce roi d'Angleterre qui disait que guerre sans
incendie ne valait rien, non plus qu'andouilles sans moutarde[201]. Un
jour, assiégeant une petite place où les paysans s'étaient enfermés,
le damoiseau fit brûler pendant toute une nuit les moissons
d'alentour, pour y voir plus clair à prendre ses positions[202].
[Note 200: Colonel de Boureulle, _Le pays de Jeanne d'Arc_,
Saint-Dié, 1890, in-8º, 28 p. pl.--J.-Ch. Chappellier, _Étude
historique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, 2 plans.--C. Niobé, _Le
pays de Jeanne d'Arc_, dans _Mémoires de la Société académique de
l'Aube_, 1894, 3e série, t. XXXI, pp. 307 et suiv.]
[Note 201: Juvénal des Ursins, dans la _Collection Michaud et
Poujoulat_, col. 561.]
[Note 202: A. Tuetey, _Les écorcheurs sous Charles VII_,
Montbéliard, 1874, t. I, p. 87.]
En 1419, ce seigneur faisait la guerre aux frères Didier et Durand de
Saint-Dié. Il n'importe pour quelle raison. De cette guerre, ainsi que
des autres, les villageois faisaient les frais. Et comme les gens
d'armes se battaient sur toute la châtellenie de Vaucouleurs, les
habitants de Domremy avisèrent à leur sûreté. Voici de quelle manière.
Il y avait à Domremy un château qui s'élevait dans la prairie à la
pointe d'une île formée par deux bras de la rivière, dont l'un, le
bras oriental, est depuis longtemps comblé[203]. De ce château
dépendaient une chapelle de Notre-Dame, une cour munie d'ouvrages de
défense et un grand jardin entouré de fossés larges et profonds.
C'est ce qu'on nommait communément la forteresse de l'Île, ancienne
habitation des sires de Bourlémont. Le dernier de ces seigneurs étant
mort sans enfants, Jeanne de Joinville, sa nièce, hérita de ses biens.
Mais ayant épousé, peu de temps après la naissance de Jeanne, un
seigneur lorrain nommé Henri d'Ogiviller, elle le suivit dans le
château d'Ogiviller et à la cour ducale de Nancy. Depuis son départ,
la forteresse de l'Île restait inhabitée. Ceux du village la prirent à
loyer, pour y mettre à l'abri des pillards leurs outils et leurs
bêtes. La location fut adjugée sur enchères. Un nommé Jean Biget, de
Domremy, et Jacques d'Arc, le père de Jeanne, s'étant trouvés les plus
forts enchérisseurs et ayant fourni les garanties suffisantes, un bail
fut passé entre eux et les représentants de la dame d'Ogiviller. Pour
neuf années, à compter de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 1419, et
moyennant un loyer annuel de quatorze livres tournois et de trois
imaux de blé[204], Jacques d'Arc et Jean Biget eurent la jouissance de
la forteresse, du jardin, de la cour, ainsi que des prés qui
dépendaient de ce domaine. Outre les deux locataires principaux, il y
eut cinq locataires subsidiaires, dont le premier en nom fut
Jacquemin, l'aîné des fils de Jacques d'Arc[205].
[Note 203: _Procès_, t. I, pp. 66, 215.]
[Note 204: «Imal, dit Le Trévoux, mesure de grains dont on se sert
à Nancy. La quarte fait deux imaux, et quatre quartes le réal qui
contient quinze boisseaux, mesure de Paris.»]
[Note 205: Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle,
layette Ruppes, II, nº 28.--Le bail à ferme du 2 avril 1420 a été
publié pour la première fois par M. J.-Ch. Chappellier dans le
_Journal de la Société d'Archéologie lorraine_, janvier-février 1889,
et _Deux actes inédits du XVe siècle sur Domremy_, Nancy 1889, in-8º,
16 p.--S. Luce, _La France pendant la guerre de cent ans_, 1890,
in-18, pp. 274 et suiv.--Lefèvre-Pontalis, _Étude historique et
géographique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de
l'École des Chartes_, t. LVI, pp. 154-168.]
La précaution n'était pas inutile. En cette même année 1419, Robert de
Saarbruck et sa compagnie se rencontrèrent avec les hommes des frères
Didier et Durand, au village de Maxey, qui étendait en face de Greux,
sur l'autre côté de la Meuse, au pied des collines boisées, ses toits
de chaume. Les deux partis se livrèrent en ce lieu un combat dans
lequel le damoiseau victorieux fit trente-cinq prisonniers, qu'ensuite
il rançonna très âprement, selon l'usage. Dans le nombre se trouvait
ce Thiesselin de Vittel, écuyer, dont la femme avait tenu sur les
fonts du baptême la seconde fille de Jacques d'Arc. Jeanne, qui avait
alors sept ans, et peut-être un peu plus, put voir, d'une des collines
de son village, le combat où fut pris le mari de sa marraine[206].
[Note 206: _Procès_, t. II, pp. 420-426.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. lxiv.]
Cependant les affaires du royaume de France allaient au plus mal. On
le savait à Domremy, car le village était sur la route et les passants
apportaient les nouvelles[207]. C'est ainsi qu'on y avait appris le
meurtre du duc Jean de Bourgogne à qui les conseillers du dauphin
firent payer sur le pont de Montereau le sang versé rue Barbette et
qui en furent les mauvais marchands, cette mort ayant mis très bas
leur jeune prince. La guerre s'en était suivie entre Armagnacs et
Bourguignons. Et cette guerre n'avait que trop profité aux Anglais,
obstinés ennemis du royaume, qui depuis deux cents ans possédaient la
Guyenne et y faisaient un grand négoce[208]. Mais la Guyenne était
loin et peut-être ne savait-on pas à Domremy qu'elle avait été jadis
dans les appartenances des rois de France. Ce qu'on y savait très
bien, au contraire, c'est que durant les derniers troubles du royaume
les Anglais avaient repassé la mer et que monseigneur Philippe, fils
du feu duc Jean, leur avait tendu la main. Ils occupaient la
Normandie, le Maine, la Picardie, l'Île-de-France, Paris la grande
ville[209]. Or les Anglais étaient très haïs et très craints, en
France, pour leur grande réputation de cruauté. Non qu'ils fussent en
réalité beaucoup plus méchants que les autres peuples[210]. En
Normandie, leur roi Henri avait fait respecter les femmes et les biens
dans tous les lieux de son obéissance. Mais la guerre est cruelle en
soi et qui la porte chez un peuple devient justement odieux à ce
peuple. On les disait perfides et non toujours à tort, car la bonne
foi est rare parmi les hommes. On les tournait en dérision de
diverses manières. En jouant sur leur nom en latin et en français on
les nommait anges. Or, s'ils étaient des anges, c'étaient assurément
de mauvais anges. Ils reniaient Dieu et avaient sans cesse à la gorge
leur _Goddam_[211], tant qu'on les appelait les Godons. C'étaient des
diables. On disait qu'ils étaient coués, c'est-à-dire qu'ils avaient
une queue au derrière[212]. On eut deuil dans beaucoup de maisons
françaises, quand la reine Ysabeau, faisant des nobles fleurs de Lis
litière au léopard, livra le royaume de France aux coués[213]. Depuis
lors, le roi Henri V de Lancastre et le roi Charles VI de Valois, le
roi victorieux et le roi fol s'étaient suivis, à quelques jours de
distance, devant Dieu qui juge le bon et le mauvais, le juste et
l'injurieux, le faible et le puissant. La châtellenie de Vaucouleurs
était française[214]. Il s'y trouvait des clercs et des nobles pour
plaindre cet autre Joas arraché tout enfant à ses ennemis, orphelin
dépouillé de son héritage, en qui tout l'espoir du royaume était
renfermé. Mais croira-t-on que les pauvres laboureurs avaient loisir
de considérer ces choses? Croira-t-on que vraiment les paysans de
Domremy tenaient pour le dauphin Charles, leur droiturier seigneur,
tandis que les Lorrains de Maxey, suivant le parti de leur duc,
tenaient pour les Bourguignons?
[Note 207: Liénard, _Dictionnaire topographique de la Meuse_,
introduction, p. x.]
[Note 208: Dom Devienne, _Histoire de Bordeaux_, pp. 98 et
103.--L. Bachelier, _Histoire du commerce de Bordeaux_, Bordeaux,
1862, in-8º, p. 45.--D. Brissaud, _Les Anglais en Guyenne_, Paris,
1875, in-8º.]
[Note 209: Ch. de Beaurepaire, _De l'administration de la
Normandie sous la domination anglaise_, Caen, 1859, in-4º, et _États
de Normandie sous la domination anglaise_, Évreux, 1859, in-8º.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, pp. 40-56, pp. 261-286.]
[Note 210: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_,
éd. Quicherat, t. I, p. 27.]
[Note 211: La Curne, aux mots: _Anglais_ et _Goddons_.]
[Note 212: Voragine, _La légende de Saint-Grégoire_.--Du Cange,
_Glossaire_, au mot: _Caudatus_.--Le Roux de Lincy, _Recueil de chants
historiques français_, Paris, 1851, t. I, pp. 300-301.--Cette injure
se trouve déjà couramment chez Eustache Deschamps; elle est encore
vivace au XVIIe siècle (_Sommaire tant du nom et des armes que de la
naissance et parenté de la Pucelle_, éd. Vallet de Viriville).]
[Note 213: Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, pp. 441 et
suiv.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
[Note 214: Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, col.
631.--Bonnabelle, _Notice sur la ville de Vaucouleurs_, Bar-le-Duc,
1879, in-8º de 75 pages.]
Maxey, sur la rive droite de la Meuse, n'était séparé de Domremy que
par la rivière. Les enfants de Domremy et de Greux y allaient à
l'école; des querelles s'élevaient entre eux; les petits Bourguignons
de Maxey et les petits Armagnacs de Domremy se livraient des
batailles. Plus d'une fois, le soir, à la tête du pont, Jeanne vit
revenir tout en sang les gars de son village[215]. Qu'une fillette
ardente comme elle ait épousé gravement ces querelles et en ait conçu
une haine profonde des Bourguignons, cela se conçoit. On aurait tort
pourtant de chercher dans ces jeux de vilains en bas âge un indice de
l'état des esprits. Les jeunes garnements de ces deux paroisses en
avaient pour des siècles à s'insulter et à se battre[216]. Partout et
toujours, quand les enfants vont en troupe et que ceux d'un village
rencontrent ceux du village voisin, les injures et les pierres volent.
Les paysans de Domremy, de Greux et de Maxey, se souciaient peu, sans
doute, des affaires des ducs et des rois. Ils avaient appris à
craindre les capitaines de leur alliance à l'égal des capitaines de
l'alliance contraire, et à ne point faire de différence entre les gens
de guerre amis et les gens de guerre ennemis.
[Note 215: _Procès_, t. I, pp. 65-66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, pp. 18 et suiv.]
[Note 216: N. Villiaumé, _Histoire de Jeanne d'Arc_, 1864, in-8º,
p. 52, note I.]
En l'an 1420, les Anglais occupèrent le bailliage de Chaumont et mirent
des garnisons dans plusieurs forteresses du Bassigny. Messire Robert,
seigneur de Baudricourt et de Blaise, fils de feu messire Liébault de
Baudricourt, était alors capitaine de Vaucouleurs et bailli de Chaumont
pour le dauphin Charles. Il pouvait être estimé grand pillard, même en
Lorraine. Au printemps de cette année 1420, le duc de Bourgogne ayant
envoyé des ambassadeurs au seigneur évêque de Verdun, sire Robert,
d'accord avec le damoiseau de Commercy, les fit prisonniers à leur
retour. Pour venger cette offense, le duc de Bourgogne déclara la guerre
au capitaine de Vaucouleurs et la châtellenie fut ravagée par des bandes
d'Anglais et de Bourguignons[217].
[Note 217: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
En 1423, le duc de Lorraine était aux prises avec un terrible homme,
cet Étienne de Vignolles, routier gascon, déjà fameux sous le rude
sobriquet de La Hire[218], qu'il devait laisser après sa mort au valet
de coeur des jeux de cartes graissés par les doigts des soudards. La
Hire tenait le parti du dauphin Charles, mais, de fait, ne guerroyait
que pour son propre gain. À cette heure, il battait le Barrois au
couchant et au midi, brûlant les églises et détruisant les villages.
[Note 218: Pierre d'Alheim, _Le jargon jobelin_, Paris, 1892,
in-18, glossaire, au mot: HIRENALLE, p. 61, et communication verbale
de M. Marcel Schwob.--_Cronique Martiniane_, éd. P. Champion, p. 8,
note 3.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 270.--De Montlezun,
_Histoire de Gascogne_, 1847, in-8º, p. 143.--A. Castaing, _La patrie
du valet de coeur_, dans _Revue de Gascogne_, 1869, X, 29-33.]
Comme il occupait Sermaize, dont l'église était fortifiée, Jean comte
de Salm, gouverneur du duché de Bar pour le duc de Lorraine, l'y vint
assiéger avec deux cents chevaux. Un coup de bombarde, tiré par les
canonniers lorrains, tua Collot Turlaut, marié depuis deux ans à
Mengette, fille de Jean de Vouthon et cousine germaine de Jeanne[219].
[Note 219: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. lxxiij et 87,
note 1.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp.
4-15.]
Jacques d'Arc était alors doyen de la communauté. Le doyen avait
beaucoup à faire, surtout dans les temps troublés. Il convoquait le
maire et les échevins à leurs réunions, faisait les cris des
ordonnances, commandait le guet de jour et de nuit, gardait les
prisonniers. Il était aussi chargé de la collecte des tailles, rentes
et redevances, office des plus pénibles à remplir dans un pays
ruiné[220].
[Note 220: Bonvalot, _Le tiers état d'après la charte de Beaumont
et ses filiales_, Paris, 1886, p. 412.]
Robert de Saarbruck, damoiseau de Commercy, qui, pour le moment, était
armagnac, pillait et rançonnait, sous couleur de protection et de
sauvegarde, les villages barrisiens de la rive gauche de la
Meuse[221]. Le 7 octobre 1423, Jacques d'Arc signa, comme doyen,
au-dessous du maire et de l'échevin, l'acte par lequel le damoiseau
extorquait à ces pauvres gens le paiement annuel de deux gros par feu
entier et d'un gros par feu de veuve, imposition qui ne montait pas à
moins de deux cent vingt écus d'or, que le doyen était chargé de
colliger pour la Saint-Martin d'hiver[222].
[Note 221: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. lxxi et suiv.]
[Note 222: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve LI.]
L'année suivante fut très mauvaise au dauphin Charles, car les
chevaliers français et écossais de son parti furent aussi maltraités
que possible à Verneuil. Cette année-là, le damoiseau de Commercy se
tourna bourguignon et n'en valut ni plus ni moins pour cela[223]. Le
capitaine La Hire se battait encore dans le Barrois, mais cette fois
c'était contre le jeune fils de madame Yolande, le beau-frère du
dauphin Charles, René d'Anjou, nouvellement sorti de tutelle et
désormais investi du duché de Bar. Le capitaine La Hire réclamait, à
la pointe de la lance, certaines sommes d'argent que le cardinal duc
de Bar lui devait[224].
[Note 223: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
16-17.]
[Note 224: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve LXII.]
En même temps Robert, sire de Baudricourt, était aux prises avec Jean
de Vergy, seigneur de Saint-Dizier, sénéchal de Bourgogne[225]. Ce fut
une belle guerre. Des deux parts on prenait pain, vin, argent,
vaisselle, habits, gros et menu bétail, et l'on brûlait ce que l'on ne
pouvait emporter. On mettait à rançon hommes, femmes, enfants. Dans
la plupart des villages du Bassigny, le labour fut abandonné, presque
tous les moulins furent détruits[226].
[Note 225: Du Chesne, _Généalogie de la maison de Vergy_, Paris,
1625, in-folio.--Nouvelle Biographie Générale, t. XLV, p. 1125.]
[Note 226: S. Luce, Domremy et Vaucouleurs, de 1412 à 1425, dans
_Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
Dix, vingt, trente bandes de Bourguignons parcouraient la châtellenie
de Vaucouleurs et y mettaient tout à feu et à sang. Les paysans
cachaient leurs chevaux pendant le jour et se relevaient la nuit pour
les mener paître[227]. À Domremy on vivait dans une alarme
perpétuelle. Un veilleur à toute heure se tenait sur la tour carrée du
moustier. Chaque habitant, et, si l'on s'en rapporte à la coutume, le
curé lui-même, y faisant le guet à son tour, épiait, dans la
poussière, au soleil, sur le ruban pâle des routes, la lueur des
lances, scrutait du regard la profondeur effrayante des bois, et la
nuit, voyait avec terreur s'allumer à l'horizon les villages. À
l'approche des gens d'armes il lançait à toute volée ces cloches qui,
tour à tour, célébraient les naissances, pleuraient les morts,
appelaient le peuple à la prière, conjuraient la foudre et annonçaient
les périls. Les villageois réveillés sautaient demi-nus aux étables et
poussaient pêle-mêle les troupeaux vers le château qu'entouraient les
deux bras de la Meuse[228].
[Note 227: _Procès_, t. I, p. 66.]
[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. LXXXVI et preuve XIV, p. 20.]