provinces et de pacifier celles qu'ils avaient prises. Le caractère
même de la souveraineté que revendiquaient leurs princes, la nature
des droits qu'ils faisaient valoir et qui reposaient entièrement sur
les institutions communes aux deux pays leur rendaient difficile
l'organisation de leur conquête sans le consentement et même, on peut
le dire, sans le concours loyal et l'amitié des vaincus. Le traité de
Troyes ne soumettait pas la France à l'Angleterre; il les réunissait
l'une à l'autre. Cette réunion inspirait bien des inquiétudes à
Londres; les gens des communes laissaient voir la crainte que la
vieille Angleterre ne devînt qu'une province écartée du nouveau
royaume[85]. De son côté la France ne se sentait pas réunie. Il était
trop tard. Depuis le temps qu'on guerroyait contre ces Coués
l'habitude était prise de les haïr. Et peut-être y avait-il déjà un
caractère anglais et un caractère français qui ne s'accordaient pas.
Même à Paris, où les Armagnacs faisaient autant de peur que les
Sarrasins, on supportait les Godons avec grand déplaisir. Ce dont on
peut être surpris, ce n'est pas que les Anglais aient été chassés de
France, c'est qu'ils l'aient été si lentement. Est-ce à dire que la
jeune sainte n'eut point de part dans l'oeuvre de la délivrance? Non,
certes! Elle eut la part la plus belle: celle du sacrifice; elle donna
l'exemple du plus haut courage et montra l'héroïsme sous une forme
imprévue et charmante. La cause du roi, qui était en vérité la cause
nationale, elle la servit de deux manières: en donnant confiance aux
gens d'armes de son parti, qui la croyaient chanceuse, et en faisant
peur aux Anglais qui s'imaginaient qu'elle était le diable.
[Note 85: Voir la délibération des communes du 2 décembre 1421,
dans Bréquigny, _Lettres des rois, reines et autres personnages des
cours de France et d'Angleterre_, Paris, 1847 (2 vol. in-4º), t. II,
pp. 393 et suiv.]
Nos meilleurs archivistes ne pardonnent pas aux ministres et aux
capitaines de 1428 de n'avoir pas aveuglément obéi à la Pucelle. Ce
n'est point tout à fait le conseil que l'archevêque d'Embrun donnait,
sur le moment, au roi Charles; il lui recommandait au contraire de ne
point se départir des moyens inspirés par la prudence humaine[86].
[Note 86: Le R. P. M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes_,
Paris, 1890, in-8º, t. II. p. 324.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et
consultations_, pp. 565 et suiv.]
On a beaucoup répété que les seigneurs et capitaines, particulièrement
le vieux Gaucourt[87], étaient jaloux d'elle. Il faut, pour le croire,
ignorer profondément la nature humaine. Ils étaient envieux les uns
des autres, et c'est cette envie, au contraire, qui, mieux que tout
autre sentiment, leur fit souffrir que la Pucelle se dît chef de
guerre.
[Note 87: Marquis de Gaucourt, _Le sire de Gaucourt_, Orléans,
1855, in-8º.]
J'avoue qu'il m'a été impossible de découvrir les sourdes intrigues
des conseillers du roi et des capitaines conjurés pour perdre la
sainte. Elles éclatent aux yeux de plusieurs historiens; pour moi,
j'ai beau faire: je ne les discerne pas. Le chambellan, sire de la
Trémouille, n'était pas une belle âme et le chancelier Regnault de
Chartres avait le coeur très sec; mais ce qui m'apparaît, c'est que le
sire de la Trémouille refusa de céder cette précieuse fille au duc
d'Alençon qui la lui demandait et que le chancelier la garda pour s'en
servir. Je ne crois pas du tout que Jeanne fut prisonnière à Sully;
je crois qu'elle en sortit avec bannière et trompettes quand elle alla
rejoindre le chancelier qui l'employa jusqu'au moment où elle fut
prise par les Bourguignons. Après la petite sainte, il mit en oeuvre
un petit saint, un berger, qui avait reçu les stigmates. C'est donc
qu'il ne regrettait pas de s'être servi d'une personne de dévotion
pour combattre les ennemis du roi et recouvrer son archevêché.
L'honnête Quicherat et le généreux Henri Martin sont très durs pour le
gouvernement de 1428. À leur sens, c'est un gouvernement de trahison.
En fait, ce qu'ils reprochent à Charles VII et à ses conseillers c'est
de n'avoir pas compris la Pucelle comme ils la comprennent eux-mêmes.
Mais il a fallu quatre cents ans pour cela. Pour avoir sur Jeanne
d'Arc les illuminations d'un Quicherat et d'un Henri Martin, il a
fallu trois siècles de monarchie absolue, la Réforme, la Révolution,
les guerres de la République et de l'Empire, et le néo-catholicisme
sentimental des hommes de 48. C'est à travers tant de prismes
brillants, sous tant de teintes superposées que les historiens
romantiques et les paléographes généreux ont découvert la figure de
Jeanne d'Arc, et c'est trop demander à ce pauvre dauphin Charles, à La
Trémouille, à Regnault de Chartres, au seigneur de Trêves, au vieux
Gaucourt, que de vouloir qu'ils aient vu Jeanne telle que les siècles
l'ont faite et achevée[88].
[Note 88: H. Martin, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1856, in-12.--J.
Quicherat, _Nouvelles preuves des trahisons essuyées par la Pucelle_
dans _Revue de Normandie_, t. VI (1866), pp. 396-401.]
Il reste toutefois ceci, que le Conseil royal, après avoir tant usé
d'elle, ne fit rien pour la sauver.
La honte de cette abstention doit-elle retomber sur le Conseil tout
entier et sur le Conseil seul? Qui donc, au juste, devait intervenir?
Et comment? Que devait faire le roi Charles? Offrir de racheter la
Pucelle? On ne la lui aurait cédée à aucun prix. Quant à la ravoir par
la force, c'était un rêve d'enfant. Seraient-ils entrés à Rouen, les
Français ne l'y auraient point trouvée: Warwick aurait toujours eu le
temps de la mettre en sûreté ou de la noyer dans la rivière. Pour la
reprendre, ni l'argent ni les armes ne valaient rien. Ce n'est point à
dire qu'on dût se croiser les bras. On pouvait agir sur ceux qui
faisaient le procès. Sans doute ils étaient tous, ceux-là, du parti
des Godons; ce vieux cabochien de Pierre Cauchon s'y trouvait surtout
très engagé; il exécrait les Français; les clercs de l'obéissance de
Henri VI étaient naturellement enclins à plaire au grand conseil
d'Angleterre d'où coulaient les bénéfices; les docteurs et maîtres de
l'Université de Paris avaient grand'peur et grande haine des
Armagnacs; pourtant les juges du procès n'étaient pas tous des
prévaricateurs infâmes; le chapitre de Rouen ne manquait ni de courage
ni d'indépendance[89]; il y avait parmi les universitaires, si
violents contre Jeanne, des hommes estimés pour la doctrine et le
caractère; ils pensaient, la plupart, procéder vraiment en matière de
foi; à force de rechercher les sorcières, ils en voyaient partout; ils
faisaient brûler de ces femelles, comme ils disaient, tous les jours,
et n'en recevaient que des compliments; autant que Jeanne, ils
croyaient à la possibilité des apparitions dont elle se disait
favorisée, seulement ils étaient persuadés ou qu'elle mentait ou
qu'elle voyait des diables; l'évêque, le vice-inquisiteur et les
assesseurs, au nombre de plus de quarante, furent unanimes à la
déclarer hérétique et diabolique. Plusieurs sans doute s'imaginaient,
par leur sentence, maintenir, contre les fauteurs du schisme et de
l'hérésie, l'orthodoxie catholique et l'unité d'obédience; ils
voulaient bien juger. Et même les plus scélérats et les plus
audacieux, l'évêque et le promoteur, n'auraient pas osé, pour
contenter les Anglais, enfreindre trop ouvertement les règles de la
justice ecclésiastique. C'étaient des prêtres; ils en avaient
l'orgueil et le respect des formes. Par les formes on pouvait les
atteindre; on pouvait, au moyen d'une vigoureuse procédure,
contrarier, arrêter, peut-être, la leur et prévenir la sentence
funeste. Si l'archevêque de Reims, métropolitain de l'évêque de
Beauvais, était intervenu dans le procès, s'il avait suspendu son
suffragant pour abus ou pour toute autre cause, Pierre Cauchon aurait
été fort embarrassé; si, comme il se décida à le faire plus tard, le
roi Charles VII avait fait intervenir la mère et les frères de la
Pucelle; si Jacques d'Arc et la Romée avaient protesté dans les formes
contre une action judiciaire d'une partialité manifeste; si le
registre de Poitiers[90] avait été versé au dossier; si les plus hauts
prélats de l'obéissance de Charles VII avaient demandé un sauf-conduit
pour venir témoigner à Rouen, en faveur de Jeanne; si enfin le roi,
son conseil et toute l'Église de France avaient réclamé l'appel au
pape et au Concile, qui était de droit, le procès pouvait prendre une
autre issue.
[Note 89: Même à considérer seulement ceux des chanoines qui
siégèrent au procès. Cf. Ch. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8º.]
[Note 90: Ou du moins les conclusions des docteurs qui nous sont
parvenues. Quant au registre, il ne devait pas contenir grand'chose.
On voit, par les témoignages du procès de réhabilitation, que les
clercs de Poitiers ne tenaient pas beaucoup à ce qu'on parlât de leur
enquête.]
Mais on eut peur de l'Université de Paris. On craignit que vraiment
Jeanne, comme tant de savants docteurs le soutenaient, ne fût
hérétique, mal croyante, séduite par le prince des ténèbres. Satan se
transforme en ange de lumière et il est difficile de discerner les
faux prophètes des vrais. La malheureuse Pucelle fut abandonnée par le
clergé dont les croix naguère marchaient devant elle; entre tous les
maîtres de Poitiers il ne s'en trouva pas un seul pour s'offrir à
témoigner dans le château de Rouen de cette innocence qu'ils avaient
reconnue doctoralement dix-huit mois auparavant.
Il y aurait grand intérêt à suivre la mémoire de la Pucelle à travers
les âges. Mais ce serait tout un livre. J'indiquerai seulement les
révolutions les plus étonnantes du sentiment public à son sujet. Les
humanistes de la Renaissance ne s'intéressèrent pas beaucoup à elle:
elle était trop gothique pour eux. Les réformés, qui trouvaient
qu'elle sentait l'idolâtrie, ne pouvaient la voir en peinture[91].
Chose qui semble étrange aujourd'hui, mais qui n'en est pas moins
certaine et conforme à tout ce que nous savons des sentiments des
Français pour leurs rois, ce fut la mémoire de Charles VII qui, sous
la monarchie, soutint et sauva la mémoire de Jeanne d'Arc[92]. Le
respect dû au prince empêcha le plus souvent ses sujets fidèles de
soumettre à une critique trop sévère les légendes de Jeanne ainsi que
celles de la Sainte Ampoule, de la guérison des écrouelles, de
l'oriflamme et toutes autres traditions populaires relatives aux
antiquités et illustrations de la maison de France. Quand, en 1609,
dans un collège de Paris, la Pucelle fut le sujet d'exercices
littéraires où elle était traitée sans faveur[93], un homme de robe,
Jean Hordal, qui se glorifiait d'être du sang de l'héroïne, se
plaignit de ces disputes d'école comme d'une offense à la majesté
royale. «Je m'estonne grandement, dit-il, qu'en France... on tolère
que publiquement déclamations se fassent contre l'honneur de la
France, du roi Charles VII et de son Conseil[94].» Si Jeanne n'avait
pas appartenu si étroitement à la royauté, son souvenir eût été fort
négligé par les beaux esprits du XVIIe siècle. Ses apparitions lui
faisaient du tort auprès des savants qui, protestants et catholiques,
traitaient la vie de sainte Marguerite de cafarderie[95]. Alors les
Sorbonagres eux-mêmes retranchaient beaucoup sur le martyrologe et
les légendes des saints. Un de ceux-là, Edmond Richer, champenois
comme Jeanne, censeur de l'Université en 1600, et zélé gallican,
composa un livre apologétique sur celle qui avait soutenu de son épée
la couronne de Charles VII[96]. Bien qu'attaché aux libertés de
l'église de France, Edmond Richer était bon catholique. Il avait de la
doctrine et de la piété; il croyait fermement aux anges, mais il ne
croyait ni à sainte Catherine ni à sainte Marguerite, et leur
apparition à la Pucelle l'embarrassait beaucoup. Il se tira de cette
difficulté en supposant que des anges s'étaient donnés à la jeune
fille pour les deux saintes à qui, dans son ignorance, elle avait une
grande dévotion. L'hypothèse lui parut satisfaisante, «d'autant,
disait-il, que l'Esprit de Dieu, qui gouverne l'Église, s'accommode à
notre infirmité». Trente ou quarante ans plus tard, un autre docteur
en Sorbonne, Jean de Launoy, le dénicheur de saints, acheva de ruiner
la légende de sainte Catherine[97]. Les voix de Domremy devenaient
terriblement suspectes.
[Note 91: Aug. Vallet, _Observation sur l'ancien monument érigé à
Orléans_, Paris, 1858, in-8º.]
[Note 92: Voir un curieux projet de décoration du terre-plein du
Pont-Neuf adressé à Louis XIV (B. N., V p{zz} 338, in-fol.). Un sieur
Dupuis, aide des Cérémonies, y propose l'érection de statues «à ces
grands et illustres capitaines qui de règne en règne ont vaillamment
soutenu la dignité de la couronne... Artus de Bretagne, connestable,
Jean, comte de Dunois, Jeanne Dark, pucelle d'Orléans, Roger de
Gramont, comte de Guiche, Guillaume, comte de Chaumont, Amaury de
Severac, Vignoles dit La Hire...». (Communications de M. Paul Lacombe,
_Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris_, 1894, p. 115; 11 juin
1907, _Ibid._).]
[Note 93: _Puellæ Aureliensis causa adversariis orationibus
disceptata auctore Jacobo Jolio_, Parisiis, apud Julianum Bertaut,
1609.]
[Note 94: Jean Hordal, _Heroinæ nobilissimæ Ioannæ Darc Lotharingæ
vulgo aurelianensis puellæ historia..._ Ponti-Mussi, 1612, in-8º.]
[Note 95: Rabelais, _Gargantua_, chap. VI.--Abbé Thiers, _Traité
des superstitions selon l'Écriture sainte_, Paris, 1697, t. I, p.
109.]
[Note 96: Edmond Richer, _Histoire de la Pucelle d'Orléans en 4
livres_, ms., Biblioth. Nat, f. fr., 10448, fol. 12{20}.]
[Note 97: «La vie de sainte Catherine, vierge et martyre, est
toute fabuleuse depuis le commencement jusqu'à la fin.» _Valesiana_,
p. 48.--«M. de Launoy, docteur en théologie, avait rayé de son
calendrier sainte Catherine, vierge et martyre. Il disait que sa vie
était une fable, et, pour montrer qu'il n'y ajoutait aucune foi, tous
les ans, au jour de la fête de cette sainte, il disait une messe de
_Requiem_. C'est de lui-même que je tiens cette particularité.»
_Ibidem_, p. 36.]
Regardez Chapelain, dont le poème fut publié pour la première fois en
1656. Chapelain est burlesque avec gravité; c'est un Scarron sans le
savoir. Nous n'en avons pas moins profit à apprendre de lui qu'il n'a
vu dans son sujet qu'une occasion de célébrer le Bâtard d'Orléans. Il
dit expressivement en sa préface: «Je ne l'ai pas tant regardée [la
Pucelle] comme le principal héros du poème, qui à proprement parler
est le comte de Dunois.» Chapelain était aux gages du duc de
Longueville, descendant de Dunois[98]; c'est Dunois qu'il chante;
«l'illustre bergère» vient lui fournir à propos le merveilleux, et
selon l'expression du bonhomme, les machines nécessaires à l'épopée.
Les saintes Catherine et Marguerite, trop vulgaires, sont exclues de
ces machines. Chapelain nous avertit qu'il prit un soin particulier de
conduire son poème «de telle sorte que tout ce qu'il y fait faire par
la puissance divine s'y puisse croire fait par la seule force humaine
élevée au plus haut point où la nature est capable de monter». On voit
poindre ici l'esprit moderne.
[Note 98: Jean Chapelain, _La Pucelle ou la France délivrée_,
Paris, 1656, in-fº.]
Bossuet aussi se garde bien de parler de sainte Catherine et de sainte
Marguerite. Les quatre ou cinq pages in-4º qu'il consacre à Jeanne
d'Arc dans son _Abrégé de l'Histoire de France pour l'instruction du
Dauphin_[99] sont bien curieuses, non pour l'exposé des faits qui y
est inexact et confus[100], mais par le soin que prend l'auteur de ne
présenter que d'une manière incidente et dubitative les faits
miraculeux attribués à la Pucelle. Au sentiment de Bossuet, comme à
celui de Jean Gerson, ces choses sont d'édification, non de foi.
Bossuet qui écrit pour l'instruction d'un prince est tenu à beaucoup
abréger; mais il abrège trop quand, présentant la condamnation de
Jeanne comme l'oeuvre de l'évêque de Beauvais, il oublie de dire que
l'évêque de Beauvais rendit cette sentence sur l'avis unanime de
l'Université de Paris et conjointement avec le vice-inquisiteur[101].
[Note 99: _Oeuvres de messire Jacques-Bénigne Bossuet_, Paris,
in-4º, tome XI, 1749, feuillets chiffrés; tome XII, pp. 234 et
suiv.--Cf. Ce qu'il nous dit des inspirées dans l'_Instruction sur les
états d'oraison_, Paris, 1697, in-8º.]
[Note 100: «Cette fille nommée Jeanne d'Arq... avoit été servante
dans une hôtellerie.» _Loc. cit._, p. 233.]
[Note 101: Il ne faut pas juger trop sévèrement les cahiers d'un
précepteur; mais Bossuet, qui place la réhabilitation sous la rubrique
de 1431, ne nous avertit pas qu'elle ne fut prononcée que vingt-cinq
ans plus tard. Bien au contraire, il ne tient qu'à lui qu'on la croie
antérieure à la délivrance de Compiègne. Voici son texte: «En
exécution de cette sentence, elle fut brûlée toute vive à Rouen en
1431. Les Anglois firent courir le bruit qu'elle avoit enfin reconnu
que les révélations dont elle s'étoit vantée étaient fausses. Mais le
Pape, quelque temps après, nomma des commissaires. Son procès fut revu
solemnellement, et sa conduite approuvée par un dernier jugement que
le Pape lui-même confirma. Les Bourguignons furent contraints de lever
le siège de Compiègne» (_Loc. cit._, p. 236).
Mézeray est plus crédule que Bossuet; il nomme «les saintes Catherine
et Marguerite, qui purifioient son âme par des conversations célestes,
à cause qu'elle les vénéroit d'une particulière dévotion». Comme
Bossuet, en exposant le procès, il passe sous silence le
vice-inquisiteur (_Histoire de France_, t. II, 1746, in-folio, pp. 11
et suiv.).]
Les philosophes ne sont pas tombés en France, au XVIIIe siècle, comme
une pluie de sauterelles: ils sortaient de deux siècles d'esprit
critique. S'ils trouvaient dans l'histoire de Jeanne d'Arc plus de
capucinades que leur goût n'en souffrait, c'est qu'ils avaient été
instruits dans l'histoire ecclésiastique par les Baillet et les
Tillemont, hommes pieux, sans doute, mais grands destructeurs de
légendes. Voltaire railla sur Jeanne les moines fripons et leurs
dupes. Si l'on rappelle les petits vers de _la Pucelle_, pourquoi ne
pas rappeler aussi l'article[102] du _Dictionnaire Philosophique_, qui
renferme en trois pages plus de vérités solides et de pensées
généreuses que certains gros ouvrages modernes où Voltaire est insulté
en jargon de sacristie?
[Note 102: Voltaire, éd. Beuchot, t. XXVI.--Cf. aussi: _Essai sur
les moeurs_, chap. LXXX. «Enfin, accusée d'avoir repris une fois
l'habit d'homme qu'on lui avait laissé exprès pour la tenter, ses
juges... la déclarèrent hérétique relapse, et firent mourir par le feu
celle qui, ayant sauvé son roi, aurait eu des autels dans les temps
héroïques, où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Charles VII
rétablit depuis sa mémoire, assez honorée par son supplice même.»]
C'est précisément à la fin du XVIIIe siècle que Jeanne commença à être
mieux connue et plus justement estimée, d'abord par le petit livre que
l'abbé Lenglet du Fresnoy tira presque en entier de l'histoire inédite
du vieux Richer[103], puis par les savantes recherches de L'Averdy
sur les deux procès[104].
[Note 103: L'abbé Lenglet du Fresnoy, _Histoire de Jeanne d'Arc,
vierge, héroïne et martyre d'État suscitée par la Providence pour
rétablir la monarchie française, tirée des procès et pièces originales
du temps_. Paris, 1753-54, 3 vol. in-12.]
[Note 104: F. de L'Averdy, _Mémorial lu au comité des manuscrits
concernant la recherche à faire des minutes originales des différentes
affaires qui ont eu lieu par rapport à Jeanne d'Arc, appelée
communément la Pucelle d'Orléans_. Paris, Imprimerie Royale, 1787,
in-4º.--_Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi,
lus au comité établi par sa Majesté dans l'Académie royale des
Inscriptions et Belles Lettres._ Paris, Imp. Royale, 1790, t. III.]
Toutefois l'humanisme et après l'humanisme la réforme, après la
réforme le cartésianisme, après le cartésianisme la philosophie
expérimentale, avaient détruit dans l'élite des esprits les vieilles
crédulités; le rosier des légendes gothiques, quand vint la
révolution, était depuis longtemps défleuri. Il semblait que la gloire
de Jeanne d'Arc, liée si étroitement aux traditions de la maison de
France, ne pût survivre à la monarchie et que la tempête qui dissipa
les cendres royales de Saint-Denys et le trésor de Reims dût emporter
aussi les frêles reliques et les images pieuses de la Sainte des
Valois. Le nouveau régime en effet refusa d'honorer une mémoire
inséparable de la royauté et de la religion; la fête orléanaise de
Jeanne d'Arc, dépouillée en 1791 des pompes de l'Église, fut cessée en
93. Alors l'histoire de la Pucelle paraissait un peu trop gothique
aux émigrés eux-mêmes: Chateaubriand, n'osa pas l'introduire dans son
_Génie du Christianisme_[105].
[Note 105: «Il n'y avait dans les temps modernes que deux beaux
sujets de poëme épique les _Croisades_ et la _Découverte du Nouveau
Monde_» (éd. de 1802, Paris, t. II, p. 7.)]
Mais le premier Consul, qui venait de conclure le Concordat et
songeait à restaurer les ornements du sacre, fit rétablir, en l'an XI,
les fêtes de la Pucelle et y rappela l'encens et les croix. Célébrée
jadis dans les lettres de Charles VII à ses bonnes villes, Jeanne fut
exaltée dans le _Moniteur_ par Bonaparte[106].
[Note 106: «L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est pas de
miracle que le génie français ne puisse produire dans les
circonstances où l'indépendance nationale est menacée» (_Moniteur_ du
10 pluviôse, an XI--30 janvier 1803).--Pour l'approbation du premier
Consul: Fac-similé dans A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_,
p. 600 [Original tiré de la collection de Reiset].]
Les figures de la poésie et de l'histoire ne vivent dans la pensée des
peuples qu'à la condition de se transformer sans cesse. La foule
humaine ne saurait s'intéresser à un personnage des vieux âges si elle
ne lui prêtait pas ses propres sentiments et ses propres passions.
Après avoir été associée à la monarchie de droit divin, la mémoire de
Jeanne d'Arc fut rattachée à l'unité nationale que cette monarchie
avait préparée; elle devint, dans la France impériale et républicaine,
le symbole de la patrie. Certes, la fille d'Isabelle Romée n'avait pas
plus l'idée de la patrie telle qu'on la conçoit aujourd'hui, qu'elle
n'avait l'idée de la propriété foncière qui en est la base; elle ne se
figurait rien de semblable à ce que nous appelons la nation; c'est une
chose toute moderne; mais elle se figurait l'héritage des rois et le
domaine de la Maison de France. Et c'est bien là tout de même, dans ce
domaine et dans cet héritage, que les Français se réunirent avant de
se réunir dans la patrie.
Sous des influences qu'il nous est impossible d'indiquer précisément,
la pensée lui vint de rétablir le dauphin dans son héritage, et cette
pensée lui parut si grande et si belle, que, dans la simplicité de son
naïf et candide orgueil, elle crut que c'était des anges et des
saintes du Paradis qui la lui avaient apportée. Pour cette pensée elle
donna sa vie. C'est par là qu'elle survit à sa cause. Les plus hautes
entreprises périssent dans leur défaite et, plus sûrement encore, dans
leur victoire. Le dévouement qui les inspira demeure en immortel
exemple. Et, si l'illusion qui enveloppait ses sens la soutint, l'aida
à s'offrir tout entière, cette illusion ne fut-elle pas à son insu
l'ouvrage de son coeur? Sa folie fut plus sage que la sagesse, car ce
fut la folie du martyre, sans laquelle les hommes n'ont encore rien
fondé de grand et d'utile dans le monde. Cités, empires, républiques,
reposent sur le sacrifice. Ce n'est donc ni sans raison ni sans
justice que, transformée par les imaginations enthousiastes, elle
devint le symbole de la patrie armée.