composa en 1817, avec talent, la première histoire patriotique de
Jeanne d'Arc, qui devait être suivie de tant d'autres, conçues dans le
même esprit, tracées sur le même plan, écrites dans le même style. De
1841 à 1849, Jules Quicherat, en publiant les deux procès et les
témoignages, ouvrit dignement une époque incomparable de recherches et
de découvertes. Au même moment, Michelet écrivit dans le cinquième
tome de son _Histoire de France_ des pages rapides et colorées, qui
resteront sans doute comme la plus belle expression de l'art
romantique appliqué à la Pucelle[108].
[Note 107: Le Brun de Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc
surnommée la Pucelle d'Orléans_, Paris, 1817, 4 vol. in-8º.]
[Note 108: Michelet, _Histoire de France_, t. V.]
Mais, de toutes les histoires écrites de 1817 à 1870, ou du moins de
toutes celles que j'ai pu connaître, car je ne me suis pas attaché à
les lire toutes, la plus sagace, à mon avis, est celle qui forme le
livre IV de l'_Histoire de Charles VII_, par Vallet de Viriville, dans
laquelle se montre le souci de rattacher la Pucelle au groupe de
visionnaires auquel elle appartient réellement[109].
[Note 109: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
Paris, 1863, in-8º.]
Le livre de Wallon a été très répandu, sinon très lu; il doit sa
fortune à son exactitude confessionnelle[110]. C'est une oeuvre
consciencieuse, morne et d'un fanatisme modéré. Puisqu'il fallait une
_Jeanne d'Arc_ orthodoxe à l'usage des gens du monde, celle de M.
Marius Sepet avait, pour remplir cet office, autant d'exactitude et
plus de grâce[111].
[Note 110: H. Wallon, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1860, 2 vol. in-8º.]
[Note 111: M. Sepet, _Jeanne d'Arc_, avec une introduction par
Léon Gauthier, Tours, 1869, in-8º.]
Après la guerre de 1871, sous la double influence de l'esprit
patriotique, exalté par la défaite, et du sentiment catholique
renaissant dans la bourgeoisie, le culte de la Pucelle redoubla de
ferveur. Les lettres et les arts achevèrent la transfiguration de
Jeanne.
Les catholiques, comme le docte chanoine Dunand[112], rivalisent de
zèle et d'enthousiasme avec les spiritualistes indépendants comme M.
Joseph Fabre[113]. Celui-ci, en donnant sous une forme très artiste
les deux procès en français et en discours direct, a vulgarisé l'image
la plus ancienne et la plus touchante de la Pucelle[114].
[Note 112: Chanoine Dunand, _Histoire de Jeanne d'Arc_, Toulouse,
1898-1899, 3 vol. in-8º.]
[Note 113: Joseph Fabre, _Jeanne d'Arc, libératrice de la France_,
n. éd., Paris, 1894, in-12.]
[Note 114: _Procès de condamnation de Jeanne d'Arc..._ traduction
avec éclaircissements, par J. Fabre, n. éd., Paris, 1895, in-18.]
De cette période datent des travaux d'érudition presque innombrables
parmi lesquels il faut signaler ceux de Siméon Luce de qui désormais
quiconque traite des commencements de Jeanne doit se reconnaître
tributaire[115].
[Note 115: _Jeanne d'Arc à Domremy_, _op. cit._--_La France
pendant la guerre de Cent Ans_, _op. cit._]
Nous sommes tenus à une égale reconnaissance envers M. Germain
Lefèvre-Pontalis pour ses belles éditions et ses pénétrantes études,
d'une érudition élégante et sûre.
Dans cette période d'exaltation romantique et néo-catholique, la
peinture et la sculpture multiplièrent les images de Jeanne, si rares
jusque-là; on vit en merveilleuse abondance Jeanne priant, Jeanne
armée et chevauchant, Jeanne captive, Jeanne martyre; de toutes ces
images exprimant de diverses manières et avec des mérites inégaux le
goût et le sentiment d'une époque, une seule oeuvre apparaît grande et
vraie, d'une beauté puissante: la Jeanne d'Arc hallucinée de
Rude[116].
[Note 116: Lanéry d'Arc, _Le Livre d'Or de Jeanne d'Arc_, n{os}
2080 à 2112.]
Le mot de patrie n'existait pas au temps de la Pucelle. On disait le
royaume de France[117]. Personne, pas même les légistes, n'en savaient
au juste les limites, qui changeaient sans cesse. La diversité des
lois et des coutumes y était infinie et les querelles entre seigneurs
s'élevaient à tout moment. Les hommes se sentaient pourtant au coeur
l'amour du pays natal et la haine de l'étranger. Si la guerre de Cent
Ans ne créa pas en France le sentiment national, elle le nourrit. Dans
son _Quadrilogue invectif_, Alain Chartier montre la France qui,
reconnaissable à sa robe somptueusement ornée des emblèmes de la
noblesse, du clergé et du tiers-état, mais lamentablement souillée et
déchirée, adjure les trois ordres de ne pas la laisser périr: «Après
le lien de foi catholique, leur dit-elle, Nature vous a devant toute
autre chose obligez au commun salut du pays de votre nativité et à la
défense de cette seigneurie sous laquelle Dieu vous a fait naître et
avoir vie[118].» Et ce ne sont pas là seulement les maximes d'un
humaniste instruit dans les vertus antiques. D'humbles Français
avaient cher de servir le pays de leur naissance. «Faut-il que le roi
soit chassé de son royaume et que nous soyons Anglais!» s'écriait en
1428 cet homme d'armes de Lorraine[119]. Les sujets des Fleurs de Lis
comme ceux du Léopard s'estimaient tenus à la loyauté envers leur
légitime seigneur. Mais si quelque changement advenait pour son
dommage à la seigneurie dont ils faisaient partie, ils s'en
accommodaient en somme aisément, parce qu'une seigneurie s'accroît ou
se rétrécit selon la puissance ou la fortune, selon le bon droit ou le
bon plaisir du possesseur et qu'elle peut être démembrée par mariages,
dons ou héritages, aliénée par divers contrats. En signe de
réjouissance, les habitants de Paris jonchèrent d'herbes et de fleurs
les rues de la ville, à l'occasion du traité de Brétigny, qui
diminuait beaucoup la seigneurie du roi Jean[120]. En fait, les
seigneurs changeaient d'obéissance tant qu'il était nécessaire.
Juvénal des Ursins rapporte dans son journal[121] que, lors de la
conquête de la Normandie par les Anglais, on vit une jeune veuve
quitter sa terre avec ses trois enfants pour ne pas rendre hommage au
roi d'outre-mer. Mais combien de seigneurs normands refusèrent comme
elle de se mettre aux mains des anciens ennemis du royaume? L'exemple
de la fidélité au roi ne venait pas toujours de sa famille. Le duc de
Bourbon, au nom de tous les princes du sang royal avec lui prisonniers
des Anglais, offrit à Henri V d'aller traiter en France la cession de
Harfleur, s'engageant, si le Conseil royal lui opposait un refus, à
reconnaître Henri V pour roi de France[122].
[Note 117: A. Thomas, _Le mot «Patrie» et Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des Idées_, 15 juillet 1906.]
[Note 118: _Les oeuvres de Maistre Alain Chartier_, publ. par
André Duchesne, Paris, 1642, in-4º, p. 410.]
[Note 119: _Procès_, t. II, p. 436.]
[Note 120: Froissart, _Chroniques_, livre I, chap. 128.]
[Note 121: Jean Juvénal des Ursins dans Buchon, _Choix de
chroniques_, IV.]
[Note 122: Rymer, _Foedera_, t. IX, p. 427.]
Chacun songeait d'abord à soi. Quiconque avait terre se devait à sa
terre; son ennemi, c'était son voisin. Le bourgeois ne connaissait que
sa ville. Le paysan changeait de maître sans le savoir. Les trois
états du royaume n'étaient pas assez unis pour former, au sens moderne
du mot, un État.
Peu à peu, le pouvoir royal réunit les Français; cette réunion se fit
plus étroite à mesure que la royauté se faisait plus puissante. Au
XVIe et au XVIIe siècle, cette envie de penser et d'agir en commun qui
fait les grands peuples devint chez nous très ardente, tout au moins
dans les familles qui donnaient des officiers à la Couronne, et elle
se communiqua même aux gens d'un moindre état. Rabelais fait figurer
François Villon et le roi d'Angleterre dans une historiette si enflée
de gloriole militaire qu'un grenadier de Napoléon aurait pu la conter
devant un feu de bivouac, au style près[123]. Dans la préface du poème
que nous citions tout à l'heure, Chapelain parle des moments où «la
patrie, qui est une mère commune, a besoin de tous ses enfants». Le
vieux poète s'exprime déjà comme l'auteur de la _Marseillaise_[124].
[Note 123: _Pantagruel_, l. IV, ch. LXVII.]
[Note 124: _La Pucelle_, préface.]
On ne peut nier que le sentiment de la patrie existât sous l'ancien
régime. Ce que la Révolution y ajouta n'en fut pas moins immense.
Elle y ajouta l'idée de l'unité nationale et de l'intégrité du
territoire. Elle étendit à tous le droit de propriété réservé
jusque-là à un petit nombre, et de la sorte partagea, pour ainsi dire,
la patrie entre les citoyens. En donnant aux paysans la faculté de
posséder, le nouveau régime leur imposa du même coup l'obligation de
défendre leur bien effectif ou éventuel. Prendre les armes est une
nécessité commune à quiconque acquiert ou veut acquérir des terres. À
peine le Français jouissait-il des droits de l'homme et du citoyen,
avait-il ou pensait-il avoir pignon sur rue et champs au soleil, que
les armées de l'Europe coalisée vinrent pour le «rendre à l'antique
esclavage». Le patriote alors se fit soldat. Vingt-trois ans de
guerres, avec l'alternative fatale des victoires et des défaites,
affermirent nos pères dans l'amour de la patrie et la haine de
l'étranger.
Depuis lors, les progrès industriels ont suscité d'un pays à l'autre
des rivalités qui s'exercent chaque jour plus âprement. Les modes
actuels de la production, en multipliant entre les peuples les
antagonismes, ont créé l'impérialisme, l'expansion coloniale et la
paix armée.
Mais que de forces contraires s'exercent dans cette création
formidable d'un nouvel ordre de choses! La grande industrie a donné
naissance, dans tous les pays, à une classe nouvelle, qui, ne
possédant rien, n'ayant nul espoir de rien posséder, ne jouissant
d'aucun des biens de la vie, pas même de la lumière du jour, ne craint
point, comme le paysan et le bourgeois issu de la Révolution, que
l'ennemi du dehors ne la vienne dépouiller, et, faute de richesses à
défendre, regarde les peuples étrangers sans effroi ni haine. En même
temps, se sont élevées sur tous les marchés du monde des puissances
financières qui, bien qu'elles affectent souvent le respect des
vieilles traditions, sont, par leur fonction même, essentiellement
destructives de l'esprit patriotique et national. Le régime universel
du capital a créé en France, comme partout ailleurs, l'internationale
des travailleurs et le cosmopolitisme des financiers.
Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, pour discerner l'avenir, il
faut regarder non pas aux entreprises des puissants de la terre, mais
aux mouvements confus des masses laborieuses. Cette paix armée, si
lourde pour elles, les nations ne la supporteront pas indéfiniment.
Nous voyons s'organiser chaque jour la communauté du travail
universel.
Je crois à l'union future des peuples et je l'appelle avec cette
ardente charité du genre humain qui, formée dans la conscience latine
au temps d'Epictète et de Sénèque, et pour tant de siècles éteinte par
la barbarie européenne, s'est rallumée dans les coeurs les plus hauts
des âges modernes. Et l'on m'opposerait en vain que ce sont là les
illusions du rêve et du désir: c'est le désir qui crée la vie et
l'avenir prend soin de réaliser les rêves des philosophes. Mais que
nous soyons assurés dès à présent d'une paix que rien ne troublera, il
faudrait être insensé pour le prétendre. Les terribles rivalités
industrielles et commerciales qui grandissent autour de nous font
pressentir au contraire, de futurs conflits et rien ne nous assure que
la France ne se verra pas un jour enveloppée dans une conflagration
européenne ou mondiale. Et l'obligation où elle se trouve de pourvoir
à sa défense n'accroît pas peu les difficultés que lui cause un ordre
social profondément troublé par la concurrence de la production et
l'antagonisme des classes.
Un empire absolu se fait des défenseurs par la crainte; une démocratie
ne s'en assure qu'à force de bienfaits. On trouve la peur ou l'intérêt
à la racine de tous les dévouements. Pour que, au jour du péril, le
prolétaire français défende héroïquement la République, il faut qu'il
s'y trouve heureux ou espère le devenir. Et que sert de se flatter?
Aujourd'hui le sort de l'ouvrier n'est pas meilleur en France qu'en
Allemagne, et il est moins bon qu'en Angleterre et en Amérique.
Je n'ai pu me défendre d'exprimer sur ces importants sujets la vérité
telle qu'elle m'apparaît; c'est une grande satisfaction que de dire
ce qu'on croit utile et juste.
Il ne me reste plus qu'à soumettre au public quelques réflexions sur
l'art malaisé d'écrire l'histoire, et à m'expliquer sur certaines
particularités de forme et de langage qu'on trouvera dans cet ouvrage.
Pour sentir l'esprit d'un temps qui n'est plus, pour se faire
contemporain des hommes d'autrefois, une lente étude et des soins
affectueux sont nécessaires. Mais la difficulté n'est pas tant dans ce
qu'il faut savoir que dans ce qu'il faut ne plus savoir. Si vraiment
nous voulons vivre au XVe siècle, que de choses nous devons oublier:
sciences, méthodes, toutes les acquisitions qui font de nous des
modernes! Nous devons oublier que la terre est ronde et que les
étoiles sont des soleils, et non des lampes suspendues à une voûte de
cristal, oublier le système du monde de Laplace pour ne croire qu'à la
science de saint Thomas, de Dante et de ces cosmographes du moyen âge
qui nous enseignent la création en sept jours et la fondation des
royaumes par les fils de Priam, après la destruction de Troye la
Grande. Tel historien, tel paléographe est impuissant à nous faire
comprendre les contemporains de la Pucelle. Ce n'est pas le savoir qui
lui manque, c'est l'ignorance, l'ignorance de la guerre moderne, de la
politique moderne, de la religion moderne.
Mais lorsque nous aurons oublié, autant que possible, tout ce qui
s'est passé depuis la jeunesse de Charles VII, afin de penser comme un
clerc en exil à Poitiers ou un bourgeois d'Orléans de service sur les
remparts de sa ville, il nous faudra bientôt retrouver toutes nos
ressources intellectuelles pour embrasser l'ensemble des événements et
découvrir l'enchaînement des effets et des causes qui échappaient à ce
bourgeois et à ce clerc. «J'ai raccourci ma vue», dit le Chatterton
d'Alfred de Vigny quand il explique comment il ne voit rien de ce qui
s'est passé après les vieux Saxons. Mais Chatterton composait des
poèmes, de pseudo-chroniques, et non pas une histoire. L'historien
doit tour à tour allonger et raccourcir sa vue. S'il se mêle de conter
une vieille histoire, il lui faudra successivement et parfois à la
même minute la naïveté des foules humaines qu'il fait revivre et la
critique la mieux avertie. Il faut que, par un phénomène étrange de
dédoublement, il soit en même temps l'homme ancien et l'homme moderne
et vive sur deux plans différents, semblable à ce personnage étrange
d'un conte de J.-H. Wells, qui se meut et se sent dans une petite
ville d'Angleterre et qui cependant se voit au fond de l'Océan. J'ai
visité studieusement les villes, les champs, où se sont accomplis les
événements que je me proposais de raconter; j'ai vu la vallée de la
Meuse alors que le printemps la fleurissait et la parfumait, et je
l'ai revue sous un amoncellement de brumes et de nuées; j'ai parcouru
les bords illustres et riants de la Loire, la Beauce aux vastes
horizons que les nuages bordent de montagnes neigeuses,
l'Île-de-France où le ciel est si doux, la Champagne dont les coteaux
pierreux nourrissent encore les vignes basses qui, foulées par l'armée
du Sacre, se refirent feuilles et fruits, dit la légende, et
donnèrent, à la Saint-Martin, une tardive et riche vendange[125]; j'ai
hanté l'âpre Picardie, la baie de Somme si triste et nue sous le vol
des oiseaux de passage, la grasse Normandie, Rouen, ses clochers et
ses tours, ses vieux charniers, ses ruelles humides, ses dernières
maisons de bois aux pignons aigus. Je me suis figuré ces fleuves, ces
terres, ces châteaux et ces villes tels qu'ils étaient il y a cinq
cents ans.
[Note 125: Germain Lefèvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, p. 93.]
J'ai accoutumé mes yeux aux formes qu'affectaient alors les êtres et
les choses. J'ai interrogé ce qui reste de pierre, de fer ou de bois
travaillé par la main de ces vieux artisans, plus libres et par cela
même plus ingénieux que les nôtres, et qui témoignent du besoin de
tout animer et de tout orner. J'ai étudié le mieux que j'ai pu les
images peintes et taillées, non précisément en France, car on n'y
ouvrait guère en ces jours de misère et de mort, mais en Flandre, en
Bourgogne, en Provence, oeuvres d'un style à la fois affecté et naïf,
souvent exquis. Les miniatures se sont animées sous mes yeux et j'y ai
vu revivre les seigneurs, dans la magnificence absurde des «étoffes à
tripes», les dames et les demoiselles un peu diablesses avec leurs
bonnets cornus et leurs pieds pointus; les clercs assis à leur
pupitre, les gens d'armes chevauchant leur coursier et les marchands
leur mule, les laboureurs accomplissant d'avril à mars les travaux du
calendrier rustique, les paysannes dont la grande coiffe est conservée
aujourd'hui par les religieuses. Je me suis rapproché de ces gens qui
furent nos semblables et qui pourtant différaient de nous par mille
nuances du sentiment et de la pensée; j'ai vécu de leur vie; j'ai lu
dans leurs âmes.
On ne trouve nulle part, ai-je besoin de le dire, une image
authentique de Jeanne. Ce qui, dans l'art du XVe siècle, avait trait à
elle, se réduisait à peu de chose: il ne nous en reste presque rien,
une petite tapisserie à bestions, une figurine tracée à la plume sur
un registre, quelques enluminures peintes dans des manuscrits sous les
règnes de Charles VII, de Louis XI, de Charles VIII, et c'est tout. Il
m'a fallu contribuer à l'iconographie si pauvre de Jeanne d'Arc, non
que j'eusse quelque chose à y ajouter, mais au contraire pour en
retrancher ce que les faussaires y ont introduit de ce temps. On
trouvera dans l'appendice IV, à la fin de cet ouvrage[126] la courte
notice où je signale des fraudes déjà anciennes, pour la plupart, et
qui n'avaient pas encore été dénoncées. J'ai limité mes recherches au
XVe siècle, laissant à d'autres le soin d'étudier ces peintures de la
Renaissance dans lesquelles la Pucelle apparaît équipée à l'allemande,
avec le chapeau à plumes et le pourpoint à crevées des reîtres saxons
et des suisses mercenaires[127]? Je ne saurais dire quel est le
prototype de ces portraits, mais ils ressemblent beaucoup à la femme
qui accompagne les soudoyers dans la _Danse des morts_ que Nicolas
Manuel peignit de 1515 à 1521 à Berne, sur le mur du couvent des
dominicains[128]. Au grand siècle, Jeanne d'Arc devient Clorinde,
Minerve, Bellone en costume de ballet[129].
[Note 126: T. II.]
[Note 127: Voir le tableau daté de 1581, conservé au musée
d'Orléans et reproduit dans la _Jeanne d'Arc_ de Wallon, p. 466.]
[Note 128: _La Danse des Morts_, peinte à Berne, dans les années
1515 à 1520, par Nicolas Manuel, lithographiée par Guillaume Stettler,
s. d. in-fº oblong, pl. XX.]
[Note 129: Lanéry d'Arc, _Le livre d'or de Jeanne d'Arc_,
Iconographie, n{os} 2080-2112.]
J'ai cru qu'un récit continu vaudrait mieux que toutes les
controverses et que toutes les discussions pour faire sentir la vie et
connaître la vérité. Il est certain que les textes relatifs à la
Pucelle ne se prêtent pas très bien à ce genre d'histoire: comme je
viens de le montrer, ils sont presque tous suspects à divers égards
et soulèvent à chaque instant des objections; mais je pense qu'en
faisant de ces textes un usage prudent et judicieux, on en peut tirer
encore des données suffisantes pour constituer une histoire positive
de quelque étendue. D'ailleurs, j'ai toujours indiqué mes sources;
chacun sera juge de l'autorité des garants que j'invoque.
Dans mon récit, j'ai rapporté un assez grand nombre de circonstances
qui, sans avoir directement trait à Jeanne, révèlent l'esprit, les
moeurs et les croyances du temps; ces circonstances sont pour la
plupart d'ordre religieux. C'est que l'histoire de Jeanne, je ne puis
assez le dire, est une histoire religieuse, une histoire de sainte,
tout comme celle de Colette de Corbie ou de Catherine de Sienne.
J'ai beaucoup accordé, j'ai peut-être trop accordé au désir de faire
vivre le lecteur au milieu des choses et parmi les hommes du XVe
siècle. Pour ne pas le distraire trop brusquement, j'ai évité de lui
présenter tout rapprochement avec d'autres époques, bien qu'il m'en
vînt un grand nombre à l'esprit.
J'ai nourri mon texte de la forme et de la substance des textes
anciens, mais je n'y ai, autant dire, jamais introduit de citations
littérales: je crois que, sans une certaine unité de langage, un livre
est illisible, et j'ai voulu être lu.
Ce n'est pas par affectation de style ni par goût artiste que j'ai
gardé le plus que j'ai pu le ton de l'époque et préféré les formes
archaïques de la langue toutes les fois que j'ai cru qu'elles seraient
intelligibles; c'est parce qu'on change les idées en changeant les
mots et qu'on ne peut substituer aux termes anciens des termes
modernes sans altérer les sentiments ou les caractères.
J'ai tâché de garder un ton simple et familier. On écrit trop souvent
l'histoire d'un ton noble qui la rend ennuyeuse et fausse.
S'imagine-t-on que les faits historiques sortent du train ordinaire
des choses et de la mesure commune de l'humanité?
Une tentation terrible pour l'historien d'une telle histoire, c'est de
se jeter dans la bataille. Il n'y a guère de moderne récit de ces
vieux assauts où l'on ne voie l'auteur, ecclésiastique ou professeur,
s'élancer, la plume à l'oreille, sous les flèches anglaises, au côté
de la Pucelle. Je crois qu'au risque de ne point montrer toute la
beauté de son coeur, il vaut mieux ne pas paraître dans les affaires
qu'on raconte.
J'ai écrit cette histoire avec un zèle ardent et tranquille; j'ai
cherché la vérité sans mollesse, je l'ai rencontrée sans peur. Alors
même qu'elle prenait un visage étrange, je ne me suis pas détourné
d'elle. On me reprochera mon audace jusqu'à ce qu'on me reproche ma
timidité.
Je suis heureux d'exprimer ma gratitude à mes illustres confrères, MM.
Paul Meyer et Ernest Lavisse, dont les conseils m'ont été précieux. Je
dois beaucoup à M. Petit-Dutaillis, qui a bien voulu me présenter des
observations dont j'ai tenu compte. J'ai grandement à me louer de
l'aide que m'ont prêté M. Henri Jadart, secrétaire de l'Académie de
Reims, M. E. Langlois, professeur à la Faculté des lettres de Lille,
M. Camille Bloch, l'ancien archiviste du Loiret, M. Noël Charavay,
expert en autographes, et M. Raoul Bonnet.
M. Pierre Champion, qui, très jeune encore, s'est fait connaître par
de beaux travaux historiques, a mis à ma disposition le résultat de
ses recherches avec un désintéressement que je ne saurais assez
reconnaître et il a bien voulu relire attentivement tout mon travail.
M. Jean Brousson m'a fait profiter des ressources de sa perspicacité
qui passent de beaucoup ce qu'on est en droit d'attendre d'un
secrétaire.
Au siècle que j'ai essayé de faire revivre en cet ouvrage, un démon
nommé Titivillus mettait chaque soir dans son sac toutes les lettres
omises ou changées par les copistes durant la journée et les portait
en enfer, pour que Saint-Michel, alors qu'il pèserait les âmes de ces
scribes négligents, mît la part de chacun dans le plateau des
iniquités. Je crois que ce diable, justement vétilleux, s'il a survécu
à la découverte de l'imprimerie, assume aujourd'hui la lourde tâche
de relever les coquilles semées dans les livres qui prétendent à
l'exactitude; car il serait bien naïf de s'occuper des autres. Je
pense qu'il met ces coquilles, selon le cas, à la charge du prote ou
de l'auteur. J'ai une infinie reconnaissance à mes éditeurs et amis
MM. Calmann-Lévy et à leurs excellents collaborateurs d'avoir, par
leurs soins et leur expérience, allégé de beaucoup le sac dont
Titivillus me chargera au jour du jugement.
VIE DE JEANNE D'ARC
CHAPITRE PREMIER
L'ENFANCE.