historique les éléments d'une étude clinique, plusieurs savants ont
tenté de définir l'état pathologique qui rendait cette jeune fille
apte à subir de fausses perceptions de l'ouïe et de la vue[68]. Comme
la psychiatrie a fait en ces dernières années de rapides progrès, je
me suis adressé à un savant éminent qui connaît l'état actuel de cette
science, à laquelle il a apporté lui-même d'importantes contributions.
J'ai demandé au docteur Georges Dumas, professeur à la Sorbonne, si la
science dispose d'éléments suffisants pour établir rétrospectivement
le diagnostic de Jeanne. Il m'a envoyé en réponse une lettre qu'on
lira dans l'appendice I de cet ouvrage[69].
[Note 68: Brière de Boismont, _De l'hallucination historique, ou
étude médico-psychique sur les voix et les révélations de Jeanne
d'Arc_, 1861, in-8º.--Le vicomte de Mouchy, _Jeanne d'Arc, étude
historique et psychologique_, Montpellier, 1868, in-8º, 67 p.]
[Note 69: T. II.]
Je n'ai pas qualité pour aborder ce sujet. Du moins puis-je, sans
sortir de ma compétence, présenter, relativement aux hallucinations de
Jeanne d'Arc, une observation qui m'a été suggérée par l'étude des
textes. Cette observation est d'une conséquence infinie; je la
contiendrai rigoureusement dans les limites que me tracent la nature
et l'objet de cet ouvrage.
Les visionnaires qui se croient investis d'une mission divine se
distinguent des autres illuminés par des caractères singuliers. Si
l'on étudie les mystiques de ce genre, si on les rapproche les uns des
autres, on s'apercevra qu'ils présentent entre eux des traits de
ressemblance qu'on peut suivre jusque dans des détails très menus,
qu'ils se répètent tous dans certaines de leurs paroles et dans
certains de leurs actes, et peut-être, en reconnaissant le
déterminisme étroit auquel sont soumis les mouvements de ces
hallucinés, éprouve-t-on quelque surprise à voir la machine humaine
fonctionner, sous l'action d'un même agent mystérieux, avec cette
uniformité fatale. Jeanne appartient à ce groupe religieux, et il est
intéressant de la comparer à cet égard à sainte Catherine de
Sienne[70], à sainte Colette de Corbie[71], à Yves Nicolazic, le
paysan de Kernanna[72], à Suzette Labrousse, l'inspirée de l'Église
constitutionnelle[73] et à tant d'autres voyants et voyantes de cet
ordre qui ont entre eux un air de famille. Trois visionnaires surtout
sont étroitement apparentés avec Jeanne. Le premier en date est un
vavasseur de Champagne, qui avait mission de parler au roi Jean. J'ai
suffisamment fait connaître ce saint homme dans le présent ouvrage. Le
second est un maréchal ferrant de Salon, qui avait mission de parler à
Louis XIV; le troisième, un paysan de Gallardon, nommé Martin, qui
avait mission de parler à Louis XVIII. On trouvera en appendice, des
notices sur ce maréchal et sur ce laboureur, qui tous deux eurent des
apparitions et montrèrent un signe au roi[74]. Les ressemblances que
ces trois hommes, malgré la contrariété des sexes, présentent avec
Jeanne d'Arc sont intimes et profondes, elles tiennent à leur nature
même; et les différences, qui semblent au premier aspect séparer si
largement Jeanne de ces visionnaires, sont d'ordre esthétique,
social, historique, par conséquent extérieures et contingentes. Sans
doute il y a d'eux à elle contraste d'apparence et de fortune; ils
présentent autant de disgrâce qu'elle exerce de charme et c'est un
fait qu'ils échouèrent misérablement tandis qu'elle grandit en force
et fleurit en légende. Mais c'est le propre de l'esprit scientifique
de reconnaître dans le plus bel individu et dans le plus misérable
avorton d'une même espèce des caractères communs, attestant l'identité
d'origine.
[Note 70: _Acta Sanctorum_, 1675, Avril, III, 851.]
[Note 71: _Ibid._, Mars, I, 532.]
[Note 72: Le Père Hugues de Saint-François, _Les grandeurs de sainte
Anne_, Rennes, 1657, in-8º.--L'abbé Max Nicol, _Sainte-Anne-d'Auray_,
Paris, Bruxelles, s. d. in-8º, pp. 37 et suiv.--M. le docteur G. de
Closmadeuc a bien voulu me communiquer son précieux travail inédit sur
Yves Nicolazic, dans lequel on retrouve la sûreté d'information et de
critique qui caractérise ses études d'histoire locale.]
[Note 73: _Recueil des ouvrages de la célèbre mademoiselle
Labrousse, du Bourg de Vauxains, en Périgord, canton de Ribeirac,
département de la Dordogne, actuellement prisonnière au château
Saint-Ange, à Rome_, Bordeaux, 1797, in-8º.--E. Lairtullier, _Les
femmes célèbres de 1789 à 1795_, Paris, 1842, in-8º, t. I, pp. 212 et
suiv.--Abbé Chr. Moreau, _Une mystique révolutionnaire, Suzette
Labrousse_, Paris, 1886, in-8º.--A. France, _Suzette Labrousse_,
Paris, 1907, in-12.]
[Note 74: T. II, appendices II et III.]
De notre temps, les libres penseurs, empreints pour la plupart de
spiritualisme, se refusent à reconnaître en Jeanne non seulement cet
automatisme qui détermine les actes d'une voyante comme elle, non
seulement les influences d'une hallucination perpétuelle, mais
jusqu'aux suggestions de l'esprit religieux. Ce qu'elle faisait par
sainteté et dévotion, ils veulent qu'elle l'ait fait par enthousiasme
raisonné. De telles dispositions se remarquent chez l'honnête et
savant Quicherat qui met, à son insu, beaucoup de philosophie
éclectique dans la piété de la Pucelle. Cette façon de voir ne fut pas
sans inconvénients. Elle amena les historiens de libre pensée à
exagérer jusqu'à l'absurde les facultés intellectuelles de cette
enfant, à lui attribuer ridiculement des talents militaires et à
substituer à la naïve merveille du XVe siècle un phénomène
polytechnique. Les historiens catholiques de notre temps sont plus
dans la nature et dans la vérité quand ils font de la Pucelle une
sainte. Par malheur, l'idée de la sainteté s'est beaucoup affadie dans
l'Église depuis le concile de Trente, et les historiens orthodoxes
sont peu disposés à rechercher les variations de l'Église catholique à
travers les âges. Aussi nous la rendent-ils béate et moderne. Si bien
que, pour trouver la plus étrangement travestie de toutes les Jeanne
d'Arc, on hésiterait entre leur miraculeuse protectrice de la France
chrétienne, patronne des officiers et des sous-officiers, modèle
inimitable des élèves de Saint-Cyr, et la druidesse romantique, la
garde nationale inspirée, la canonnière patriote des républicains,
s'il ne s'était trouvé un Père jésuite pour faire une Jeanne d'Arc
ultramontaine[75].
[Note 75: Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, 5 vol. grand
in-8º, Paris, 1894-1902. En parlant de ce livre dans une étude sur
l'_Abjuration de Jeanne d'Arc_ (Paris, 1902, pp. 7 et 8, note), le
chanoine Ulysse Chevalier, auteur d'un précieux _Répertoire des
sources du moyen âge_, s'exprime avec beaucoup de sens et de fermeté.
«Par les dimensions de ses cinq volumes, dit-il, cet ouvrage pourrait
faire l'illusion d'être la plus ample histoire de Jeanne d'Arc; il
n'en est rien. C'est un chaos de mémoires traduits ou mis en français
de notre temps, de réflexions et de controverses contre la libre
pensée, représentée par Michelet, H. Martin, Quicherat, Vallet de
Viriville, Sim. Luce et Jos. Fabre. Deux titres suffiront pour donner
une idée du ton. «Les pseudo-théologiens bourreaux de Jeanne d'Arc,
bourreaux de la Papauté» (t. I, p. 87). «L'Université de Paris et le
brigandage de Rouen» (p. 149). L'auteur juge trop souvent le XVe
siècle d'après les préoccupations du XIXe. Est-il sûr que, membre de
l'Université de Paris, en 1431, il eût pensé et jugé en faveur de
Jeanne d'Arc, à l'encontre de ses collègues?».]
Je n'ai pas soulevé de doutes sur la sincérité de Jeanne. On ne peut
la soupçonner de mensonge: elle crut fermement recevoir sa mission de
ses voix. Il est plus difficile de savoir si elle ne fut pas dirigée à
son insu. Ce que nous connaissons d'elle avant son arrivée à Chinon se
réduit à très peu de chose. On est porté à croire qu'elle avait subi
certaines influences; c'est le cas de toutes les visionnaires: un
directeur, qu'on ne voit pas, les mène. Il en dut être ainsi de
Jeanne. On l'entendit qui disait, à Vaucouleurs, que le dauphin avait
le royaume en _commende_[76]. Ce n'était pas les gens de son village
qui lui avaient appris ce terme. Elle récitait une prophétie qu'elle
n'avait pas inventée et qui, visiblement, avait été fabriquée pour
elle.
[Note 76: _Procès_, t. II, p. 456.]
Elle dut fréquenter des prêtres fidèles à la cause du dauphin Charles
et qui surtout souhaitaient la fin de la guerre. Les abbayes étaient
incendiées, les églises pillées, le service divin aboli[77]. Ces
pieuses gens qui soupiraient après la paix, voyant que le traité de
Troyes ne l'avait pu donner, l'attendaient seulement de l'expulsion
des Anglais. Et ce qu'il y eut de rare, d'extraordinaire et comme
d'ecclésiastique et de religieux en cette jeune paysanne, ce n'est pas
qu'elle se crût appelée à chevaucher et à guerroyer, c'est que dans
«sa grande pitié», elle annonçât la fin prochaine de la guerre, par la
victoire et le sacre du roi, alors que les seigneurs des deux pays et
les gens d'armes des deux partis n'avaient ni soupçon ni désir que la
guerre finît jamais.
[Note 77: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères,
hôpitaux en France vers le milieu du XVe siècle_, Mâcon, 1897, in-8º.]
La mission dont elle se croyait chargée par l'ange et à laquelle elle
consacrait sa vie, était extraordinaire, sans doute, étonnante,
inouïe; mais non toutefois au-dessus de ce que des saints et des
saintes avaient déjà tenté dans l'ordre des affaires humaines. Jeanne
d'Arc fleurit au déclin des grands âges catholiques, alors que la
sainteté, qui s'accompagnait volontiers de toutes sortes de
bizarreries, d'illusions et de folies, était encore souverainement
puissante sur les âmes. Et de quels miracles n était-elle pas capable
quand elle agissait par la force du coeur et par les grâces de
l'esprit? Du XIIIe au XVe siècle, les serviteurs de Dieu accomplissent
des travaux merveilleux. Saint Dominique, pris d'une fureur sacrée,
extermine l'hérésie par le fer et le feu; saint François d'Assise
institue, pour un jour, la pauvreté sur le monde; saint Antoine de
Padoue défend les artisans et les marchands contre l'avarice et la
cruauté des seigneurs et des évêques; sainte Catherine ramène le Pape
à Rome. Était-il donc impossible à une sainte fille, avec l'aide de
Dieu, de rétablir dans le malheureux royaume de France le pouvoir
royal institué par Notre-Seigneur lui-même et de faire sacrer le
nouveau Joas échappé à la mort pour le salut du peuple saint?
C'est ainsi que les Français pieux, en 1428, concevaient la mission de
la Pucelle. Elle se donnait pour une dévote fille, inspirée de Dieu.
Il n'y avait rien d'incroyable à cela. En annonçant qu'elle avait
révélations de monseigneur saint Michel sur le fait de la guerre, elle
inspirait aux gens d'armes armagnacs et aux bourgeois d'Orléans autant
de confiance que pouvait en communiquer aux mobiles de la Loire, dans
l'hiver de 1871, un ingénieur républicain, inventeur d'une poudre sans
fumée ou d'un canon perfectionné. Ce qu'on attendait de la science en
1871 on l'attendait de la religion en 1428, de sorte que le Bâtard
d'Orléans put songer à employer Jeanne aussi naturellement que
Gambetta pensa à recourir aux connaissances techniques de M. de
Freycinet.
Ce qu'on ne remarque pas assez, c'est que le parti français la mit en
oeuvre très adroitement. Les clercs de Poitiers, tout en l'examinant
avec lenteur sur ses moeurs et sa foi, la faisaient valoir. Ces clercs
de Poitiers n'étaient pas des religieux étrangers au monde, c'était le
Parlement du roi légitime, c'étaient les exilés de l'Université, des
hommes très engagés dans les affaires du royaume, très compromis dans
les révolutions, dépouillés et ruinés, et fort impatients de rentrer
dans leurs biens; et le plus habile homme du Conseil, l'archevêque duc
de Reims, chancelier du royaume, les dirigeait. Par la durée et la
solennité de leurs interrogatoires, ils attiraient sur Jeanne la
curiosité, l'intérêt, l'espoir des âmes émerveillées[78].
[Note 78: O. Raguenet, _Les juges de Jeanne d'Arc à Poitiers,
membres du Parlement ou gens d'Église?_ dans _Lettres et mémoires de
l'Académie de Sainte-Croix d'Orléans_, VII, 1894, pp. 399-442.--D.
Lacombe, _L'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, maître Jean Rabateau,
président au Parlement de Poitiers_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891,
pp. 46-66.]
La ville d'Orléans avait, pour se défendre, des murs, des fossés, des
canons, des gens d'armes et de l'argent. Les Anglais n'avaient pu ni
l'enlever d'assaut ni l'investir. Entre leurs bastilles passaient des
convois, des compagnies. On fit entrer Jeanne dans la ville avec une
belle armée de secours. Elle amenait des troupeaux de boeufs, de
moutons et de porcs. Les habitants crurent recevoir un ange du
Seigneur. Cependant les assiégeants étaient épuisés d'hommes et
d'argent. Ils avaient perdu tous leurs chevaux. Loin de pouvoir tenter
désormais une nouvelle attaque, ils n'avaient pas la force de tenir
longtemps dans leurs bastilles. À la fin d'avril, il y avait quatre
mille Anglais devant Orléans, et peut-être moins, car il s'en partait,
comme on disait, tous les jours; et les déserteurs allaient par
troupes piller les villages. Dans le même temps, la ville était
défendue par six mille gens d'armes et gens de trait et plus de trois
mille hommes des milices bourgeoises. À Saint-Loup, il y eut quinze
cents Français contre quatre cents Anglais; aux Tourelles, cinq mille
Français contre quatre ou cinq cents Anglais. En se retirant, les
Godons abandonnaient à leur sort les petites garnisons de Jargeau, de
Meung et de Beaugency. On peut juger de l'état de l'armée anglaise par
la bataille de Patay, qui ne fut point une bataille, mais un massacre,
et où Jeanne n'arriva que pour gémir sur la cruauté des vainqueurs.
Néanmoins, les lettres du roi aux bonnes villes lui attribuèrent une
part de la victoire. C'était donc que le Conseil royal faisait
étendard de sa sainte Pucelle.
Au fond, que pensaient d'elle ceux qui l'employaient, les Regnault de
Chartres, les Robert Le Maçon, les Gérard Machet? Sans doute, ils
n'étaient pas en état de discerner l'origine des illusions dont elle
était enveloppée. Et, bien qu'il se trouvât alors des athées parmi les
gens d'Église, l'apparition de saint Michel archange n'était pas pour
étonner la plupart d'entre eux. Rien alors ne paraissait plus naturel
qu'un miracle. Mais de près les miracles ne se voient pas. Ils avaient
cette jeune fille sous les yeux; ils s'apercevaient que, pour sainte
et bonne qu'elle fût, elle n'exerçait point un pouvoir surhumain.
Tandis que les gens d'armes et tout le commun peuple l'accueillaient
comme la Pucelle de Dieu et l'ange envoyé du ciel pour le salut du
royaume, ces bons seigneurs ne songeaient qu'à profiter des sentiments
de confiance qu'elle inspirait et qu'ils ne partageaient guère. La
voyant ignorante au possible et la jugeant, sans doute, moins
intelligente qu'elle n'était, ils entendaient la conduire à leur idée.
Ils durent bientôt s'apercevoir que ce n'était pas toujours facile.
Elle était une sainte; les saintes sont intraitables. Quels furent au
vrai les rapports du Conseil royal avec la Pucelle? Nous l'ignorons et
c'est un secret qui ne sera jamais pénétré. Les juges de Rouen
croyaient savoir qu'elle recevait des lettres de saint Michel[79]. Il
est possible qu'on ait abusé quelquefois de sa simplicité. Nous avons
des raisons de croire que la marche sur Reims ne lui fut pas suggérée
en France; mais il est certain que le chancelier du royaume, messire
Regnault de Chartres, archevêque de Reims, avait grande envie d'être
rétabli sur le siège du bienheureux Remi et de jouir de ses bénéfices.
[Note 79: _Procès_, t. I, p. 146.]
Dans le fait, cette campagne du sacre ne fut qu'une suite de
négociations appuyées par des lances. On voulut montrer aux bonnes
villes un roi saint et pacifique. Si l'on avait eu envie de se
battre, on serait allé sur Paris ou en Normandie.
Cinq ou six témoins, capitaines, magistrats, ecclésiastiques et une
honnête veuve déposèrent à l'enquête de 1456 que Jeanne était entendue
au fait de guerre. Ils s'accordèrent à dire qu'elle montait à cheval
et maniait la lance mieux que personne. Un maître des requêtes révéla
qu'elle émerveillait l'armée par la longueur du temps qu'elle pouvait
rester en selle. Ce sont là des mérites qu'on ne saurait lui refuser
et l'on ne contestera pas non plus cette diligence, cette ardeur, que
Dunois vante en elle à l'occasion d'une démonstration faite, la nuit,
devant Troyes. Quant à l'opinion, que cette jeune fille était très
habile à rassembler et à conduire une armée et s'entendait surtout à
diriger l'artillerie, elle est plus difficile à partager et il en
faudrait un autre garant que ce pauvre duc d'Alençon qui ne passa
jamais pour un homme raisonnable[80]. Ce que nous venons de dire du
procès de réhabilitation fait suffisamment comprendre ces étranges
appréciations. Il était entendu que Jeanne recevait de Dieu ses
inspirations militaires. On ne craignait plus dès lors de les admirer
trop et on les vantait un peu à tort et à travers.
[Note 80: _Procès_, t. III, pp. 2 et suiv., p. 96.]
Le duc d'Alençon fut après tout bien modéré en faisant de la Pucelle un
artilleur distingué. Dès l'année 1429 un humaniste du parti de Charles
VII disait dans la langue de Cicéron qu'elle égalait et surpassait, pour
la gloire des armes, Hector, Alexandre, Hannibal et César. «_Non Hectore
reminiscat et gaudeat Troja, exultet Graecia Alexandro, Annibale Africa,
Italia Caesare et Romanis ducibus omnibus glorietur, Gallia etsi ex
pristinis multos habeat, hac tamen una Puella contenta, audebit se
gloriari et laude bellica caeteris nationibus se comparare, verum
quoque, si expediet, se anteponere_[81].»
[Note 81: Lettre d'Alain Chartier dans _Procès_, t. V, pp. 135,
136.--Capitaine P. Marin, _Jeanne d'Arc tacticien et stratégiste_,
Paris, 1889, 4 vol. in-12.--Le général Canonge, _Jeanne d'Arc
guerrière_, Paris, 1907, in-8º.]
Jeanne, toujours en prières et en extase, n'observait pas l'ennemi,
elle ne connaissait pas les chemins, elle ne tenait aucun compte des
effectifs engagés, ne se souciait ni de la hauteur des murs ni de la
largeur des fossés. On entend aujourd'hui des officiers discuter le
génie tactique de la Pucelle[82]. Elle n'avait qu'une tactique,
c'était d'empêcher les hommes de blasphémer le Seigneur et de mener
avec eux des ribaudes; elle croyait qu'ils seraient détruits pour
leurs péchés mais que, s'ils combattaient en état de grâce, ils
auraient la victoire. C'était là toute sa science militaire, hors
toutefois qu'elle ne craignait pas le danger. Elle montrait le plus
doux et le plus fier courage; elle était plus vaillante, plus
constante, plus généreuse que les hommes et digne en cela de les
conduire. Et n'est-ce pas une chose admirable et rare que de voir tant
d'héroïsme uni à tant d'innocence?
[Note 82: _Rossel et la légende de Jeanne d'Arc_, dans la _Petite
République_ du 15 juillet 1896.--_Jeanne d'Arc soldat_, par Art Roë,
dans le _Temps_ du 8 mai 1907.--Voyez aussi les ouvrages du capitaine
Marin, si recommandables d'ailleurs par le soin et la bonne foi.]
À vrai dire, certains chefs et notamment les princes du sang royal
n'en savaient pas beaucoup plus qu'elle. Pour faire la guerre, en ce
temps-là, il suffisait de monter à cheval. Il n'existait point de
cartes. On n'avait nulle idée de marches sur plusieurs lignes,
d'opérations d'ensemble, d'une campagne méthodiquement combinée, d'un
effort prolongé en vue de grands résultats. L'art militaire se
réduisait à quelques ruses de paysans et à certaines règles de
chevalerie. Les routiers, partisans et capitaines d'aventure, savaient
tous les tours du métier; mais ils ne connaissaient ni amis ni ennemis
et n'avaient de coeur qu'à piller. Les nobles montraient grand vouloir
d'acquérir honneur et louange; en fait, ils songeaient au gain. Alain
Chartier disait d'eux: «Ils crient aux armes, mais ils courent à
l'argent[83].»
[Note 83: Alain Chartier, _Oeuvres_, éd. André du Chesne, p. 412.]
La guerre devant durer autant que la vie, on la menait doucement. Les
gens d'armes, cavaliers et piétons, archers, arbalétriers, tant
Armagnacs qu'Anglais et Bourguignons se battaient sans beaucoup
d'ardeur. Ils étaient braves assurément; ils étaient prudents aussi et
l'avouaient sans nulle honte. Jean Chartier, chantre de Saint-Denys,
chroniqueur des rois de France, conte comment les Français
rencontrèrent une fois les Anglais près de Lagny et il ajoute: «Et y
ot très dure et aspre besongne, car les François n'estoient guères
plus que les Englois[84].» Ces gens simples avouaient qu'il est
chanceux de se battre un contre un, attendu qu'un homme en vaut un
autre. Ce n'étaient pas des esprits nourris de Plutarque comme les
hommes de la Révolution et de l'Empire. Et ils n'avaient pour leur
hausser le coeur ni les carmagnoles de Barrère, ni les hymnes de
Marie-Joseph Chénier, ni les bulletins de la grande armée. On se
demande bonnement pourquoi ces capitaines, ces gens d'armes allaient
se battre ici plutôt que là? Pour trouver à manger.
[Note 84: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII_, t. I, p.
121.]
Ces guerres perpétuelles étaient peu meurtrières. Durant ce qu'on
appela la mission de Jeanne d'Arc, d'Orléans à Compiègne, les Français
perdirent à peine quelques centaines d'hommes. Les Anglais furent
beaucoup plus abîmés, parce qu'ils fuyaient et que c'était l'habitude
des vainqueurs de tuer dans les déroutes tout ce qui ne valait pas la
peine d'être pris à rançon. Mais les batailles étaient rares, partant
les défaites, et le nombre des combattants petit. Il n'y avait en
France qu'une poignée d'Anglais. On ne se battait, autant dire, que
pour piller. Ceux qui souffraient de la guerre, c'étaient ceux qui ne
la faisaient pas, les bourgeois, les religieux, les paysans. Les
paysans enduraient les maux les plus cruels, et il est concevable
qu'une paysanne ait tenu la campagne avec une fermeté, une
obstination, une ardeur inconnues à toute la chevalerie.
Ce n'est pas Jeanne qui a chassé les Anglais de France; si elle a
contribué à sauver Orléans, elle a plutôt retardé la délivrance en
faisant manquer, par la marche du Sacre, l'occasion de recouvrer la
Normandie. La mauvaise fortune des Anglais à partir de 1428 s'explique
très naturellement: tandis que dans la paisible Guyenne, où ils
faisaient la culture, le négoce, la navigation et administraient
habilement les finances, le pays, qu'ils rendaient prospère, leur
était très attaché; au contraire, sur les bords de la Seine et de la
Loire, ils ne prenaient pas pied; ils n'avaient jamais pu s'y
implanter, y mettre du monde en suffisance, y faire de solides
établissements. Enfermés dans les forteresses et les châteaux, ils ne
cultivaient pas assez le sol pour le conquérir: car on ne s'empare
vraiment de la terre que par le labour; ils la laissaient en friche et
l'abandonnaient aux partisans qui les harcelaient et les épuisaient.
Leurs garnisons ridiculement petites se trouvaient prisonnières dans
le pays de conquête. Ils avaient les dents longues; mais un brochet
n'avale pas un boeuf. On avait bien vu après Crécy, après Poitiers,
qu'ils étaient trop petits et la France trop grande. Pouvaient-ils
mieux réussir après Verneuil, sous le règne troublé d'un enfant, au
milieu des discordes civiles, manquant d'hommes et d'argent et quand
il leur fallait encore contenir le pays de Galles, l'Irlande et
l'Écosse? En 1428, ils n'étaient qu'une poignée en France et ne s'y
maintenaient que par le duc de Bourgogne qui dès lors les exécrait et
leur voulait tout le mal possible.