Produced by wagner, Mireille Harmelin, Christine P. Travers
and the Online Distributed Proofreaders at
http://dp.ratsko.net
[Note au lecteur de ce fichier digital:
Les lettres supérieures inhabituelles sont encadrées par des
parenthèses.
Ainsi que dans le livre original, les références de quelques notes de
fin de page sont incomplètes.
Certaines pages étaient manquantes lors de la création de ce fichier,
et n'ont été rajoutées que plus tard. De ce fait, la numérotation de
certaines notes de fin de pages n'est pas séquentielle (ex: 54, 54a,
etc.).]
ANATOLE FRANCE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
VIE
DE
JEANNE D'ARC
I
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
_Published february fifth, copyright nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et
Cie._
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
compris la Hollande.
PRÉFACE
Mon premier devoir serait de faire connaître les sources de cette
histoire; mais L'Averdy, Buchon, J. Quicherat, Vallet de Viriville,
Siméon Luce, Boucher de Molandon, MM. Robillard de Beaurepaire, Lanéry
d'Arc, Henri Jadart, Alexandre Sorel, Germain Lefèvre-Pontalis, L.
Jarry et plusieurs autres savants, ont publié et illustré les
documents de toute sorte d'après lesquels on peut écrire la vie de
Jeanne d'Arc. Je m'en réfère à leurs travaux qui forment une opulente
bibliothèque[1] et, sans entreprendre une nouvelle étude littéraire de
ces documents, j'indiquerai seulement, d'une façon rapide et
générale, les raisons qui m'ont dirigé dans l'usage que j'ai cru
devoir en faire. Ces documents sont: 1º le procès de condamnation; 2º
les chroniques; 3º le procès de réhabilitation; 4º les lettres, actes
et autres pièces détachées.
[Note 1: Le P. Lelong, _Bibliothèque historique de la France_,
Paris, 1768 (5 vol. in fol.), II, n. 17172-17242.--Potthast,
_Bibliotheca medii oevi_, Berlin, 1895, in-8º, t. 1, pp. 643 et
suiv.--U. Chevalier, _Répertoire des sources historiques du Moyen
Âge_, Paris, in-8º, 1877, pp. 1247-1255; _Jeanne d'Arc,
biobibliographie_, Montbéliard, 1878 [Extrait]; _Supplément au
Répertoire_, Paris, 1883, pp. 2684-2686, in-8º.--Lanéry d'Arc, _Le
livre d'Or de Jeanne d'Arc, bibliographie raisonnée et analytique des
ouvrages relatifs à Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, gr. in-8º et
supplément.--A. Molinier, _Les sources de l'histoire de France des
origines aux guerres d'Italie_, IV: _Les Valois_, 1328-1461, Paris,
1904, pp. 310-348.]
1º Le procès de condamnation[2] est un trésor pour l'historien. Les
questions des interrogateurs ne sauraient être étudiées avec trop de
soin: elles procèdent d'informations faites à Domremy et en divers
pays de France où Jeanne avait passé, et qui n'ont point été
conservées. Les juges de 1431, est-il besoin de le dire? ne
recherchaient en Jeanne que l'idolâtrie, l'hérésie, la sorcellerie et
les autres crimes contre l'Église; ils n'en examinèrent pas moins tout
ce qu'ils purent connaître de la vie de cette jeune fille, enclins,
comme ils l'étaient, à découvrir du mal dans chacun des actes et dans
chacune des paroles de celle qu'ils voulaient perdre pour déshonorer
son roi. Tout le monde sait le prix des réponses de la Pucelle; elles
sont d'une héroïque sincérité et, le plus souvent, d'une clarté
limpide. Cependant, il n'y faut pas tout prendre à la lettre. Jeanne,
qui ne regarda jamais l'évêque ni le promoteur comme ses juges,
n'était pas assez simple pour leur dire l'entière vérité. C'était
déjà, de sa part, beaucoup de candeur que de les avertir qu'ils ne
sauraient pas tout[3]. Il faut reconnaître aussi qu'elle manquait
étrangement de mémoire. Je sais bien qu'un greffier admirait qu'elle
se rappelât très exactement, au bout de quinze jours, ce qu'elle avait
répondu à l'interrogateur[4]. C'est possible, bien qu'elle variât
quelquefois dans ses dires. Il n'en est pas moins certain qu'il ne lui
restait, après un an, qu'un souvenir confus de certains faits
considérables de sa vie. Enfin, ses hallucinations perpétuelles la
mettaient le plus souvent hors d'état de distinguer le vrai du faux.
[Note 2: Jules Quicherat, _Procès de condamnation et de
réhabilitation de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8º, 1841, t. I.]
[Note 3: _Procès_, t. I. p. 93 et _passim_.]
[Note 4: _Ibid._, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]
L'instrument du procès est suivi d'une information sur plusieurs
paroles dites par Jeanne _in articulo mortis_[5]. Cette information ne
porte pas la signature des greffiers. De ce fait la pièce est
irrégulière au point de vue de la procédure; elle n'en constitue pas
moins un document historique d'une authenticité certaine. Je crois que
les choses se sont passées à peu près comme ce procès-verbal
extra-judiciaire les rapporte. On y trouve exposée la seconde
rétractation de Jeanne et cette rétractation ne fait point de doute,
puisque Jeanne est morte administrée. Ceux mêmes qui ont, au procès de
réhabilitation, signalé l'irrégularité de cette pièce, n'en ont
nullement taxé le contenu de fausseté.
[Note 5: _Ibid._, t. I, pp. 478 et suiv.]
2º Les chroniqueurs d'alors, tant français que bourguignons, étaient
des chroniqueurs à gages. Tout grand seigneur avait le sien. Tringant
dit que son maître «ne donnoit point d'argent pour soy faire mettre ès
croniques»[6], et qu'il n'y fut pas mis à cause de cela. La plus
vieille chronique où il soit parlé de la Pucelle est celle de Perceval
de Cagny, serviteur de la maison d'Alençon, écuyer d'écurie du duc
Jean[7]. Elle fut rédigée en l'an 1436, c'est-à-dire six ans seulement
après la mort de Jeanne. Mais elle ne le fut pas par lui; il n'avait,
de son propre aveu, «le sens, mémoire, ne l'abillité de savoir faire
metre par escript ce, ne autre chose mendre de plus de la moitié[8]».
C'est l'ouvrage d'un clerc qui rédige avec soin. On n'est pas surpris
qu'un chroniqueur aux gages de la maison d'Alençon expose de la façon
la moins favorable au roi et à son conseil les différends qui
s'élevèrent entre le sire de la Trémouille et le duc d'Alençon au
sujet de la Pucelle. Mais on aurait attendu d'un scribe, qui est
censé écrire sous la dictée d'un domestique du duc Jean, un récit
moins inexact et moins vague des faits d'armes accomplis par la
Pucelle en compagnie de celui qu'elle appelait son beau duc. Bien que
cette chronique fût écrite à une époque où l'on n'imaginait pas que le
procès de 1431 pût être un jour révisé, la Pucelle y est considérée
comme opérant par des moyens surnaturels et ses actes y révèlent un
caractère hagiographique qui leur ôte toute vraisemblance. Au reste,
la portion de la chronique dite de Perceval de Cagny, qui traite de la
Pucelle, est brève: vingt-sept chapitres de quelques lignes chacun.
Quicherat croit que c'est la meilleure chronique qu'on ait sur Jeanne
d'Arc[9], et peut-être, en effet, que les autres valent moins encore.
[Note 6: Jean de Bueil, _le Jouvencel_, éd. C. Fabre et L.
Lecestre, Paris, 1887, in-8º, t. II, p. 283.]
[Note 7: Perceval de Cagny, _Chroniques_, publiées par H.
Moranvillé, Paris, 1902, in-8º.]
[Note 8: _Ibid._, p. 31.]
[Note 9: _Procès_, t. IV, p. 1.]
Gilles le Bouvier, roi d'armes du pays de Berry[10], qui avait
quarante-trois ans en 1429, est un peu plus judicieux que Perceval de
Cagny, et, bien qu'il brouille souvent les dates, mieux au fait des
opérations militaires. Mais il est trop sommaire pour nous apprendre
grand'chose.
[Note 10: _Ibid._, t. IV, pp. 40 à 50.--D. Godefroy, _Histoire de
Charles VII_, Paris, 1661, in-fol., pp. 369-474.]
Jean Chartier, chantre de Saint-Denys[11], exerçait l'office de
chroniqueur de France en 1449. C'est donc, comme on eût dit deux
siècles plus tard, un historiographe du roi. Il y paraît à la manière
dont il rapporte la fin de Jeanne d'Arc. Après avoir dit qu'elle fut
longtemps gardée en prison par les ordres de Jean de Luxembourg, il
ajoute: «Lequel Luxembourg la vendit aux Angloiz, qui la menèrent à
Rouen, où elle fut durement traictée; et tellement que, après grant
dillacion de temps, sans procez, maiz de leur voulenté indeue, la
firent ardoir en icelle ville de Rouen publiquement... qui fut bien
inhumainement fait, veu la vie et gouvernement dont elle vivoit, car
elle se confessoit et recepvoit par chacune sepmaine le corps de
Nostre Seigneur, comme bonne catholique[12].» Quand Jean Chartier dit
que les Anglais la brûlèrent sans procès, il entend apparemment que le
bailli de Rouen ne prononça pas de sentence. Pour ce qui est du procès
d'Église, pour ce qui est des deux causes de lapse et de relapse, il
n'en souffle mot, et c'est aux Anglais qu'il reproche d'avoir brûlé
sans jugement une bonne catholique. On voit, par cet exemple, dans
quel embarras la sentence de 1431 mettait le gouvernement du roi
Charles. Mais que penser d'un historien qui, gêné par le procès de
Jeanne, le supprime? Jean Chartier est un esprit extrêmement faible
et futile; il semble croire que l'épée de sainte Catherine était fée
et qu'en la rompant Jeanne perdit tout son pouvoir[13]; il recueille
les fables les plus puériles. Cependant le fait n'est pas sans intérêt
que le chroniqueur en titre des rois de France, écrivant vers 1450,
attribue à la Pucelle une grande part dans la délivrance d'Orléans, la
conquête des places sur la Loire et la victoire de Patay, rapporte que
le roi forma l'armée de Gien «par l'admonestement de ladite
Pucelle[14]», et dise expressément que Jeanne fut «cause» du
couronnement et du sacre[15]. C'était là sûrement l'opinion professée
à la cour de Charles VII, et il ne reste plus qu'à savoir si elle
était sincère et fondée en raison, ou si le roi de France ne jugeait
pas avantageux de devoir son royaume à la Pucelle, hérétique au regard
des chefs de l'Église universelle, mais de bonne mémoire pour le menu
peuple de France, plutôt qu'aux princes du sang et aux chefs de
guerre, dont il ne se souciait pas de vanter les services après la
révolte de 1440, cette praguerie, où l'on avait vu le duc de Bourbon,
le comte de Vendôme, le duc d'Alençon, que la Pucelle appelait son
beau duc, et jusqu'au prudent comte de Dunois, s'unir aux routiers
pour faire la guerre à leur souverain avec plus d'ardeur qu'ils ne
l'avaient jamais faite aux Anglais.
[Note 11: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, publ. par Vallet de Viriville, Paris, 1858, 3 vol. in-18
(Bibliothèque Elzévirienne).]
[Note 12: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 122.]
[Note 13: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 121.]
[Note 14: _Ibid._, t. 1, p. 87.]
[Note 15: _Ibid._, t. I, p. 97.]
Le _Journal du siège_[16] fut sans doute tenu en 1428 et 1429, mais la
rédaction qui nous est parvenue date de 1467. Ce qui s'y rapporte à
Jeanne, antérieurement à sa venue à Orléans, est interpolé; et
l'interpolateur fut assez maladroit pour placer au mois de février
l'arrivée de Jeanne à Chinon, qui eut lieu le 6 mars, et pour assigner
la date du jeudi 10 mars au départ de Blois, qui ne s'effectua qu'à la
fin d'avril. Le journal, du 28 avril au 7 mai, est moins incertain
dans sa chronologie et les erreurs de calendrier qui s'y trouvent
encore peuvent être attribuées au copiste. Mais les faits rapportés à
ces dates, parfois en désaccord avec les pièces de comptabilité et
souvent empreints de merveilleux, témoignent d'un état avancé de la
légende. Il est impossible, par exemple, d'attribuer à un témoin du
siège l'erreur commise par le rédacteur relativement à la chute du
pont des Tourelles[17]. Ce qui est dit, à la page 97 de l'édition P.
Charpentier et C. Cuissart, des relations entretenues par les
habitants avec les hommes d'armes ne semble pas à sa place et pourrait
bien avoir été mis là pour effacer le souvenir des dissentiments
graves qui s'étaient produits dans la dernière semaine. À partir du 8
mai, le journal n'est plus du tout un journal; c'est une suite de
morceaux empruntés à Chartier, à Berry et au procès de réhabilitation.
L'épisode du grand et gros Anglais que maître Jean de Montesclère tue
au siège de Jargeau est visiblement tiré de la déposition que Jean
d'Aulon fit en 1456, et cet emprunt est fait au mépris de la vérité,
puisque Jean d'Aulon dit expressément que le grand et gros Anglais fut
tué aux Augustins[18].
[Note 16: _Journal du siège d'Orléans_ (1428-1429), publié par P.
Charpentier et C. Cuissart, Orléans, 1896, in-8º.]
[Note 17: _Ibid._, p. 81.--_Procès_, t. IV, p. 162, note.]
[Note 18: _Journal du siège_, p. 97.--_Procès_, t. III, p. 215.]
La chronique appelée _Chronique de la Pucelle_[19], comme si elle
était la chronique par excellence de l'héroïne, est extraite d'une
histoire intitulée _Geste des nobles François_, et qui remonte jusqu'à
Priam de Troye. Mais elle n'en fut pas tirée sans changements ni
additions. Ce travail fut opéré après 1467. Quand on aura démontré que
la _Chronique de la Pucelle_ est d'un Cousinot, enfermé dans Orléans
pendant le siège, ou même de deux Cousinot, oncle et neveu, selon les
uns, père et fils, selon les autres, il n'en restera pas moins vrai
qu'elle est en grande partie copiée du _Journal du siège_, de Jean
Chartier et du procès de réhabilitation. Cet ouvrage ne fait pas grand
honneur à son auteur, quel qu'il soit, car on ne peut pas beaucoup
vanter un faiseur d'histoires qui raconte deux fois les mêmes
événements avec des circonstances différentes et inconciliables, sans
paraître le moins du monde s'en apercevoir. La _Chronique de la
Pucelle_ s'arrête brusquement au retour du roi en Berry après l'échec
devant Paris.
[Note 19: _Chronique de la Pucelle_ ou _Chronique de Cousinot_,
publiée par Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-16 (Bibliothèque
Gauloise).]
Il faut placer le _Mistère du siège_[20] parmi les chroniques. C'est,
en effet, une chronique dialoguée et rimée, qui présenterait un grand
intérêt, du moins pour son ancienneté, si l'on pouvait, comme on l'a
voulu, en faire remonter la composition à l'année 1435. Dans ce poème
de 20529 vers, les éditeurs et, à leur suite, plusieurs érudits ont
cru reconnaître «certain mistaire[21]» joué à Orléans lors du sixième
anniversaire de la délivrance. Mais de ce que le maréchal de Rais, qui
se plaisait à faire représenter magnifiquement des farces et des
mystères, soit demeuré du mois de septembre 1434 jusqu'au mois d'août
1435 dans la cité du duc Charles, faisant grande dépense[22], et que
la ville ait acheté de ses deniers, en 1439, «un estandart et bannière
qui furent à Monseigneur de Reys pour faire la manière de l'assault
comment les Tourelles furent prinses sur les Anglois[23]», on ne peut
tirer la preuve que, en 1435 ou en 1439, le 8 mai, une pièce de
théâtre fut représentée, ayant le Siège pour sujet et pour héroïne la
Pucelle. Si pourtant on veut faire de «la manière de l'assault comment
les Tourelles furent prises» un mystère, plutôt qu'une cavalcade ou
tout autre divertissement, et voir dans le «certain mistaire» de 1435
une représentation du Siège mis et levé par les Anglais, on obtiendra
de cette façon un mystère du siège. Encore faudra-t-il voir si c'est
celui dont nous possédons le texte.
[Note 20: _Mistère du siège d'Orléans_, publ. pour la première
fois d'après le manuscrit unique conservé à la bibliothèque du
Vatican, par MM. F. Guessard et E. de Certain, Paris, 1862,
in-4º.--Cf. _Étude sur le mystère du siège d'Orléans_, par H. Tivier,
Paris, 1868, in-8º.]
[Note 21: _Procès_, t. V, p. 309.]
[Note 22: L'abbé E. Bossard et de Maulde, _Gilles de Rais,
maréchal de France dit Barbe-Bleue_ (1404-1440), 2e édit., Paris,
1886, in-8º, pp. 94 à 113.]
[Note 23: _Mistère du siège_, p. viij.]
Comme parmi les cent quarante personnages parlants, de l'oeuvre qui
nous est parvenue, se trouve le maréchal de Rais, on a supposé que
l'ouvrage fut écrit et représenté antérieurement au procès qui se
termina par la sentence exécutée au-dessus des ponts de Nantes, le 20
octobre 1440. En effet, nous a-t-on dit, comment, après sa mort
ignominieuse, montrer aux Orléanais le vampire de Machecoul combattant
pour leur délivrance? Comment associer dans une action héroïque la
Pucelle et Barbe-Bleue? Il est embarrassant de répondre à une
semblable question, parce que nous ne savons pas ce que pouvait
supporter, en ce genre de choses, la rudesse des vieux âges. Notre
texte, convenablement interrogé, nous dira peut-être lui-même s'il est
antérieur ou postérieur à 1440.
Le bâtard d'Orléans fut fait comte de Dunois le 14 juillet 1439[24].
Les vers du _Mistère_, où on lui donne ce titre, ne peuvent donc être
plus anciens que cette date. Ils abondent et, par une singularité
qu'on n'explique pas, se trouvent tous dans le premier tiers de
l'ouvrage. Quand Dunois paraît ensuite, il redevient le Bâtard. De ce
fait, voilà cinq mille vers que les éditeurs de 1862 considèrent comme
ajoutés postérieurement au texte primitif, bien qu'ils ne se
distinguent des autres ni par la langue, ni par le style, ni par la
prosodie, ni par aucune qualité. Mais le reste du poème remonte-t-il à
1435 ou 39?
[Note 24: _Mistère du siège_, préface, p. X.]
Je n'en crois rien. Aux vers 12093 et 12094, la Pucelle annonce à
Talbot qu'il mourra par la main «des gens du roi». Cette prophétie n'a
pu être faite qu'après l'événement: elle constitue une manifeste
allusion à la fin de l'illustre capitaine, et ces vers sont sûrement
postérieurs à l'année 1453.
Un clerc Orléanais, six ans après le siège, n'aurait pas travesti
Jeanne en dame de haute naissance.
Aux vers 10199 et suivants du _Mistère du siège_ la Pucelle répond au
premier président du Parlement de Poitiers qui l'interroge sur sa
maison:
Quant est de l'ostel de mon père,
Il est en pays de Barois;
Gentilhomme et de noble afaire
Honneste et loyal François[25].
[Note 25: _Mistère du siège_, pp. 397-398.]
Pour qu'un clerc en arrivât à écrire de telles choses, il fallait que
la famille de Jeanne fût depuis très longtemps anoblie et la première
génération noble éteinte, ce qui advint en 1469; il fallait qu'il
pullulât des du Lys, dont on ménageait les prétentions ridicules. Ces
du Lys ne se contentaient point de remonter à leur tante; ils
rattachaient le bonhomme Jacquot d'Arc à la vieille noblesse barroise.
Bien que ces paroles de Jeanne sur «l'hôtel de son père» s'accordent
assez mal avec d'autres scènes du même mystère, ce long ouvrage paraît
être tout d'une venue.
Il fut vraisemblablement compilé sous le règne de Louis XI par un
orléanais qui possédait assez bien son sujet. Il y aurait intérêt à
étudier ses sources plus attentivement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Ce
poète semble avoir connu un _Journal du siège_ très différent de celui
que nous possédons.
Son mystère fut-il représenté dans les trente dernières années du
siècle, aux fêtes instituées en commémoration de la prise des
Tourelles? Le sujet, le ton, l'esprit, tout y est parfaitement
approprié. Il semble toutefois étrange qu'un poème fait pour célébrer
à la date du 8 mai la délivrance d'Orléans, place expressément cette
délivrance à la date du 9. C'est ce que fait l'auteur du _Mistère du
siège_, quand il met ces vers dans la bouche de la Pucelle:
..... Ayez en souvenance...
Comment Orléans eult délivrance...
L'an mil iiijc xxix;
Faites en mémoire tous dis;
Des jours de may ce fut le neuf[26].
[Note 26: _Mistère du siège_, vers 14375-14381, p. 559.]
Voilà les principaux chroniqueurs du parti français qui ont écrit sur
la Pucelle. Je puis me dispenser de citer les autres qui sont plus
tardifs ou qui, traitant seulement de quelques épisodes de la vie de
Jeanne, ne peuvent être examinés avec utilité qu'au moment où l'on
entre dans le détail des faits. Dès à présent, sans nous inquiéter de
ce qu'il peut y avoir à prendre dans la _Chronique de l'établissement
de la fête_[27], dans la _Relation_ du greffier de La Rochelle[28], et
dans quelques autres textes contemporains, nous sommes à même de nous
apercevoir que, si nous ne savions de Jeanne d'Arc que ce qu'ont dit
d'elle les chroniqueurs français, nous la connaîtrions à peu près
comme nous connaissons Çakia Mouni.
[Note 27: _Procès_, t. V, pp. 285 et suiv.]
[Note 28: _Relation inédite sur Jeanne d'Arc, extraite du livre
noir de l'hôtel de ville de La Rochelle_, publ. par J. Quicherat,
Orléans, 1879, in-8º, et _Revue Historique_, t. IV, 1877, pp.
329-344.]
Ce ne sont pas les chroniqueurs bourguignons qui nous la peuvent
expliquer. Mais on trouve chez eux quelques renseignements utiles. De
ces chroniqueurs du parti de Bourgogne, le premier en date est le
clerc picard auteur d'une Chronique anonyme dite _des Cordeliers_[29],
parce que l'unique manuscrit qui la renferme provient d'un couvent de
ces religieux, à Paris. C'est une cosmographie qui va de la création
du monde à l'année 1431. M. Pierre Champion[30] a établi que
Monstrelet s'en est servi. Ce clerc picard a connu diverses choses et
vu certaines pièces diplomatiques. Mais il brouille étrangement les
faits et les dates. Ses informations sur la vie militaire de la
Pucelle sont de source française et populaire. On lui a accordé
quelque crédit pour son récit du saut de Beaurevoir qui, s'il était
exact, écarterait toute idée que Jeanne s'est jetée du haut du donjon
dans un accès de désespoir ou de folie[31]. Toutefois, ce récit ne
peut se concilier avec les déclarations de Jeanne.
[Note 29: Bibl. nat. fr., 23.018.--J. Quicherat, _Supplément aux
témoignages contemporains sur Jeanne d'Arc_, dans _Revue Historique_,
t. XIX, mai-juin 1882, pp. 72-83.]
[Note 30: Pierre Champion, _Guillaume de Flavy_, Paris, 1906,
in-8º, pp. xj et xij.]
[Note 31: _Chronique d'Antonio Morosini_, introd. et comm., par
Germain Lefèvre-Pontalis, texte établi par Léon Dorez, t. III, 1901,
p. 302 et t. IV, annexe xxj.]
Monstrelet[32], «plus baveux que ung pot de moutarde[33]» est une
fontaine de sapience au regard de Jean Chartier. S'il se sert de la
_Chronique des Cordeliers_, il la redresse, et présente les faits avec
ordre. Ce qu'il savait de Jeanne se réduisait à peu de chose. Il
croyait de bonne foi qu'elle avait été servante d'auberge. Il n'a
qu'un mot sur les indécisions de la guerrière à Montépilloy, mais ce
mot, qui ne se trouve nulle part ailleurs, nous a été extrêmement
précieux. Il l'a vue au camp de Compiègne, malheureusement il n'a pas
su ou il n'a pas voulu dire quelle impression elle avait produite sur
lui.
[Note 32: Enguerran de Monstrelet, _Chronique_, publ. par
Doüet-d'Arcq, Paris, 1857-1861, 6 vol. in-8º.]
[Note 33: Rabelais, _Pantagruel_, t. III, ch. XXIV.]
Wavrin du Forestel[34], qui rédigea des additions à Froissart, à
Monstrelet et à Mathieu d'Escouchy, était à Patay; il n'y vit point
Jeanne. Il ne la connaît que par ouï-dire et très mal. Nous n'avons
donc pas à tenir grand compte de ce qu'il rapporte de messire Robert
de Baudricourt, lequel, à l'en croire, endoctrina la Pucelle et lui
enseigna la manière de paraître «inspirée de la Providence
divine[35]». Par contre, il donne des renseignements précieux sur les
faits militaires qui suivirent la délivrance d'Orléans.
[Note 34: Jehan de Wavrin, _Anchiennes croniques d'Engleterre_,
éd. de mademoiselle Dupont, Paris, 1858-1863, 3 vol. in-8º.]
[Note 35: Additions de Wavrin à Monstrelet, dans _Procès_, t. IV,
p. 407.]
Le Fèvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne et roi d'armes
de la Toison-d'Or[36], était peut-être à Compiègne quand Jeanne fut
prise et il a parlé d'elle comme d'une vaillante fille.
[Note 36: _Chronique de Jean Le Fèvre, seigneur de Saint-Remy_,
publ. par François Morand, Taris, 1876-81, 2 vol. in-8º.]
Georges Chastellain copie Le Fèvre de Saint-Remy[37].
[Note 37: _Chronique des ducs de Bourgogne_, Paris, 1827, 2 vol.
in-8º, t. XLII et XLIII de la _Collection des Chroniques françaises_
de Buchon.--_Oeuvres de Georges Chastellain_, publiées par Kervyn de
Lettenhove, Bruxelles, 1863, 8 vol. in-8º.]
L'auteur du _Journal_ dit _d'un bourgeois de Paris_[38], en qui l'on
reconnaît un clerc cabochien, n'avait entendu parler de Jeanne que par
les docteurs et maîtres de l'Université de Paris. Aussi était-il fort
mal renseigné. C'est regrettable. Cet homme est unique dans son temps
pour l'énergie des passions et du langage, pour la vigueur de la
colère et de la pitié, pour son sens profondément populaire.
[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_ (1405-1449), publié
par A. Tuetey, Paris, 1881, in-8º.]
Je dois signaler un écrit qui n'est ni français ni bourguignon, mais
italien. Je veux parler de la _Chronique d'Antonio Morosini_, publié
par M. Germain Lefèvre-Pontalis avec des notes d'une admirable
érudition. Cette chronique ou pour mieux dire les courriers qu'elle
renferme, sont singulièrement précieux pour l'historien, non parce que
les actions attribuées à la Pucelle y sont vraies, mais au contraire
parce qu'elles y sont fausses, parce qu'elles sont toutes imaginaires
et fabuleuses. On ne trouve pas dans la _Chronique de Morosini_[39] un
fait, un seul fait, concernant Jeanne, qui soit présenté dans son
véritable caractère et sous un jour naturel. Et cependant les
correspondants de Morosini sont des hommes d'affaires, des Vénitiens
subtils et avisés. Il apparaît à les lire que, sur la «demoiselle»,
comme ils la nomment, à la fois fameuse et inconnue, courent par tout
le monde chrétien d'innombrables fictions imitées tantôt des romans de
chevalerie, tantôt de la _Légende dorée_.
[Note 39: _Chronique d'Antonio Morosini_, publ. par Léon Dorez et
Germain Lefèvre-Pontalis, Paris, 1900-1902, 4 vol. in-8º.]
Un autre texte, publié aussi par M. Germain Lefèvre-Pontalis avec
autant de conscience que de talent, le _Journal_ d'un négociant
allemand, nommé Eberhard de Windecke[40], présente le même phénomène.
Rien de ce qui y est rapporté de la Pucelle n'est probable ni
vraisemblable. Dès qu'elle paraît, un cycle de contes populaires se
forme sur son nom; Eberhard se plaît visiblement à les conter. Nous
devons ainsi à d'honnêtes marchands étrangers de savoir que, à aucun
moment de son existence, Jeanne ne fut connue autrement que par des
fables et que, si elle remua les foules, ce fut par le bruit des
innombrables légendes qui naissaient sur ses pas et volaient devant
elle. Et il y a lieu de réfléchir sur cette éclatante obscurité qui
dès le début enveloppa la Pucelle, ces nuages radieux du mythe qui, en
la cachant, la faisaient apparaître.
[Note 40: G. Lefèvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, Eberhard Windecke, Paris, 1903, in-8º.]
3º Avec ses mémoires, ses consultations et ses cent quarante
témoignages, fournis par cent vingt-trois témoins, le procès de
réhabilitation[41] offre un riche recueil de documents. M. Lanéry
d'Arc a fort bien fait de publier intégralement les mémoires des
docteurs ainsi que le traité de l'archevêque d'Embrun, les
propositions de maître Henri de Gorcum et la _Sibylla Francica_[42].
Le procès de 1431 nous apprend de reste ce que les théologiens du
parti de l'Angleterre pensaient de la Pucelle; sans les consultations
de Théodore de Leliis et de Paul Pontanus et les opinions insérées au
procès posthume on ignorerait l'idée que se faisaient d'elle les
docteurs d'Italie et de France; et il importe de connaître les
sentiments de l'Église tout entière sur une fille qu'elle a condamnée
vivante, durant la puissance anglaise, et réhabilitée morte, après les
victoires des Français.
[Note 41: _Procès_, t. II à III, 1844-45. (Les tomes V et VI,
1846-47, contiennent les témoignages.)]
[Note 42: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, Paris, 1889, in-8º.]
Quant aux cent vingt-trois témoins qui furent entendus à Domremy, à
Vaucouleurs, à Toul, à Orléans, à Paris, à Rouen, à Lyon, gens
d'Église, princes, capitaines, bourgeois, paysans, artisans, ils
apportent sans doute des clartés sur une multitude de points. Mais,
nous sommes obligés de le reconnaître, ils ne satisfont pas, tant s'en
faut, toutes nos curiosités, et cela pour plusieurs raisons. D'abord
ils répondaient à un questionnaire dressé en vue d'établir un certain
nombre de faits dans l'ordre de la justice ecclésiastique. Le sacré
inquisiteur qui conduisait le procès était curieux; il ne l'était pas
de la même manière que nous. C'est une première raison de
l'insuffisance des témoignages à notre sens[43].
[Note 43: _Procès_, t. II, pp. 378-463.]
Il y en a d'autres. Les témoins se montrent, pour la plupart, simples
à l'excès et sans discernement. Dans cette foule de gens de tout âge
et de toute condition on est attristé de trouver si peu d'esprits
judicieux et lucides. Il semble que les âmes fussent alors baignées
dans un demi-jour où rien ne paraissait distinct. La pensée comme la
langue avait d'étranges puérilités. On ne peut pénétrer un peu avant
dans cet âge obscur sans se croire parmi des enfants. Au long
d'interminables guerres, la misère et l'ignorance avaient appauvri les
esprits et réduit l'homme à une extrême maigreur morale. Le costume
des nobles et des riches, étriqué, déchiqueté, ridicule, trahit la
gracilité absurde du goût et la faiblesse de la raison[44]. Un des
caractères les plus saisissants de ces petites intelligences, c'est la
légèreté: elles sont incapables d'attention; elles ne retiennent rien.
Il faudrait n'avoir pas lu les écrits du temps pour n'être pas frappé
de cette infirmité presque générale.
[Note 44: J. Quicherat, _Histoire du costume_, Paris, 1875, gr.
in-8º, _passim_.--G. Demay, _Le costume au moyen âge d'après les
sceaux_, Paris, 1880, p. 121, fig. 76 et 77.]
Aussi tout n'est-il pas bien sérieux dans ces cent quarante
témoignages. La fille de Jacques Boucher, argentier du duc d'Orléans,
dépose en ces termes: «La nuit je couchais seule avec Jeanne. Je n'ai
jamais remarqué en elle rien de mal ni dans ses paroles ni dans ses
actes. Tout y était simplicité, humilité, chasteté[45].» Cette
demoiselle avait neuf ans lorsqu'elle s'aperçut, avec un discernement
précoce, que sa compagne de lit était simple, humble et chaste.
[Note 45: _Procès_, t. III, p. 34.]
Cela est sans conséquence. Mais pour montrer combien on est déçu
quelquefois par les témoins sur lesquels on devait compter le plus, je
citerai frère Pasquerel[46]. Frère Pasquerel est le chapelain de
Jeanne. Vous vous attendez à ce qu'il parle en homme qui a vu et qui
sait. Frère Pasquerel met l'examen de Poitiers avant l'audience que
donna le roi à la Pucelle dans le château de Chinon[47]. Oubliant que
l'armée de secours se trouvait tout entière dans Orléans depuis le 4
mai, il suppose que, dans la soirée du vendredi 6, on l'attendait
encore[48]. On peut juger par là de l'ordre qui règne dans la tête de
ce religieux. Le pis est qu'il invente des miracles; il veut faire
croire au monde que, lors de l'arrivée du convoi de vivres sous
Orléans, survint, par l'intervention de la Pucelle, pour renflouer les
chalands, une crue soudaine de la Loire, que personne n'a remarquée,
excepté lui[49].
[Note 46: _Procès_, t. III, p. 100.]
[Note 47: Il convient toutefois de remarquer que frère Pasquerel,
qui n'était ni à Chinon, ni à Poitiers, prend soin de dire qu'il ne
sait du séjour de Jeanne dans ces deux villes que ce qu'elle-même lui
a appris. Or, nous voyons, non sans surprise, qu'elle mettait aussi
l'examen de Poitiers avant l'audience de Chinon, puisqu'elle a dit
dans son procès, que, à Chinon, ayant montré un signe à son roi, les
clercs cessèrent de «l'arguer» (_Procès_, t. I, p. 146).]
[Note 48: _Expectando succursum regis_ (_Procès_, t. III, p.
109).]
[Note 49: _Procès_, t. III, p. 105.]
La déposition de Dunois[50] cause aussi quelque déception. On sait que
Dunois était un des hommes les plus intelligents et les plus avisés
de son temps et qu'il passait pour beau parleur. Il avait défendu, non
sans habileté, la ville d'Orléans et fait toute la campagne du sacre.
Il faut que sa déposition ait été bien maltraitée par le traducteur et
par les scribes. Sans cela on serait obligé de croire que le prudent
seigneur la fit faire par son chapelain. Il y parle du «grand nombre
des ennemis» en des termes plus convenables à un chanoine de la
cathédrale ou à un marchand drapier, qu'au capitaine chargé d'assurer
la défense et tenu de connaître les forces réelles des assiégeants.
Tout ce qui, dans cette pièce, a trait au transport des vivres, le 28
avril, est à peu près inintelligible. Et Dunois n'a pas pu dire que la
première étape de l'armée de Gien avait été Troyes. Rapportant un
propos que lui tint la Pucelle après le sacre, il la fait parler comme
si ses frères l'attendaient à Domremy, tandis qu'ils chevauchaient
près d'elle en France. Par une étrange maladresse, pour prouver que
Jeanne avait des visions, il conte une historiette qui, tout au
contraire, laisserait croire que cette jeune paysanne était une
simulatrice habile et donnait, à la demande des seigneurs, le
spectacle de l'extase, comme l'Esther du regretté docteur Luys[51].
[Note 50: _Ibid._, t. III, pp. 2 et suiv.]
[Note 51: _Procès_, t. III, p. 12.]
J'ai dit, dans cet ouvrage, à propos du procès de réhabilitation, ce
qu'il faut penser des dépositions des greffiers, de l'huissier
Massieu, du frère Isambard de la Pierre, du frère Martin Ladvenu[52]
et de tous ces brûleurs de sorcières et vengeurs de Dieu, qui
travaillèrent à la réhabilitation d'aussi bon coeur qu'ils avaient
travaillé à la condamnation.
[Note 52: _Procès_, t. II, pp. 15, 161, 329; t. III, pp. 41 et
_passim_.]
Dans bien des cas, au sujet d'événements considérables, les témoins
parlent tout à fait à l'encontre de la réalité. Un marchand drapier
d'Orléans, nommé Jean Luillier, vient devant les commissaires, hardi
comme l'archer de Bagnolet, et déclare que les habitants ni la
garnison ne pouvaient résister contre les ennemis assemblés en si
grand nombre[53]. Or, sur ce point important il est démenti par les
documents les plus sûrs, qui établissent que les Anglais étaient au
contraire bien faibles et bien dénués autour d'Orléans[54].
[Note 53: _Ibid._, t. III, p. 23.]
[Note 54: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise au siège
d'Orléans_ (1428-1429). Orléans, 1892, in-8º.]
Si les témoignages du second procès sentent souvent l'artifice et
l'apprêt, s'ils sont parfois hors de toute vérité, ce n'est pas
seulement le tort de ceux qui les portèrent; c'est aussi le tort de
ceux qui les reçurent. Ceux-ci les avaient sollicités avec trop d'art.
Ces témoignages valent ce que valent les témoignages dans un procès
d'inquisition. Ils représentent en certains endroits la pensée des
juges autant, peut-être, que celle des témoins.
Ce que, en l'espèce, les juges s'efforçaient surtout d'établir,
c'était que Jeanne n'avait rien compris quand on lui avait parlé de
l'Église et du pape, et qu'elle avait refusé d'obéir à l'Église
militante parce qu'elle croyait que l'Église militante c'était messire
Cauchon et ses assesseurs. Enfin il fallait la montrer à peu près
idiote. C'était là un très utile expédient de procédure
ecclésiastique. Et il y avait encore une autre raison, une raison très
forte, de la faire passer pour une fille dénuée d'intelligence, une
innocente. Ce second procès, comme le premier, répondait à des
intentions politiques; il avait pour objet de faire connaître que
Jeanne était venue au secours du roi de France, non par suggestion
diabolique, mais par inspiration céleste. En conséquence, on s'efforça
de montrer qu'elle n'avait pas d'esprit, pour que l'Esprit Saint fût
plus manifeste en elle. Les interrogateurs s'y appliquèrent
constamment. Ils surent amener les témoins à dire à tout propos
qu'elle était simple, très simple. _Una simplex bergereta_[55], dit
l'un. _Erat multum simplex et ignorans_[56], dit l'autre.
Et puisque cette innocente était envoyée de Dieu pour délivrer ou
prendre des villes, pour conduire des gens d'armes, il fallait
qu'ignorante du reste, elle eût la science infuse de la guerre et
montrât dans les batailles la force et le conseil qu'elle tenait d'En
Haut. On dut donc obtenir des dépositions établissant qu'elle était
plus habile à guerroyer qu'aucun homme au monde.
Demoiselle Marguerite la Touroulde l'affirme[54a]. Le duc d'Alençon
déclare que la Pucelle était très experte tant à manier la lance qu'à
former une armée, à ordonner une bataille et à préparer l'artillerie,
et qu'elle étonnait les vieux capitaines par son art à mettre les
canons en place[54b]. Ce seigneur entend bien que c'était par miracle
et qu'il en faut rendre grâce à Dieu seul. Car, s'il eût fallu
rapporter le mérite des victoires à Jeanne elle-même, il n'en eût pas
tant dit.
[Note 54a: _Procès_, t. III, p. 85.]
[Note 54b: _Ibid._, t. III, p. 100.--Voir, par contre, la
déposition de Dunois (t. III, p. 16) «_licet dicta Johanna
aliquotiens jocose loqueretur de facto armorum, pro animante
armatos... tamen quando loquebatur seriose de guerra... nunquam
affirmative asserebat nisi quod erat missa ad levandum obsidionem
Aurelianensem._]
Et, puisque le Seigneur avait choisi la Pucelle pour accomplir un si
grand ouvrage, c'était donc qu'il avait reconnu en elle la vertu qu'il
préfère en ses vierges. Dès lors il ne suffisait pas qu'elle eût été
chaste; il était nécessaire qu'elle l'eût été miraculeusement; il
était nécessaire qu'elle eût poussé la chasteté et la sobriété dans le
boire et le manger jusqu'à la sainteté. Aussi les témoins viennent-ils
publier à l'envi: _Erat casta, erat castissima. Ille loquens non
credit aliquam mulierem plus esse castam quam ista Puella erat. Erat
sobria in potu et cibo. Erat sobria in cibo et potu_[54c].
[Note 54c: _Procès_, t. II, pp. 438, 457; t. III, pp. 100, 219.]
Il fallait enfin qu'une telle pureté manifestât par des privilèges
singuliers sa céleste origine. À cette nécessité répondent de nombreux
témoignages. De rudes hommes d'armes, Jean de Novelompont, Bertrand de
Poulengy, Jean d'Aulon, de hauts seigneurs, le comte de Dunois et le
duc d'Alençon, viennent affirmer, sur la foi du serment, que Jeanne ne
leur inspirait pas de désirs charnels. Ces vieux capitaines s'en
étonnent; ils vantent leur vigueur passée et s'émerveillent que leurs
jeunes ardeurs aient été une fois endormies par une pucelle. Cela ne
leur semble pas naturel, cela ne leur paraît pas humainement possible.
À les entendre décrire les effets que Jeanne produisait sur eux, on
croit voir sainte Marthe enchaînant la Tarasque. Dunois, très occupé
dans sa déposition de noter les miracles, ne manque pas de signaler
celui-là comme un des plus propres à confondre la raison. S'il n'a ni
convoité ni sollicité cette jeune fille, il ne voit qu'une explication
à ce fait unique, c'est que Jeanne était sacrée, _res divina_. Pour
exprimer leur soudaine continence, Jean de Novelompont et Bertrand de
Poulengy emploient l'un et l'autre identiquement les mêmes formes de
langage, affectées et contournées. Et voici qu'un écuyer de l'écurie
du roi, Gobert Thibaut, vient déclarer qu'on parlait beaucoup dans
l'armée de cette grâce divine spécialement dévolue aux Armagnacs[57]
et refusée aux Anglais et aux Bourguignons, si l'on en juge par les
entreprises amoureuses d'un gentilhomme de Picardie et de Jeannotin,
tailleur à Rouen[58].
[Note 55: _Procès_, t. III, p. 20.]
[Note 56: _Ibid._, t. III, p. 87.]
[Note 57: _Procès_, t. II, p. 438; t. III, pp. 15, 76, 100, 219 et
457.]
[Note 58: _Ibid._, t. III, pp. 89 et 121.]
Tout cela, comme on voit, répond à la pensée des juges, et ce sont, si
je puis dire, des vérités théologiques, plutôt que des vérités
naturelles.
Les dépositions, qui, comme celles de Jean de Novelompont et de
Bertrand de Poulengy, contiennent des passages rédigés en termes
identiques, abondent d'ordinaire dans les enquêtes inquisitoriales.
Elles sont rares, je dois le dire, dans le procès de réhabilitation,
peut-être parce que les témoins ont été entendus à de longs
intervalles de temps, dans diverses contrées, et sans doute aussi
parce que la cause de la Pucelle n'exigeait pas de grands efforts de
procédure, la partie adverse ayant fait défaut.
Il est fâcheux que toutes les dépositions recueillies dans cette
enquête, hors celle de Jean d'Aulon, aient été traduites en latin;
elles y ont perdu l'accent original et les nuances fines de la pensée.
Parfois le greffier se contente de dire que le témoin dépose comme le
précédent. C'est ainsi que tous les bourgeois déposent sur la
délivrance de la ville d'Orléans, comme le marchand drapier qui,
précisément, n'était pas très au fait des circonstances dans
lesquelles sa ville avait été délivrée. C'est ainsi encore que le sire
de Gaucourt, après une brève déclaration, dépose comme Dunois, qui
pourtant avait dit des choses bien particulières pour être ainsi
communes à deux témoins[59].
[Note 59: _Procès_, t. III, pp. 2 et 35.]
Certains témoignages, à ce qu'il semble, ont été tronqués. Celui de
frère Pasquerel s'arrête court à Paris, et l'on croirait que le bon
frère a quitté la Pucelle immédiatement après l'attaque de la Porte
Saint-Honoré, si l'on n'avait pas sa signature au bas de la lettre
latine aux Hussites. Ce n'est pas par hasard assurément, que, dans une
si longue suite de questions et de réponses, il n'est pas dit un mot
du départ de Sully ni de la campagne qui commença à Lagny et finit à
Compiègne[60].
[Note 60: _Ibid._, t. III, pp. 100 et suiv.]
On voit que cette abondante enquête doit être consultée avec prudence,
et qu'il ne faut pas s'attendre à y trouver des éclaircissements sur
toutes les circonstances de la vie de Jeanne.
4º Les livres de comptes, lettres, actes et autres pièces authentiques
de l'époque donnent seuls sur bien des points quelque précision à
l'histoire de la Pucelle. C'est par les pièces d'archives que publia
Siméon Luce et par le bail du château de l'Île que nous savons dans
quelles circonstances Jeanne a grandi[61]. Ni les deux procès, ni les
chroniques ne nous avaient révélé la situation horrible où se trouvait
le village de Domremy de 1412 à 1425.
[Note 61: Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy, recherches
critiques sur les origines de la mission de la Pucelle_, Paris, 1886,
in-8º; _La France pendant la guerre de cent ans: épisodes historiques
et vie privée aux XIVe et XVe siècles_, Paris, 1890, in-12.]
C'est par les comptes de forteresse tenus à Orléans[62] et par les
endentures de l'administration anglaise[63] que nous pouvons estimer
approximativement les forces respectives des défenseurs et des
assiégeants et rectifier à cet égard les assertions des chroniqueurs
et des témoins de la réhabilitation.
[Note 62: D. Lottin, _Recherches sur la ville d'Orléans_, Orléans,
7 vol. in-8º.--Boucher de Molandon, _Les comptes de ville d'Orléans
des XIVe et XVe siècles_, Orléans, 1880, in-8º.--Jules Loiseleur,
_Compte des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans
pendant le siège de 1428_, Orléans, 1808, in-8º.--Louis Jarry, _Le
compte de l'armée anglaise au siège d'Orléans_, Orléans, 1892,
in-8º.--Couret, _Un fragment inédit des anciens registres de la
prévôté d'Orléans, relatif au règlement des frais du siège de
1428-1429_, Orléans, 1897, in-8º (extrait des _Mémoires de l'Académie
de Sainte Croix_).]
[Note 63: Rymer, _Foedera, conventiones..._ éd. tercia, Hagæ
Comitis, 1739-1745, 10 vol. in-fol.--Delpit, _Collection de documents
français qui se trouvent en Angleterre_, Paris, 1847, in-4º.--J.
Stevenson, _Letters and papers illustrative of the wars of the English
in France during the reign of Henry VI_, 1861-1864, 3 part., en 2 vol.
in-8º.--Charles Gross, _The sources and literature of English
history_, 1900, in-8º.]
C'est par les lettres qu'au XVIIe siècle copia Rogier dans les
archives de Reims que nous pouvons savoir comment Troyes, Châlons et
Reims se rendirent au roi et nous apercevoir que Jean Chartier ne
rapporte pas exactement, tant s'en faut, la capitulation de Troyes et
que Dunois est, à cet égard, pour un témoin tel que lui, d'une
insuffisance étrange[64].
[Note 64: Varin, _Archives législatives de la ville de Reims_, 2e
partie, _Statuts_, t. I, p. 596.--_Procès_, t. IV, pp. 284 et suiv.]
C'est à la faveur de quatre ou cinq documents d'archives que nous
discernons, çà et là, quelques vagues lueurs dans l'obscurité profonde
qui recouvre la malheureuse campagne de l'Aisne et de l'Oise.
C'est par les registres capitulaires de Rouen, les testaments des
chanoines et diverses autres pièces, que M. Robillard de Beaurepaire
sut trouver dans les archives de la Seine-Inférieure, qu'on peut
rectifier plusieurs erreurs des deux procès[65].
[Note 65: E. Robillard de Beaurepaire, _Recherches sur le procès
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8º; [_Précis des
travaux de l'Académie de Rouen_, 1867-1868, pp. 321-448]; _Notes sur
les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne
d'Arc_, Rouen, 1890, in-8º; [_Précis des travaux de l'Académie de
Rouen_, 1888-89, pp. 375-504].]
Que d'autres pièces volantes je pourrais encore noter comme
précieuses à l'historien! Raison de plus pour se défier des pièces
fausses ou falsifiées, comme, par exemple, les lettres d'anoblissement
de Guy de Cailly[66].
[Note 66: _Procès_, t. V, pp. 342 et suiv.]
Si rapide qu'ait été cet examen des sources, je crois avoir dit
l'essentiel. En résumé, la Pucelle, de son vivant même, ne fut guère
connue que par des fables. Ses plus anciens chroniqueurs, bien
incapables de faire oeuvre de critiques, rapportèrent comme des
réalités les légendes de la première heure.
C'est dans le procès de Rouen et dans quelques pièces de comptabilité,
quelques lettres missives, quelques actes privés ou publics, que nous
trouverons le plus de vérité. Le procès de réhabilitation sera aussi
d'un grand secours pour l'histoire, à la condition qu'on n'oublie
jamais comment et pourquoi ce procès fut fait.
Au moyen de ces documents on peut se représenter, en somme, assez
précisément Jeanne d'Arc dans son caractère et dans sa vie.
Ce qui ressort surtout des textes, c'est qu'elle fut une sainte. Elle
fut une sainte avec tous les attributs de la sainteté au XVe siècle.
Elle eut des visions, et ces visions ne furent ni feintes ni
contrefaites; elle crut réellement entendre des voix qui lui parlaient
et qui ne sortaient pas d'une bouche humaine. Ces voix l'entretenaient
le plus souvent d'une façon distincte et intelligible pour elle. C'était
dans les bois qu'elle les entendait le mieux, ou quand sonnaient les
cloches. Elle voyait des figures en manière, a-t-elle dit, de choses
multiples et minimes, comme des étincelles perçues dans un
éblouissement. Sans nul doute, elle avait aussi des visions d'une autre
nature, puisque nous tenons d'elle qu'elle voyait saint Michel sous les
apparences d'un prud'homme, c'est-à-dire d'un bon chevalier, sainte
Catherine et sainte Marguerite, le front ceint d'une couronne. Elle les
voyait qui lui faisaient la révérence; elle les embrassait par les
jambes et sentait leur bonne odeur.
Qu'est-ce à dire sinon qu'elle avait des hallucinations de l'ouïe, de
la vue, du toucher et de l'odorat? Chez elle, de tous les sens, le
plus affecté c'est l'ouïe: elle dit que ses voix lui apparaissent;
elle les nomme parfois aussi son conseil; elle les entend très bien à
moins qu'on ne fasse du bruit autour d'elle. Le plus souvent elle leur
obéit; quelquefois elle leur résiste. Il est douteux que ses visions
fussent aussi distinctes. Soit qu'elle ne le voulût pas, soit qu'elle
ne le pût pas, elle n'en donna jamais aux juges de Rouen une
description bien nette ni bien précise. Ce qu'elle sut peindre le
mieux ce furent encore les anges porte-couronne qu'elle avoua ensuite
n'avoir jamais vus que dans son imagination.
À quel âge ces troubles lui vinrent-ils? On ne peut pas le dire avec
précision. Mais ce fut très probablement au sortir de l'enfance, et
nous sommes avertis par le témoignage de Jean d'Aulon, que Jeanne ne
sortit jamais tout à fait de l'enfance[67].
[Note 67: _Procès_, t. III, p. 219.]