chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher.
Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et
jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire
s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de
haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à
ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait
pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne
vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune
récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé.
Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il
daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement,
Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au
monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après
moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il
vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»
* * * * *
Alors,--mais oui, vous devinez,--la fille de l’Empereur se lève comme
les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle
fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle
veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne
sont qu’un seul et même personnage.
--«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»
Puis, s’adressant aux gouvernantes:
--«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous
n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin,
vous sentirez le poids de mon dépit!»
* * * * *
Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au
milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle
éplorée.
--«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin
de votre avis.»
Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la
chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement,
douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.
Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:
--«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne
pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai
promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte
que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»
Un sénateur se leva et dit:
--«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par
serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut
l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder
de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de
meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans
trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à
tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la
princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc
ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de
tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la
lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez
retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute
naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui
pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura
certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en
mariage.»
--«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à
l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut
l’avoir.»
Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce
stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et
les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola
promptement par tout le pays.
CHAPITRE NEUVIÈME
Trois jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique,
pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on
voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand
équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de
l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome,
s’il venait.
Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y
assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et
tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de
Marabonde, celui-là--vous en souvient-il?--qui avait eu jadis la visite
de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être
écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce
saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc
parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.
L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille
jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était
charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille
qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon
regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé
de fines gouttes d’or.
Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait.
Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas
attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs
imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense
sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée,
il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et,
maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se
demandait:
--«Est-ce lui?»
Mais ce n’était jamais lui.
* * * * *
La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas.
Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il
n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.
--«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement.
Il ne viendra pas.»
Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris
montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux
nouvelles. On entendit crier:
--«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»
--«Où est-il?» demandait-on.
--«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»
L’Empereur souriait.
Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait.
Et le tumulte augmentait peu à peu.
* * * * *
En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.
Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte
triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à
la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à
la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle
blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à
l’assemblée par les rues de la ville.
Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes,
toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de
curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte
quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement,
et dense, et joyeuse, et bruyante.
Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans,
vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits,
riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage
plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des
courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en
joignant les mains.
Bientôt, il fut en vue de la cour.
--«Il vient, il vient! Le voilà!»
Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de
tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de
ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus
lui-même.
* * * * *
Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.
Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et
s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.
Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à
descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir
doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.
Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent.
Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait
poser à terre que l’un de ses pieds.
Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un
miroir. Deux autres barons accoururent.
--«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre,
n’est-il pas vrai?»
Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume,
presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que
neige sur branche.
Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair,
il prononça:
--«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour;
longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je
suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité
votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas
m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai
conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»
L’Empereur répondit:
--«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous
êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la
preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou
Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré
publiquement les preuves que nous demandons.»
--«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si
je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»
A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y
découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage
blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance
qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie
sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.
Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est
noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.
--«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la
peine, doit être à l’honneur.»
C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc
l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et
l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui,
comme il souhaitait.
* * * * *
Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui
blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans
la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien
taillé et fort tranchant.
--«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,--et prenez garde! ne
mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!--dites-nous si c’est
le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand
vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»
Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et
il hésite. Il hésite et ne répond rien.
Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.
--«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le
vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que
je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»
Le chevalier s’incline, ému.
Il dit enfin:
--«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a
sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre
empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est
bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre
récompense.»
--«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans
plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne
au front.»
* * * * *
Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au
Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:
--«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire,
il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment
vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où
vous êtes et à qui nous devons notre salut.»
Et le Chevalier Blanc répond:
--«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de
servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de
telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je
suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé
tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour
votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»
L’Empereur en croit mal ses oreilles.
--«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»
--«Je le suis, Sire.»
--«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille?
Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»
Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace
étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.
--«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me
plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un
homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque
année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent
que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille?
Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à
maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser
ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu.
J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son
sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet
homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et
couronne.»
C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur.
Mais l’Empereur s’empresse de le relever.
--«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»
Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.
CHAPITRE DIXIÈME
LA COURONNE DE ROBERT
Jusqu’à cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder
l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers
sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.
Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison
de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en
prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.
--«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi
pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable.
Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite
daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt
remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»
* * * * *
L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée,
longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte
d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et
récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait.
Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de
tonnerre.
Or l’Empereur dit à sa fille:
--«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main
dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait.
C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la
guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi,
le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous
a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le
gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille,
que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui
fut dans la bataille le preux des preux.»
Mais, soudain:
--«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»
--«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma
fille, qui avez parlé?»
L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long
brouhaha roule à travers la foule.
--«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»
--«Miracle! Miracle!»
Mais la princesse dit à l’Empereur:
--«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette
heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le suis
plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le
Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il
vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les
Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais,
il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner
la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»
Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi
persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du
miracle pour ne pas la croire immédiatement.
A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon
Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et
la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.
Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse
vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines,
archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits,
seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.
Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et
l’entendre parler.
* * * * *
Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait
peu à peu de son ravissement.
--«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler.
Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le
Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut
démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»
--«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est
à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien
de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à
cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui
donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de
toute certitude, mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome
gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol,
qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est
plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le
champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je
vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour,
jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois
fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes
signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs.
Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle
aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma
honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas
folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux
qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»
Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:
--«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»
Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent
qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.
--«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.
--«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.
On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais
quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire
aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et
à la reconnaissance de tous!
* * * * *
La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit
silence.
--«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je
prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord,
laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le
fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la
bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je
sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je
vais et vous le rapporte.»
Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est
débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule.
Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine,
trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte,
charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.
L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier
s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le
regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.
--«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait
tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je
l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé
l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»
--«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur, «pourquoi nous avez-vous menti
tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»
--«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour.
Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà
conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui
rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne
serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais
que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti.
Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je
ne mériterai de vous aucun reproche.»
Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner,
l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce
qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.
* * * * *
Restait la suprême épreuve.
L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.
--«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les
degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons
ce qu’il nous dira.»
Les barons s’inclinèrent.
Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille,
gémissant, le visage décoloré.
--«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.
Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il
était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les
barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une
plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il
ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les
barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire,
ne sachant ce qu’on lui voulait.
Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa,
respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était
dressée, pour saluer le malheureux héros.
Alors il s’effraya: on l’installait sur un fauteuil d’or massif. Il
soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de
doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des
yeux pleins de larmes et des visages angoissés.
Et alors l’Empereur lui dit:
--«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le
cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout
de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne
plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»
* * * * *
A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien.
Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il
comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il
est trahi.
Il ne répond rien.
* * * * *
Alors la Damoiselle se tourne vers lui.
--«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de
vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui,
car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc,
au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel
est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour
de mon père.»
A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de
compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole
à la si bonne petite princesse.
Mais il ne répond rien.