Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il
ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son
pardon.»
* * * * *
Alors le Pape dit à Robert:
--«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du
Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»
Mais Robert ne répond rien au Pape.
Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il
avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde,
le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent
exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.
Alors l’ermite dit à Robert:
--«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu
que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»
* * * * *
Or,--vous en souvient-il?--c’était ce saint ermite qui avait imposé à
Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever
l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.
Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:
--«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je parlerai, sans vous celer
rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en
Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma
mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement.
Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma
mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un
crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que
vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi.
Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.
* * * * *
Or, écoutez bien.
A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome,
il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient
étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps
déjà, cherchaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.
Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule,
se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert
retrouvé.
--«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.
Et le plus âgé lui dit:
--«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de
toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas
davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y
a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si
vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est
morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les
siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous.
Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent
de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas
dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»
Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.
* * * * *
Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut
l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas
fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le
fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à
déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.
Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec
impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.
L’Empereur dit:
--«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses
mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant
un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon
fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez
dans mon Empire avant moi-même.»
--«Sire!» répliquèrent les quatre barons normands, «il agirait mal, si,
pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son
duché à la merci de ceux qui le dévastent.»
Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.
* * * * *
Robert dit aux barons normands:
--«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre
pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me
défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus
jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un
homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages.
Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez.
Je n’irai pas en Normandie avec vous.»
--«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous
promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»
Sans délai, Robert répond:
--«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils
de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que
j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne,
et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans
mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra,
je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque
chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me
sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre
charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop
faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je
panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez
tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce
n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour
cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme
il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas
davantage un jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi
seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me
retirer à l’ermitage.»
Toute l’assistance était consternée.
--«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A
Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»
--«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»
* * * * *
Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?
Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et,
Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de
damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de
pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna
la litière de Robert jusqu’à une grande lieue de Rome. Au moment de la
séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.
* * * * *
Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu
guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de
son compagnon.
* * * * *
Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra
dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils
avaient menée ensemble jusqu’alors.
* * * * *
Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de
tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints
miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint.
Mais cela aussi serait une autre histoire.
* * * * *
Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique
procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de
Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on y entre. C’est là que fut
son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la
suite ce que je vais vous dire pour terminer.
Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous
pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du
Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si
touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y
trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de
la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et
elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I.--Robert le Diable 13
II.--Le pèlerin de Rome 39
III.--Le chevalier pénitent 55
IV.--Un singulier bouffon 75
V.--Le fou et la folle 101
VI.--Le mystérieux chevalier 115
VII.--La chasse au vainqueur 133
VIII.--Le bienfaiteur introuvable 159
IX.--Le chevalier blanc 171
X.--La couronne de Robert 187
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 15 AVRIL 1925
PAR F. PAILLART, A
ABBEVILLE (FRANCE)
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
ANTHOLOGIE
des Écrivains Morts à la Guerre
(1914-1918)
publiée par l’Association des Écrivains Combattants
sous la direction de THIERRY SANDRE
Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21
Exemplaires ordinaires 100 fr. les 4 volumes
Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ I à XXV) 1120 fr. --
Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250) 335 fr. --
ŒUVRES DE THIERRY SANDRE
(volumes in-8 couronne 12×19)
LE PURGATOIRE, prix Goncourt 1924 20ᵉ mille
MIENNE, roman 15ᵉ mille
MOUSSELINE, roman 20ᵉ mille
TRADUCTIONS
_LE CHAPITRE TREIZE_, d’ATHÉNÉE, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille).
_LE LIVRE DES BAISERS_, de JEAN SECOND.
_LES AMOURS DE FAUSTINE_, de JOACHIM DU BELLAY.
_LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_, de MUSÉE.
_LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR_, de RUFIN.
Exemplaires sur Alfa français 7.50
-- -- Arches ou pur fil 22--
Exemplaires sur Hollande 33--
-- -- Madagascar 55--