De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert

et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils

sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de

Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée

considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se

levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas

les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous

les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus

grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous

ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par

leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous

les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc,

pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les

empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.

Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les

Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il

est certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus

puissante.

* * * * *

Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les

feuilles à naître des boutons.

La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs

maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer,

décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement,

tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.

Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à

l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une

armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà

menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.

Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours

pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus

faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une

résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des

alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et

quels alliés pourraient accourir assez tôt?

Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré,

pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du

Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon

et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même

refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que,

plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait

mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.

Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais

leur espoir était plus précaire que jamais.

* * * * *

Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui

troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de

conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le

Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.

Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un

désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux

qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette

fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût

vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par

conséquent invincible.

Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur,

étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier

Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de

leur indifférence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les

Romains.

C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le

Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:

--«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un

chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous

serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait

pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses.

Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je

ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous

envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous

acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après

la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme

certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de

droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux

qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A

cette fin, le jour de la bataille, j’embusquerai trente bons

chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit

s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le

prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je

dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»

Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques,

s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient

le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et

ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses

ennemis.

* * * * *

Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant

en avant-garde les Commains et les Pichenars.

Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions

qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver

l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades

ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune

du Chevalier Blanc.

--«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.

L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente

chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la

bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur

embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient

qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.

Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche.

Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son

enseigne, bénit les Romains.

Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle

était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.

Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus

entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement,

poussant à fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner

leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.

Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se

demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et

pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu,

puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur,

et dévoilé.

* * * * *

Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de

bataille.

Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient

pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le

Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que

désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient

autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil,

objet de convoitise pour les uns, emblème sacré pour les autres. Et la

situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup.

Mais le Chevalier Blanc parut.

Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs

semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau

d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de

surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la

bataille.

Il accourait au galop.

Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il

fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec

plus de furie.

--«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.

--«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.

Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.

* * * * *

Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul

chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que

celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là,

je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent

croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs

de bataille.

Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc,

qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa

troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue

s’est tout à coup trouvée victorieuse.

Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le

dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés

par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la

troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs

furent vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les

chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.

* * * * *

Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du

combat.

Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans

leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa,

abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.

Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les

premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de

sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne,

Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible,

le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi

renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que

le Chevalier Blanc ne lui retira pas assez vite. Mais le Chevalier

Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit

au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets,

il les dispersa comme autant de mouches.

Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas

tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui

s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à

coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de

se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils

payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se

débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains

s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le

désordre augmentant, les Turcs reculèrent.

* * * * *

Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous

rebuteraient peut-être, et vous n’y trouveriez pas le plaisir que

ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans

quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier

dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le

Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.

Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune

d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir,

piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant.

Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de

la fuite à toute bride vers la mer.

Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec

trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils

n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés

trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre,

le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la

chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et

refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un

train excessif, les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs

chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui

massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.

Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas

l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant

la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête

secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les

vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la

grève.

Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient,

étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y

fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au

bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins

maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde

furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.

Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette

troisième armée, la plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome,

et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette

troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le

moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.

* * * * *

Et le Chevalier Blanc?

Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin,

il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans

être arrêté ni remarqué par personne.

Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où

l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.

Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle

était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur

hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner,

saisir son cheval par la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin,

tuer son cheval, dernière ressource.

Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome

au petit galop.

Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente

chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi

sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:

--«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à

l’honneur aujourd’hui.»

De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend

d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à

soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se

battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre

coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être

pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme

il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut

qui est en péril.

D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement,

brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la

ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui

tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.

* * * * *

Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à

ses trousses. Une poursuite endiablée commence.

Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le

cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa

bête, leur échappe.

La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.

Le Chevalier Blanc fuit toujours.

Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent

plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.

Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.

Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre

le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le

cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique

encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête,

son cheval exténué.

Mais le Chevalier Blanc s’échappe.

L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène

que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval,

mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a

pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il

peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse

pas le chemin de sa retraite.

* * * * *

Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la

brèche au jardin, descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul

près de la fontaine, se met à songer.

Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups

que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la

cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la

crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance

est demeuré planté.

Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang

qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.

Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais

la plaie ne se fermera.

Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal,

il arrive à retirer le fer profond.

Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le

chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde

le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus

d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour que

nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la

fontaine.

Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin

lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le

chenil, sous l’escalier de la chapelle.

Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur,

qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure,

et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!

* * * * *

Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se

réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.

Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs

le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus

nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle

journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se

flattait de voir bientôt.

Les barons étaient inquiets.

--«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que

vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont

sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»

Or, soudain, un baron s’écria:

--«Les voici qui s’en viennent.»

--«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.

--«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.

L’Empereur s’était élancé vers eux.

--«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.

L’un d’eux répondit:

--«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que

nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont

vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui,

nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir

démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme

à la cuisse. Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu

s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le

chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez,

Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»

--«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a

fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»

Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés.

L’Empereur fondit en larmes.

--«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.

Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le

retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence

pesait sur toute l’armée.

CHAPITRE HUITIÈME

LE BIENFAITEUR INTROUVABLE

A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville,

assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut

bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu!

qu’on plaignit le pauvre Chevalier!

On disait:

--«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne

à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien

tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous

avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver,

il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est

pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»

Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu

y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.

* * * * *

Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il

y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en

secret l’acuité.

Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément

indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences

sans tache.

Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa

blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on

le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui

l’attention?

Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était

faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied

de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?

Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour

grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et

douloureuses.

On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les

autres fois.

A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout

qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple,

elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde;

après quoi, elle se rassit.

L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités

des festins précédents.

--«Elle est toujours folle!» songea-t-il.

Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il

s’écria, comme les autres fois:

--«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se

distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant

que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne

l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la

jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»

Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est

mécontent et sa colère n’est pas feinte.

Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on

présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous

la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au

chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il

le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux,

du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui

offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a

beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il

souffre trop.

--«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits

soient les lâches! Je les châtierai.»

L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite

d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.

* * * * *

Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire

diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et

modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans

forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs

actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons

chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils

n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur

héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas

d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en

entier.

Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène.

Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses

du Chevalier Blanc.

L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres · 第 4 / 6 段