abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en
allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les
enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier
Blanc avait disparu.
CHAPITRE CINQUIÈME
LE FOU ET LA FOLLE
A Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.
Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de
l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne
causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus
blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.
Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce
n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et
par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et
vieillards, les cloches déchaînaient leur vacarme du haut des clochers
sonores.
Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta
gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.
Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils
répondaient par des cris d’enthousiasme.
Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes
les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et
la musique dominait les cris et les vivats.
Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués
qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur
annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée
d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.
L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui
présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape;
puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir, et ne s’assit qu’après son
saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute
charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée;
et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les
barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées.
Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et
la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle
pavée.
Alors le festin commença.
* * * * *
Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la
chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur
festoyaient avec entrain.
Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il
retomba sur sa paille.
Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour
et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où l’attendait
son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et
courageusement se leva.
Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement
essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est
en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.
Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne
remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.
Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son
siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer.
Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.
Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.
L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à
chuchoter. Des propos sévères circulaient.
--«Elle n’y pense pas!» disait-on.
Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas
attacher d’importance au geste de sa fille. Il se promettait de la
réprimander plus tard.
Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître
soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.
Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les
sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu
partout. Et soudain il s’écria:
--«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les
méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que
nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour
l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car
regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»
--«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas.
Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des
coups comme nous en eûmes.»
L’Empereur dit:
--«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de
quelles jolies extravagances il est capable, vous ne pourriez vous
tenir de l’aimer.»
--«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»
On apporta au limier son repas de chaque jour.
Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui
ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et
sans répugnance.
Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.
--«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.
Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait,
étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu,
elle, du haut de sa fenêtre.
* * * * *
Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons,
chevaliers et jeunes gens se rangèrent devant l’Empereur pour le
féliciter de cette heureuse journée.
Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit
aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la
victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si
merveilleuse.
Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait
accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous
célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de
l’inconnu.
--«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»
--«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant
lui plus promptement.»
--«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les
dispersait.»
--«Il nous a tous sauvés à lui seul.»
Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:
--«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout
aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort
peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les
honneurs et les récompenses qu’il mérite.»
Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.
Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu,
balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise,
regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des
sons inintelligibles, et pleura d’impatience.
Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut
contrarié plus que je ne peux dire.
--«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.
* * * * *
Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa
fille avait en tête.
--«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.
Interrogée, la jeune fille recommença ses balbutiements, ses gestes,
ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet
incident.
Mais une gouvernante éclata de rire.
--«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.
--«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme
au monde plus estimable que le bouffon.»
--«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»
--«Et quoi donc?» fit l’Empereur.
La gouvernante expliqua:
--«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous
plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée
à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre
la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un
chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner
ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop
vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les
Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le
bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf
la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les
lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après
quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché
de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle
a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce
qu’elle vient de nous révéler.»
--«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles,
et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi
qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus
courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à
plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh!
je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce
qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce
proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée.
Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je
ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle
s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se
levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout
à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi
folle que lui. Emmenez-la.»
Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.
Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit
congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et
Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil,
sous l’escalier de la chapelle.
* * * * *
Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des
aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année
de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les
autres sans tarder.
CHAPITRE SIXIÈME
LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER
Tout ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute
conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de
gagner la haute mer.
Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un
lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu
quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins
encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à
cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans
tout leur pays, ce ne furent bientôt que plaintes, lamentations, cris,
et projets de vengeance.
Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs
gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni.
L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de
venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau
temps leur permettrait de tenter la mer.
L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de
l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle
expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé
jusque dans ses moindres détails leur attaque future.
Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs
nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux
de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des
galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la
mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et
ne négligèrent rien pour que leur entreprise eût toutes les chances
d’avoir un bon succès.
* * * * *
Au printemps, ils convoquèrent leur armée.
Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des
Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de
Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments
de haine.
Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant
à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une
courte navigation, au rivage romain.
Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se
dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la
côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait,
qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre
doute sur les succès de leur expédition.
* * * * *
A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les
menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu
à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à
rassurer.
En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des
sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce
qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses
services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura
de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce
vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois,
réduits à leurs seules ressources.
Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus
que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une
menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la
miséricorde divine.
--«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»
Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle.
Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent,
jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient
déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux
chevalier à l’armure blanche.
* * * * *
Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se
mirent en marche vers Rome.
Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie
de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux
mains.
Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome
leur approche.
--«Aux armes!» crièrent les guetteurs.
Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades
dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes
sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au
vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et
demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en
allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu
de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes
blanches.
Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait
du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus
de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.
* * * * *
Or écoutez-moi.
Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les
Romains se produisit quand il fut nécessaire.
A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le
Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le
plus fort de la mêlée.
Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de
bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait,
ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.
--«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre
Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»
Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A
l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie
poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait
dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu
parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il
avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si,
avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en
le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que
plusieurs d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:
--«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»
* * * * *
Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel
le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.
Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant
lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.
En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui
chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une
affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.
Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à
coup en face du Grand Émir des Sarrasins.
Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance
d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba,
mort.
Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez
l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier
Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.
Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.
* * * * *
Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit
de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur
bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille
au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de
moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il
pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et
passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux
Romains le soin de glaner sur ses traces.
Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les
meilleurs, même les émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les
tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de
mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté:
gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.
Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du
campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la
course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart
la noyade dans les conditions les plus atroces.
Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien
que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains
demeuraient maîtres du champ de bataille.
* * * * *
Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc
lui échappât.
A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:
--«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène
vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»
Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent
Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour
s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau
le chercher partout, on ne le trouva point.
--«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.
L’Empereur était fort mécontent.
--«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons
vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un
quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»
--«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du
boqueteau, là-bas, Sire.»
--«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut
l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de
venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes
preux, mes chevaliers, je vous invite à ma table aujourd’hui pour
célébrer notre victoire.»
Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent
triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des
musiques, comme l’année précédente.
* * * * *
Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de
l’Empereur.
Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais
être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce
que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.
On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur
l’apostropha tout de suite.
--«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la
meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des bons tours
que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»
Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.
La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se
rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.
Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très
honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon
portait sur son visage.
--«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a
blessé, on lui a déchiré tout le visage.»
Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un
malheureux sans défense.
Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.
Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force
grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.
Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en
rougit de chagrin.
* * * * *
Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la
scène finale que vous devinez.
Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées,
tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc.
Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.
Et l’Empereur dit:
--«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en
demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune
tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se
soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif
et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que
nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous
adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs
d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant
moi.»
Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.
Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:
--«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est
folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement,
puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré
la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»
Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente,
l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le
bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la
chapelle, comme toujours.
CHAPITRE SEPTIÈME
LA CHASSE AU VAINQUEUR
Déconfits sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient
engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois
leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez
eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si
incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les
Romains eussent été anéantis.
Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les
pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:
--«Vengeance!»