l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir.
Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter
au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car
maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se
partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse
dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus
faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien
durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent
du spectacle.
* * * * *
Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les
jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans
cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce
qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de
nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le
refit pendant dix années pleines.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la
ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui,
recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes
les injures et tous les outrages.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas
de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la
chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son
inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à
Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui
jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour,
pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la
petite fenêtre de la fille de l’Empereur.
Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas
une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient
muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous
sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays.
Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement
le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous
l’apprendrez plus tard, quand il faudra. Mais sachez, dès à présent,
que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa
pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.
Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si
méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni
nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse,
n’eût pu dire en le voyant:
--«C’est Robert le Diable.»
* * * * *
Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de
l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans
incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit
pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement,
pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à
Rome, tout en continuant de mener l’existence que vous savez, il eut
des aventures.
Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et
merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me
prêter une oreille attentive.
CHAPITRE QUATRIÈME
UN SINGULIER BOUFFON
Robert était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome,
lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de
nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.
Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui
s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de
son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en
campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea
rapidement que Rome serait à bref délai assiégée, prise et incendiée,
pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.
A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains,
si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux
conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré
Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après
avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence
récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort,
s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps
qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il
préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était
donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.
A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour
l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une
défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient.
Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et,
plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la rencontre de
l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur
ville.
La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa
puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs
murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de
vivres.
* * * * *
La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de
Roménie. Jour fatal!
Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte.
Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était
excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une
ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.
Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent
équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui
gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles
pleines et les vergues hautes chargées, ils cinglent, ils cinglent, les
Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.
Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues
et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes,
enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés
profondément sur tout le rivage.
A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on
aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on
monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis,
chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon;
on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des
bannières qu’on ne reconnaît pas.
--«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.
--«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.
Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les
rues fourmillantes de monde.
--«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous
arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et
d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs
troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous
morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront
le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»
A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut
envie de s’enfuir.
* * * * *
Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome.
L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un
instant découragé, n’a plus le goût de vivre.
Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les
sénateurs, et tout ce que Rome compte d’hommes nobles et sages. Il veut
délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de
la ville.
Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et
de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a
déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux
dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au
contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni
assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des
hommes assez hardis.
--«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les
chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il
consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir
la bataille.»
Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent.
L’Empereur décida de s’y ranger.
On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur
les envoya porter sa proposition de paix.
Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du
Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur,
exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent
que les Romains effrayés étaient en péril.
Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de
l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne
s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu
pour femme la jeune fille qu’il aimait.
A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent
défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!
* * * * *
L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il
ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une
levée en masse de tous les volontaires. Il le fit, et en même temps il
convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.
Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats
imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père,
qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les
maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.
Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs.
Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que
quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire,
parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol
sans ressources, il ne pouvait rien faire.
* * * * *
Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur
Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils
avaient placé leurs meilleures troupes.
Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit
crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à
opposer aux Turcs.
L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son
monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en
mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière
impériale contre les insultes de la gent païenne.
Après quoi, il s’écria:
--«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer.
Courons-leur sus!»
Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade,
l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle
plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura.
Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les
damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et
prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male
fortune.
Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent vers Rome, et les Romains
marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.
* * * * *
Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille,
Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long
du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains
partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui
imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il
a bien celle-là.
Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille,
il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement,
car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente.
Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur
ouvert:
--«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous qui avez sauvé tant d’âmes
par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais
plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant
d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais
pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il
ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir,
les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu.
Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»
Hélas! Robert soupire.
Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que
personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à
étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul
ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie
Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il
voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le
lui permettre. Et il pleure en silence.
* * * * *
Or écoutez bien.
Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne
s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez
que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour
regarder la plaine et la mer.
Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de
n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse
Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus
longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les
chevaliers.
La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.
Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la
jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans
remède, il faisait certes à l’ordinaire des folies; mais pour faire ce
qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était
probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt
persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.
Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier
engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil
de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les
envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches
meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le
terrain.
Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.
Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard
vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je
vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce
que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.
* * * * *
Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins
ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.
Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté.
C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et
qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu,
tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier
était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son
épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait
sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe
des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.
Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla.
Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus
tard qu’elles furent telles:
--«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne
croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous
prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus
de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint
ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort
douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez.
Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au
secours de l’Empereur.»
Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins
vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la
direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et
l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se
ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur
le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se
le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis
saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors
désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond
magnifique au galop du côté de la bataille.
La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle
perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus
noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans
le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il
venait.
* * * * *
Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le
nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.
Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En
quelques bonds, il avait gagné la campagne.
Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop
vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits
d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les
Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils
jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.
Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la
hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les
derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse
les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement
vers les Turcs.
Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent
quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous
avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec
quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope
droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade,
tous sont émerveillés.
--«Il va vers l’Empereur», disent-ils.
L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même,
pour mieux diriger le combat.
Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le
saluer, et pousse vers l’endroit où les Turcs semblent le plus
nombreux, le plus forts et le plus dangereux.
L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce
chevalier en quête de Sarrasins.
Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.
* * * * *
Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni
ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à
droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa
première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.
Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à
droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de
temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.
Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant, brochant, fonçant,
obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de
nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les
groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.
Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est
à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe,
les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais
ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui
échappent pas.
Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups
de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le
Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il
frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.
Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les
effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise
de panique, recule.
L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance
à sa poursuite. Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:
--«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts,
puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui
charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand
ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous?
Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc!
derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»
* * * * *
Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de
l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.
Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans
le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur
semble encore accrue.
Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en
renfort. Avec des bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument
au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous
côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien,
derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le
valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui
décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui
sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le
chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs
tombent, ou cèdent.
--«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer
tous?»
Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse
toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent.
La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde.
Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier
Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.
--«En avant!» crie l’Empereur.
Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient à qui mieux mieux avec des
cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis,
ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le
gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si
folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent
épouvantés.
* * * * *
La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par
leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors,
comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée
haute,--suivi par tous les Romains, la lance basse,--les Turcs, sans
combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.
La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.
Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les
Turcs orgueilleux. Ils fuient avec tant d’ardeur que les Romains ont de
la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés
inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers.
Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute
mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée
turque, jusqu’à la mer.
Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs
tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage.
Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer
aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux
Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la
mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux!
Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la
plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront
massacrés sans recours sur la plage.
Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent
échapper aux Romains. Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les
Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un
Turc vivant ne demeura sur le rivage.
* * * * *
Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire!
Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les
vainqueurs.