BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
(PRIX CONCOURT 1924)
L’HISTOIRE MERVEILLEUSE
DE
ROBERT LE DIABLE
ROMAN
[Illustration]
AMIENS
EDGAR MALFÈRE
1925
DIXIÈME MILLE
L’HISTOIRE MERVEILLEUSE
DE
ROBERT LE DIABLE
DU MÊME AUTEUR:
VERS:
_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.)
_Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.)
ESSAIS:
_Apologie pour les Nouveaux-Riches_ (1921. A. MESSEIN.)
_Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne (1924. E. MALFÈRE.)
ROMANS:
_Mienne_ (1923. E. MALFÈRE.)
_Le Chèvrefeuille_ (1924. N. R. F.)
_Mousseline_ (1924. E. MALFÈRE.)
_Monsieur Jules_ (1925. ALBIN MICHEL.)
_L’histoire merveilleuse de Robert le Diable_ (1925. E. MALFÈRE.)
TRADUCTIONS:
JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_ (1922. E. MALFÈRE.)
JOACHIM DU BELLAY: _Les Amours de Faustine_ (1923. IBID.)
MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_ (1924. IBID.)
ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_ (1924. IBID.)
RUFIN: _Epigrammes_ (1922. A. MESSEIN.--1925. E. MALFÈRE.)
SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_ (1922. E. CHAMPION.)
ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman (1912. FONTEMOING.)
-- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.)
EN PRÉPARATION:
_Le pays de tous les mirages_, essai.
_La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi._
_Vie de Socrate._
_Le roman de Daphnis et Chloé_, traduction.
_Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE.
_L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.)
_L’Églantine_, roman (N. R. F.)
_Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.)
* * * * *
Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour _Le
Chèvrefeuille_, _Le Purgatoire_, et _Le Chapitre Treize_ d’Athénee.
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
L’Histoire Merveilleuse
de
Robert le Diable
REMISE EN LUMIÈRE
POUR ÉDIFIER LES PETITS
ET DISTRAIRE LES AUTRES
[Illustration]
AMIENS
EDGAR MALFÈRE
1925
Dixième mille
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T.
50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L.
130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130.
50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur.
_Copyright 1925 by Edgar Malfère._
_A l’incomparable Fagus_
_AVERTISSEMENT_
_Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans
les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à
peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les
négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât
pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui,
Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra
de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne,
n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros._
_La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de
roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque
Nationale,--l’un_ (Fr. 25.516) _de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre_ (Fr.
24.405) _de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,--celui-ci plus
abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste_.
_Deux éditions en ont été publiées_:--_en 1837, par G.-S. Trébutien_
(Paris, Silvestre), _qui suivit le plus ancien manuscrit_;--_en 1903,
par E. Löseth_ (Paris, Société des Anciens Textes Français) _qui donna
le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir
que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la
seconde moitié du XIIᵉ siècle_.
_Il existe aussi un_ Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, _qui est
du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de
Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de_
Mystère de Robert le Diable, _fut joué sur la scène du Théâtre de la
Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome
VI des_ Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes
Français). _Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce
mystère met en action le récit du roman dont nous venons de parler._
_C’est en s’inspirant de ces différents textes,--en traduisant parfois
de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à
cause de certaines longueurs qui le surchargent,--mais toujours, malgré
de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux
poètes, qu’on a composé la présente_ Histoire merveilleuse de Robert le
Diable.
CHAPITRE PREMIER
ROBERT LE DIABLE
Ecoutez-moi, grands et petits. Je veux vous conter une histoire
merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire
de Robert le Diable.
Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie
très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa
bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il
avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains.
Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se
désolait de n’avoir pas d’héritier.
Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de
comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On
l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles
tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation
ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir
pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.
Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié
Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils
avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières:
ils demeuraient sans enfant.
Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis
que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que
les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle
songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour
elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et
elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant
d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de
Dieu, que ses prières ne touchaient pas.
Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle
inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché,
gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au
dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se
réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement
personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur
maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.
Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui
les menaçait.
* * * * *
L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le
baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom
de Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il
venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et
terrible.
Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans
raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour
essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord
furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en
garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on
n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les
nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après
l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen
d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus
les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur,
quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le
demandaient avec inquiétude.
Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en
un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas
un, il étonnait ceux qui le voyaient. Mais sa précoce beauté
s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.
Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en
escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en
effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les
servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha
seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la
poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à
poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux
éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?
* * * * *
Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le
croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait,
en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait
les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au
premier venu.
Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point.
Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les
mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la
victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage
plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu
à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires
incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château.
Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se
trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus
et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les
seigneurs.
Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en
plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils
de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils
le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur
manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.
Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait
à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou
femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église
excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux
ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait
l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il
pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux
qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela
principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout
bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.
* * * * *
Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus
d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait
l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et
n’obtenait rien. Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas
d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.
La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se
lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères
qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont
elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle
s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.
Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers,
mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il
avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le
connaissait il était odieux.
--«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se
battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier?
N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous
le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point,
et tous ses vices tourneront à vertu.»
--«Pour l’amour de vous», répondit le duc, «j’en ferai l’épreuve,
Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»
Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui
promettait.
--«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le
duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et
cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer
qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux
chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous
amender, Robert, et devenir bon chevalier?»
--«Je m’amenderai», dit Robert.
--«Je vous adouberai donc», conclut le duc.
La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver
son fils?
* * * * *
Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint
chevalier.
A Argences, ville qui est près de Caen, eurent lieu les honneurs, la
fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées,
des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes
en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les
valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut
parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort
enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le
monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.
Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au
Mont Saint-Michel, en Bretagne.
Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte
magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il
riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons
néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une
église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y
descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier
qui se rend à son premier tournoi.
Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui
allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont
on eût jamais parlé.
Il fut de ceux dont on parle longtemps.
A peine entré dans la lice, Robert étonna.
Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers.
Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance
frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle
s’indigna.
Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût
à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les
désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la
tête, en riant de les obliger à demander grâce.
Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter
Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt
déserté.
La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit
tristement le chemin de son château.
* * * * *
Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler
ailleurs son triomphe.
Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la
nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et
par la Lorraine.
A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la
lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait
en bataille véritable et combat sanglant.
Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.
Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à
peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se
souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.
* * * * *
Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de
l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec
lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée,
Robert s’en revint au château de son père.
Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage.
C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards
et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.
Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il
s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait
des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises
les plus hardies.
Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les
détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à
Rome, et si bien que le Pape, fatigué des prières qu’on lui en adressa,
excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si
le scandale ne cessait point.
Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et
le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais,
sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le
laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui
saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui
n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?
* * * * *
Robert, lui, ne s’émut point.
--«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me
puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai.
Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se
fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»
Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il
réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les
audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le
commerce lui était agréable.
--«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et
des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles.
Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les
pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi
qui commande.»
Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine.
Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des
embuscades et des assauts.
Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables
qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent
par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux
brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.
En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.
Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans
préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le
nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands
ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs,
était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient,
pillaient.
La peur et la colère grondaient dans tout le duché.
* * * * *
A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert
et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs
crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de
trompe en tous lieux aggrava la panique.
--«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient
moines et paysans.
Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.
Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des
bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le
châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en
eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop
loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en
horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où
Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.
Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.
* * * * *
Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse
s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse,
que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.
--«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains
point ses menaces.»
Sitôt conçu, sitôt exécuté.
Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de
nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes
terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se
contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de
cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de
cris et de gémissements.
Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut
l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines,
mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se
soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre
achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant
toujours.
Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.
Il éclata de rire.
Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête
affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les éperons
ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et
son visage était hideux à voir.
* * * * *
A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut
l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au
milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas.
Nul ni nulle ne se montrait.
Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.
Robert réfléchit profondément.
--«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»
Il ne riait plus.
Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.
Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un
être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le
plus souvent que des impulsions mauvaises et de féroces desseins, et,
chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le
saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.
--«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.
--«Suis-je donc né tel?» se dit-il.
Il songea soudain à sa mère.
--«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.
Puis il leva la tête vers le ciel.
Et il s’écria:
--«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de
Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je
suis si méchant.»
* * * * *
Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.
En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et
tranchante. La duchesse tomba quasi pâmée aux pieds de son fils.
--«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise,
que tu tires ton épée contre moi?»
Robert répondit:
--«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez,
pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir
créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»
--«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la
vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais
quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»
--«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la
moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre
chose, vous voyez cette épée tranchante?»
Il n’acheva point.
--«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»
--«A vous, ma mère?»
--«A moi, mon fils.»
--«Et pourquoi donc?»
--«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années
de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur,
et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»
Robert murmura:
--«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»
La duchesse poursuivit:
--«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je
fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en
larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là
que d’avance je te perdis par ma faute.»
Elle sanglotait. Elle acheva:
--«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»
Robert ne répondit rien.
Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte
qu’il en demeurait confondu.
Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.
* * * * *
Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du
visage.
Il dit soudain:
--«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai
martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis
plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»
Il dit encore:
--«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à
pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers
le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je
ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»
Il jeta loin de lui son épée.
--«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il
m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me
chaut de son duché. Ce n’est point telle récompense que je veux
reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»
Ainsi fit-il tout aussitôt.
Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur
contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.
Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda
qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:
--«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»
CHAPITRE DEUXIÈME
LE PÈLERIN DE ROME
Sans s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans
aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant
beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit
enfin Rome.
Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter,
appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la
foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.
Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.
Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien
de plus pour l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du
Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui
l’intéressait.
On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au
lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape
chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que
des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque
motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au
moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était
mandé par le Pape.
Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa
chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.
* * * * *
Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu
sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean,
et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle
même du Pape.
Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il
n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur
rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.
Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut
dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.
Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria,
d’une voix dolente:
--«Pitié! Pitié!»
A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.
Mais le Pape à son tour cria:
--«Que nul ne touche à cet homme!»
* * * * *
Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a
supplier le Pape.
--«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous? Qui vous a mis dans cette
grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»
--«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous
la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»
Il continua:
--«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant
dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans
doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint
rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en
eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu
Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait.
Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste,
j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur
Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne
m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne
reçois de vous le remède qu’il me faut.»
Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses péchés, tous ses méfaits,
et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle
honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet
et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.
Le Pape écoutait.
Robert se tut.
Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape
hésitait. Il ne répondit d’abord pas.
La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert
s’émut de ce silence.
Il s’écria de nouveau:
--«Pitié, Seigneur! Pitié!»
* * * * *
Le Pape eut pitié.
--«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à
demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une
lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu
suivras le chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au
fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu
trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu
frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu
t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il
n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et
il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois
par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint
pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te
remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera,
lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus
d’inquiétude.»
Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.
* * * * *
Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée,
la lettre qu’il lui avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois
où demeurait l’ermite.
Voilà Robert qui s’en va.
Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde
divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.
Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le
chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au
fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche
encore.
Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à
l’ermitage.
Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et
frappe trois coups au postichet.
Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en
s’appuyant sur une béquille.
Il a ouvert le postichet.
--«Dieu vous garde!» dit-il.
Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de
Rome, et lui présente la lettre scellée.
L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans
rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu,
il s’assied. Il pleure.
--«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous
êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des
péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant
pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence
nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»
Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.
L’ermite continue:
--«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je
pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons,
quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne
m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je
saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos
péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»
Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui
sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des
fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se
fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.
* * * * *
Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa
lanterne; puis il appela Robert et lui dit:
--«Venez, mon frère, à la chapelle.»
D’un bond, Robert fut debout.
Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long
devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si
instamment Dieu de le délivrer de son enfer.
De son côté, l’ermite commençait à dire:
--«Introïbo...»
Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le
Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins
de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont
il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son
repentir.
Alors il y eut un silence.
Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné
et qu’il s’empressa d’achever sa messe.
La messe achevée, il appela Robert:
--«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous
soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que
Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez
pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»
--«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde
que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut
sa part.»
--«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir
jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que
Dieu me révéla tout à l’heure.»
* * * * *
Alors, l’ermite prononça:
--«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous
contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous
poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les
huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez,
gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin
d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront
lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le
peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir,
conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»
Robert ne répondit point.
* * * * *
L’ermite continua:
--«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre
est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que
vous alliez et que vous vous trouviez par la suite, gardez-vous de
jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car,
si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que
soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du
Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous
pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos
gardes!»
Robert ne répondit point.
* * * * *
L’ermite continua:
--«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous
est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce
que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la
faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord
enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami
Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les
connaissez.»
Robert s’écria.
--«Je les ferai toutes les trois sans jamais me permettre aucune
faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»
--«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais
quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire
quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à
preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu
prescrites.»
Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit
en route vers Rome.
CHAPITRE TROISIÈME
LE CHEVALIER PÉNITENT
Le lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.
Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant,
hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un
après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder
l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un
s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le
menaçant de son gourdin.
En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de
badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son
chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le
reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on
le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et
parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et
la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la
populace revenait à l’attaque.
On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le
houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule,
qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du
pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des
pierres.
Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir.
Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il
suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut
qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il
s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit
vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était
la tour du palais de l’Empereur.
Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais
vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de
l’Empereur.
* * * * *
L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était
assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus:
bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets,
sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre
Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre
à son maître et seigneur.
Au reste, voici pourquoi.
L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme
plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance,
d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et
comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle
n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins
la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais
épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans
ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde
damoiselle.
Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui
n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui
refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait
peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois
avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt
bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était
des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout
l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui.
Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et
l’envie de se venger.
Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur.
Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les
ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister.
Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin.
Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez
grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il
préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait
peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il
ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer
loin de leur capitale.
Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et
poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
* * * * *
A cette heure là, l’Empereur était à table.
Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais.
L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert,
harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et
franchit le porche.
L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais
d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent
à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.
Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et
respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.
--«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma
protection. Et qu’on lui donne à manger!»
On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin,
un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.
Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et
le vin, et jeta le tout loin de lui.
On s’étonna grandement.
--«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que
de son extravagance?»
Et il ajouta:
--«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»
Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la
journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole.
Et lui se garda bien de sonner mot.
Et le repas autour de sa folle personne continua.
* * * * *
L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais
somptueux.
A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait.
C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là
seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur
pendant les repas.
Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le
happa.
Mais il se passa alors une autre chose inattendue.
D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien. Il lui arracha l’os de la
gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement,
qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.
L’Empereur éclata de rire.
--«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien
vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à
mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»
Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande
et du pain en abondance.
--«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit
l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»
Ainsi fut fait.
A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui
sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et
le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son
contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.
* * * * *
L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute
l’assistance riait comme l’Empereur.
--«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.
Ils ajoutaient:
--«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»
Et l’Empereur décida:
--«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le
maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on
le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre
d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma
volonté.»
Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la
troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.
Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche;
puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et
l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa
bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il
plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand
étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction
du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement
n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.
* * * * *
Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans
un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais
impérial.
Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un
gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée en dépit
des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du
chien sous l’escalier de la chapelle.
Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà
vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son
tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance
de Robert.
L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.
--«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»
* * * * *
Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa,
se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.
Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à
gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance
des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander
rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique,
fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.
Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en
était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se
persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.
Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A
l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là
des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense
mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et
juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je
vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui
avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là
contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait
d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent
s’accouder à cette fenêtre.
Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le
mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille
sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si
profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.
* * * * *
Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe,
comme il faisait chaque jour.
Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la
chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.
Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.
Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la
ville en contrefaisant le fol.
Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène,
soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il
doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.
Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à
l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le
houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant
que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié,
Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine,
gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier
de la chapelle.
Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du
palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il
peut aller où bon lui semble.
Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant
l’heure du repas.