Le terrain qui avoisinait la colline était rougeâtre, et les jungles
parsemés çà et là couvraient le sol d'un tapis de baies jaunes et
rouges. Une quantité prodigieuse de poules d'Inde sauvages, de hérons,
de grues et d'oiseaux de mer voltigeaient dans l'air, et nous étions
surpris à chaque instant par l'apparition inattendue d'une bande de
chacals, d'une troupe de renards et de beaucoup d'autres animaux que
je n'avais jamais vus. De temps en temps un coup d'oeil jeté en
arrière nous faisait apercevoir des troupeaux d'éléphants sauvages et
de buffles qui paissaient sur la plaine que nous venions de traverser.
À midi, nous fûmes arrêtés par une rivière large, boueuse, peu
profonde, mais qui, sans doute, inondait le haut de la plaine pendant
la saison pluvieuse, c'est-à-dire sept ou huit mois de l'année, et se
faisait ensuite un passage jusqu'au marais. Après une longue
hésitation, les éléphants se décidèrent à traverser le gué de la
rivière; une fois sur l'autre bord nous nous reposâmes. Le lendemain
il fallut gravir la colline hantée par les esprits. Cette colline
inspire aux natifs une superstition si respectueuse, qu'ils n'osent
troubler par leur présence ce lieu consacré aux géants et aux esprits,
qui, disent-ils d'un air convaincu, veillent nuit et jour sur leur
sauvage propriété. La crédulité de ce peuple primitif avait un appui
sur les restes d'une ville quelconque, et de Ruyter nous dit que les
ruines qui parsemaient la plaine étaient moresques. Nous trouvâmes
d'énormes masses de pierre, des citernes bouchées, des puits que la
végétation couvrait de mauvaises herbes, de plantes rampantes et d'une
infinité d'arbrisseaux.
Nous dressâmes nos tentes sur la partie de la colline la plus couverte
de rochers et la moins voisine des jungles. Après avoir allumé des
feux et mangé un jeune cerf, nous fîmes les arrangements nécessaires à
la journée du lendemain, et nous nous endormîmes. Le chef malais fut
debout avant l'aurore; il réveilla ses gens, fit préparer nos montures
et disposa tout pour le départ. Zéla, qui voulait absolument nous
accompagner, fut assise sur un petit éléphant, et enfermée dans le
seul houdah que nous eussions.
Après de longues recherches, nous découvrîmes plusieurs traces de
tigres dans les lieux couverts et sur le bord des étangs, mais les
hautes herbes et l'épaisseur des buissons nous empêchèrent de suivre
leurs traces jusque dans leurs retraites. En revanche, nous trouvions
à chaque pas des daims, des sangliers, et une grande variété
d'oiseaux.
Quand de Ruyter eut soigneusement examiné le voisinage, il nous assura
que trois tigres habitaient le jungle, car il avait découvert les os
d'un élan récemment tombé sous leurs griffes.
Cette nouvelle nous combla de joie, et, bien préparés pour l'attaque,
nous nous dirigeâmes vers la retraite de nos ennemis. Guidés par de
Ruyter, il nous fut facile d'atteindre sans de longs détours le lieu
où se trouvaient les restes du cerf. Ces restes étaient entourés d'une
terre humide qui conservait jusqu'au jungle les traces du passage des
tigres.
Avant de commencer la chasse, de Ruyter, qui voulait bloquer toutes
les sorties, divisa notre troupe. La plupart de mes hommes étaient à
pied, et ils semblaient aussi tranquilles et aussi rassurés qu'à
l'approche de l'attaque d'un nid de belettes. Je laissai Zéla à
l'entrée du bois, sous la garde de quatre Arabes, et je descendis de
cheval pour aider de Ruyter à débarrasser le passage. Les Malais
furent divisés en deux groupes, et nous recommandâmes aux matelots
d'agir avec une extrême prudence en faisant usage de leurs armes à
feu, car les accidents étaient plus à craindre que la férocité des
tigres.
--J'ai grand'peur, dit de Ruyter, que nos éléphants ne soient pas de
force à faire face aux tigres. Mais cependant il est nécessaire, avant
de renoncer à nous en servir, que nous les mettions à l'épreuve.
En approchant des buissons, nous mîmes en déroute des daims, des
lièvres et des chats sauvages.
De Ruyter me montra les ruines d'un palais moresque, en me disant que
la sagacité de nos éléphants nous ferait éviter les masses brisées des
édifices, les abîmes et les puits couverts de verdure humide.
L'endroit où nous nous trouvions était d'une sauvagerie surnaturelle;
elle impressionna tellement nos matelots, que leur joie orageuse fut
changée en une sorte de tristesse rêveuse. Les furieux trépignements
de pieds de nos éléphants nous apprirent que l'antre des tigres était
proche. Une ruine voûtée s'étendait devant nous, et un bruit
indistinct agitait les buissons.
--Tenez-vous fermes, mes garçons! cria tout à coup de Ruyter.
Au même instant un tigre monstrueux s'élança sur nous.
Nous fîmes feu tous ensemble, mais pendant les premières minutes qui
suivirent cette terrible décharge, je ne pus en connaître le résultat,
car, enragés de terreur, nos éléphants désertaient.
Mon mahout se jeta par terre et une branche d'arbre me fit tomber.
J'entendis un effroyable cri de guerre, et on fit une seconde fois un
feu bien nourri.
L'éléphant de de Ruyter bondit en arrière et tomba dans un puits à
moitié caché sous une couche d'herbe; l'intrépide chasseur se dégagea
lestement, et nous laissâmes nos montures agir à leur guise.
--Il y a encore des tigres sous la voûte de ces ruines, me dit de
Ruyter; forçons-les à sortir.
Nous réunîmes quelques-uns de nos hommes, et, d'un pas ferme, guidés
par l'abominable odeur qu'exhalent ces bêtes fauves, nous gagnâmes le
lieu de leur retraite. Bientôt des rugissements sonores et des
grognements aigus nous donnèrent l'assurance d'un prochain succès.
--Attention! dit de Ruyter, l'antre renferme une tigresse avec ses
petits; prenez garde à vous, mes garçons: ne tirez que sur elle, et
tirez bas.
Un jeune tigre sortit le premier pour nous attaquer.
--La mère va sortir, me dit tout bas de Ruyter, ne tirez pas encore.
Effrayé de notre position hostile, le tigre courut se cacher sous un
épais buisson; il y resta en grognant; une seconde après, deux autres
petits sortirent à leur tour et se cachèrent avec autant d'effroi et
de promptitude qu'en avait montré le premier.
Le rugissement de la mère devint terrible, et un coup de fusil tiré
par de Ruyter sur un des jeunes tigres la fit apparaître à l'ouverture
de la voûte, les yeux en feu, et écumant de rage. La tigresse se
précipita violemment sur nous. Je fis feu des deux canons de mon
fusil, et nous reculâmes de quelques pas.
Atteinte par mon arme, la tigresse frissonna, et, toute chancelante,
elle voulut attaquer de Ruyter; mais, trop faible pour l'atteindre,
elle ploya sur ses jarrets. Un coup de lance l'étendit sans vie à nos
pieds.
Pendant que je rechargeais mon fusil, un jeune tigre s'élança sur moi.
L'attaque fut si brusque, si inattendue, qu'elle me renversa. Avant de
pouvoir me relever, je vis de Ruyter mettre tranquillement son fusil
dans l'oreille de la bête déjà blessée, et lui faire sauter la
cervelle en l'air. Pendant cette lutte partielle avec la mère et le
premier tigre, les matelots continuaient à faire feu, et les balles
volaient au-dessus de nos têtes; quelques-unes blessèrent les jeunes
tigres, mais sans les tuer, car ils se sauvèrent.
--Plaçons-nous derrière ce rocher, me dit de Ruyter; les matelots se
servent d'un mousquet comme ils se servent d'un cheval: ils emportent
tout ce qui se trouve sur leur passage.
Des Malais, envoyés en éclaireurs par le chef, vinrent nous dire que
le jungle était vivant de tigres, qu'ils en avaient déjà tué deux, et
qu'un de leurs hommes était mort.
Une heure après cette première victoire, il y avait autant de bruit et
de confusion dans le jungle que pendant une bataille navale ou qu'au
saccagement d'une ville. Je remarquai cependant que les tigres ne sont
point aussi formidables qu'on veut bien le dire. Ils se couchaient en
rampant dans les longues herbes, et nous avions de grandes peines à
prendre avant de pouvoir les en faire sortir. Pour arriver à ce but,
nous étions obligés de leur envoyer une balle, et bien des fois, au
lieu de se jeter sur nous, ils essayaient de fuir sous le couvert, et
c'était seulement en face des passages bloqués que, poussés par le
désespoir, ils se précipitaient aveuglément sur nous.
Deux hommes courageux et bien armés peuvent aller sans crainte
jusqu'aux approches de l'antre d'un tigre et le forcer à quitter sa
retraite pour venir tomber sous leurs coups.
Un grand nombre de tigres se sauva vers la plaine, et il nous était
impossible de diriger notre chasse de ce côté-là. Plusieurs de nos
hommes étaient blessés, soit par les tigres, soit par des chutes dans
les décombres, et un Malais eut l'échine dorsale si fracassée,
qu'après une heure d'agonie il expira.