LXXXVIII

Je ressentis un véritable plaisir quand je pus m'échapper de ce séjour

de mort, quand je vis resplendir au-dessus de ma tête l'éblouissant

rayonnement du soleil. La scène ressemblait à un lac entouré de

forêts; vers l'est, les montagnes s'élevaient à une hauteur étonnante;

elles bordent l'empire chinois.

Après avoir traversé un ruisseau, nous arrivâmes à la source d'un

torrent des montagnes. Le torrent, rendu aride par l'extrême chaleur,

se divisait en petits lacs d'eau saumâtre, et, au milieu d'une couche

de gravelle, entremêlée de fragments de rochers, se trouvait une

petite île, couverte de mousse, de fleurs et d'arbrisseaux.

La beauté du lieu, la sécurité de la position, nous engagèrent à le

choisir pour y prendre quelques heures de repos.

À cette époque, mon cher Trelawnay, j'étais aussi jeune et aussi

romanesque que vous; il ne vous sera donc pas difficile de comprendre

que le lendemain, au réveil, je songeai, en fumant ma pipe, à ne

jamais abandonner la solitude de ce magnifique désert. La transition

de la nuit au jour s'opéra si doucement, que j'y fis à peine

attention.

Vers le matin, un troupeau de buffles sauvages vint paître à quelques

pas de nous. Pendant que j'examinais leur forme surnaturelle, un bruit

confus, qui ressemblait au sourd grondement de l'orage, se fit

entendre dans la forêt.

Les chacals, les renards et les daims marquetés s'élancèrent hors du

bois, et le troupeau de buffles noirs cessa de paître et se tourna

vers la place d'où venait le bruit. Une foule de brillants paons

voltigea au-dessus de nos têtes en jetant de grands cris, et un

pélican, qui venait de prendre une couleuvre, laissa tomber sa proie

et s'envola lourdement. Nos petits éléphants, qui mangeaient les

arbrisseaux autour de nous, s'effrayèrent tellement, qu'ils firent la

tentative d'échapper à leurs gardiens pour grimper sur les rochers.

Tout à coup, un mohr de la race des élans sortit de la forêt: sa

taille dépassait celle qui est ordinaire à ces animaux, et ses cornes

entortillées étaient aussi longues que la lance d'un Malais. Après

l'apparition du mohr, un rugissement clair, sonore, terrible comme un

éclat de tonnerre, annonça le lion chasseur suivi de quatre lionceaux;

il se creusa un chemin à travers les buissons et les ronces. En

entrant dans la plaine, le lion chercha la piste en posant son nez

pointu sur la terre. Quand il l'eut trouvée, il poussa un second

rugissement, et ce cri de triomphe fut répété par sa royale escorte.

Le lion se remit à la poursuite du cerf, suivi de sa bande; cette

bande formait une ligne, et je fis la remarque qu'il n'était point

permis de devancer le roi, car au premier mouvement d'insubordination,

il s'arrêtait court, et sa voix se faisait entendre plus sonore et

plus tonnante.

Avec la vitesse d'un aigle, l'élan se dirigeait vers le lac. Mais, en

essayant de franchir d'un bond un morceau de rocher, il tomba dans

l'eau; promptement relevé, il suspendit un instant sa course haletante

et parut écouter la voix rugissante de son ennemi. Après ce court

instant de repos, le cerf gravit le talus et se glissa dans le lit du

torrent.

J'ai oublié de vous dire, mon cher Trelawnay, que le troupeau de

buffles, en s'écartant pour livrer passage aux lions, n'en parut

nullement effrayé. Mes guides m'assurèrent que ces animaux sont plus

forts que le lion, et qu'ils peuvent se rendre facilement maîtres de

plusieurs tigres. Quand le lion traversa la ligne formée par ces

énormes boeufs, sa crinière droite et terrible, sa queue raboteuse

ondoyèrent au-dessus d'eux. Évidemment le lion chassait par l'odeur et

non par la vue, car, au lieu de traverser la rivière dans la plus

proche direction de l'endroit où le cerf était tombé, il suivit le

cours de l'eau, grimpa sur le talus, et, toujours sur la piste de sa

proie, il traversa la source du torrent.

Selon toute probabilité, le pauvre cerf avait été blessé dans sa

chute, car la vitesse de sa fuite diminua de rapidité, tandis que

celle du lion augmentait de minute en minute. Suivi de près par les

lions, le cerf avait rasé la base du rocher sur lequel j'étais debout.

De mon poste, je pus parfaitement distinguer tous les acteurs de ce

drame: le premier lion était vieux, décharné, sa peau noire luisait à

travers ses poils minces, étoilés et rougeâtres; sa queue était nue,

sale, et les poils de sa crinière étaient en mottes; la longue et

énorme mâchoire de ce vieux roi des forêts était abaissée et sa langue

pendait en dehors comme celle d'un chien fatigué. Le cerf fit des

efforts terribles pour monter le banc, il semblait vouloir gagner les

jungles; mais la terre n'était pas solide et il perdait pied à chaque

instant. Quand la pauvre bête eut franchi les trois quarts de

l'élévation escarpée, elle tomba et fut incapable de se relever; les

rugissements du lion étaient magnifiques lorsqu'il sauta sur le cerf à

l'aide d'un puissant élan. Alors, une patte posée sur le corps du

vaincu, il gronda les lionceaux qui voulaient approcher, et fit, avec

lenteur, les préparatifs de son festin. La famille dut se contenter

des membres du cerf et des os que le vieux lion jetait royalement

derrière lui.

Mais voilà notre sauvage chef, finissez de boire votre café,

Trelawnay, et partons pour la Ville des Rois; j'entends, en

imagination, un concert de rugissements.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 46 / 50 题