Quand la chasse fut désorganisée, je songeai à Zéla, qui, bien
certainement, devait s'effrayer des bruits du combat et de ma longue
absence. Je me dirigeai donc seul,--car tous nos gens étaient
dispersés çà et là,--vers la partie du jungle où quatre Arabes
devaient faire la garde autour d'elle.
En approchant de l'endroit où la jeune femme devait attendre mon
retour, j'entendis un bruit affreux, un bruit entremêlé de cris
perçants, de rugissements de tigres et de trépignements de pieds. Je
hâtai ma course, autant que purent me le permettre les épais buissons
et l'inégalité du terrain; car, à chaque pas que je faisais en avant,
j'entendais, plus féroces, plus sonores et plus distincts, les
effroyables rugissements du fauve habitant des jungles.
Arrivé à quelques mètres de l'endroit où devait se trouver Zéla,
j'aperçus un énorme tigre suspendu par les pattes aux flancs de
l'éléphant de ma pauvre abandonnée. Zéla n'était pas visible, et le
tigre portait sa tête, en écumant de rage, jusqu'au houdah.
--La malheureuse enfant a été dévorée! m'écriai-je en me frappant le
front. Oh! fou, fou que je suis!
Un frisson mortel arrêta dans mes veines la circulation du sang, puis
il fit place à une flamme brûlante dont la vapeur me monta au cerveau.
Ma carabine n'était pas chargée: je la rejetai loin de moi, et, sans
aucune autre arme qu'un poignard malais, je me précipitai, furieux et
sans crainte, au secours de Zéla. À quelques pas du groupe formé par
l'éléphant et son sauvage antagoniste, un petit tigre déchirait à
belles dents un objet que je ne pris point le temps d'examiner.
L'éléphant de Zéla trépignait, criait, se débattait avec désespoir
pour se débarrasser du tigre. L'affreuse bête tomba, mais en emportant
dans sa chute une victime humaine, enveloppée dans un vêtement blanc.
Je bondis sur le tigre, qui gronda sourdement, et dont la patte,
appuyée sur sa victime, n'oscilla même pas. Il attendait mon attaque.
Je frappai l'animal d'un coup de poignard, et lorsque, près d'être
atteint par le blessé, je cherchais autour de moi un moyen de défense
plus sûr que mon poignard, j'entendis murmurer cette douce invocation:
--Saint prophète, protégez-le!
Comme pour exaucer la prière de cette douce voix, l'éléphant frappa le
tigre avec son pied de derrière. Le coup fut bien porté, car mon
ennemi roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le coeur mon
poignard jusqu'à la garde.
Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur étouffa le rugissement
du tigre, vint tout à coup frapper mon oreille; je me retournai
vivement: c'était le chef malais. Son arrivée était d'un admirable
à-propos, car le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur
moi. Le Malais perça le jeune tigre avec sa lance, et enfonça vingt
fois son poignard dans le corps du vieux.
--Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de
bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres:
nous les tuerons tous.
Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je
n'y prêtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et
disparut dans le bois.
Heureusement pour moi, mes regards éperdus tombèrent sur la douce
figure de Zéla, qui s'était prosternée à mes pieds. Je fis vainement
la tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais,
je me sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la
jeune femme eurent entouré ma tête, je repris mes sens, et je couvris
son visage adoré des plus tendres caresses.
Zéla était hors de danger; les corps des deux tigres gisaient à nos
pieds: tout était calme autour de nous.
En apercevant la victime du tigre, je dis à Zéla, car je ne pouvais en
distinguer ni les traits ni la forme:
--Qui a donc succombé sous les coups de cette horrible bête?
--Le pauvre mahout, très-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.
--Heureusement, ce n'est que lui, chérie; je craignais tant que ce ne
fût vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon
bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides
spirituels: un bon et un mauvais.
Ma colère tomba bientôt sur les Arabes auxquels j'avais confié Zéla,
et, à mon appel, ils sortirent d'un fourré où, me dirent-ils d'une
voix tremblante, ils avaient trouvé le petit d'un léopard tué par de
Ruyter.
J'étais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en
tuer un, j'armai mon pistolet.
L'arme était dirigée sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi;
j'allais lâcher la détente quand une main retint mon bras.
Je me retournai brusquement: les yeux de Zéla rencontrèrent les
miens, son regard pénétra mon coeur, regard charmant et qui eût
apporté le calme dans l'esprit irrité d'un fou.
--Il est notre frère, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et
mélodieuse. Ne nous détruisons pas les uns les autres. Remercions le
prophète, dont la miséricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant
de notre père. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon père jusqu'au
jour de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est
dans ce moment-ci posée sur votre coeur. Prenez garde, mon ami, car
l'ombre du mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil;
elle vous fait paraître, même à mes yeux, féroce et inexorable.
--Vous êtes le faucon de notre Malais, chère, mais l'aile du noir
corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de
mauvais augure m'a quitté. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il
faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre éléphant; je
préfère vous confier à sa sagacité qu'à un millier d'Arabes. C'est une
noble et courageuse bête.
Je flattai l'éléphant avec la main, et je donnai à Zéla du pain et des
fruits pour les faire manger à notre sauveur.
L'éléphant semblait être plongé dans une triste contemplation, et il
regardait avec un sentiment de pitié sympathique le corps prosterné du
mahout mourant. Il ne fit pas attention à nous, et quand ses yeux
tombèrent sur le tigre mort, il trépigna, prit un air féroce et fit
entendre un cri de sauvage triomphe.
Puis, mécontent de lui-même pour n'avoir fait que venger le mahout,
qu'il eût voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la
terre, et, quoique blessé et sanglant, il paraissait ne songer ni à
lui ni à nous, mais à son ami mort. Les yeux humides et rêveurs de
l'éléphant montraient que toutes ses pensées étaient absorbées par la
perte qu'il venait de faire. Son regard pensif était fixé sur les
Arabes occupés à faire une sorte de claie pour emporter le moribond,
car sa poitrine était lacérée par les coups de griffe.
La noble bête, tout à son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je
plaçai l'échelle de bambou pour faire monter Zéla dans le houdah, elle
tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'était encore la jeune
femme qu'elle allait porter, elle reprit sa première position en
continuant à pousser de sourds gémissements.
L'homme que pleurait l'éléphant avait été longtemps le pourvoyeur de
ses besoins, et depuis la mort du Tiroon, tué par le chef, cet homme
avait pris la place de mahout. L'éléphant n'avait point paru attristé
à la mort de son premier conducteur, qui avait été, sans nul doute, un
maître méchant et cruel. S'il m'eût été possible de garder l'éléphant,
je m'en serais fait un devoir et un plaisir; car quand nous le
quittâmes, Zéla l'embrassa en pleurant, et coupa, près de ses
oreilles, quelques-uns de ses poils. J'ai conservé et je conserve
encore ce souvenir du sauveur de Zéla; il remplit le chaton d'une
bague sur laquelle est gravé, comme dans mon coeur, le nom de cette
chère moitié de moi-même.
Mais j'éloigne mon esprit du sujet qui m'occupe en cet instant; c'est
une faute involontaire, car, malgré moi, je suis entraîné à faire le
récit des puérils événements qui me rendent Zéla pleine de vie!
Aujourd'hui, ma cervelle ressemble à un griffonnage confus encore,
croisé en tous les sens et illisible pour tout autre que moi.