J'ai remarqué que les individus qui possèdent des qualités réelles
sont détestés et maltraités. La masse du peuple s'occupe généralement
à s'aimer elle-même, à penser à son bien-être personnel et à dire du
mal des autres, et cela pendant qu'elle essaye de leur enlever une
portion de leurs richesses. Il faut que tous ceux qui ambitionnent son
estime mentent, se plient à ses caprices et lui rendent hommage.
Le mérite, la vaillance, la sagesse et la vertu sont presque toujours
sans pain et sans vêtements.
Les Malais, dispersés sur les bords de la mer des Indes et sur ses
plus belles îles, sont déclarés, d'après l'opinion publique, féroces,
perfides, ignorants et rebelles à toute tentative de civilisation, et
même incapables d'aucun sentiment de bonté, par la raison qu'ils sont
capables de commettre tous les crimes.
De Ruyter, qui n'ajoutait aucune foi dans les clameurs du monde, qui
n'était jamais guidé par l'opinion des autres quand il avait la
possibilité de juger par lui-même, me donna bientôt sur le caractère
des Malais de véritables renseignements. En disant que ce peuple était
généreux, esclave de sa parole, doué d'un courage invincible, de
Ruyter lui rendait justice.
Tous les efforts tentés par les Européens pour arriver à vaincre ce
peuple ont été sans succès. Si une partie de leur pays est prise par
une force supérieure à leurs moyens de défense, ils abandonnent la
lutte, mais avec le courage qui cède sans plier, mais avec leur
profond amour de la liberté, qu'ils acquièrent par les conquêtes de
leurs victorieuses batailles. Sur la côte du Malabar et dans les trois
grandes îles de la Sonde, les Malais sont fort nombreux et sont encore
le seul peuple de l'Inde qui ait conservé un caractère national et le
libre arbitre de leur sort.
Les Malais ont peu de besoins, et sont hardis, braves et aventureux,
et il n'y a guère de pays dans le monde où une pareille race ne puisse
trouver les moyens de vivre. Semblables au coco, ils ne sont jamais
loin de la mer, et, comme les Arabes, ils s'approprient sans scrupule
le superflu des riches étrangers: mais quelle est la créature pauvre
qui ne désire pas un peu une partie du bien des riches?...
Les lâches mendient, les rusés volent, et l'homme brave prend à l'aide
de sa force.
Les richesses de l'Inde et celles de l'Asie, obtenues par la force et
par la ruse, sont journellement transportées le long des côtes
malaises en voguant vers l'Europe, et les Malais seraient de
véritables barbares s'ils n'en prenaient pour eux une petite portion.
Donc, ils s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs mains; et,
quoique leur pays ait été ravagé, quoiqu'on les ait massacrés en
grande partie, ils n'ont perdu ni leur force ni leur courage.
Les Malais possèdent plusieurs colonies sur la côte à l'est de Bornéo,
et la situation de cette côte leur permet d'exercer sur le commerce
chinois un constant maraudage.
Les Portugais, les Hollandais, les Anglais, ainsi que plusieurs autres
nations, ont de temps en temps formé des colonies sur diverses parties
de l'île, protégés dans leur installation par le roi de Bornéo. Mais
cette protection eut une grande ressemblance avec celle qu'un fermier
accorde à l'industrieuse abeille. Ainsi, quand les colons eurent
établi des usines, quand ils eurent encaissé les trésors produits par
leur travail, on les chassa, et leurs biens furent confisqués.
Le roi moresque, qui demeure à Bornéo, la capitale de l'île, n'a ni
influence ni pouvoir en dehors de sa province, et, de plus, fort peu
d'autorité sur les Chinois, qui ont accaparé tout le commerce de l'île
et qui vivent à Bornéo dans une complète indépendance.
Mais revenons à nos amis les Malais.
Sur la partie de la côte où nos vaisseaux étaient amarrés se trouvait
une colonie malaise; nous nous liâmes bientôt avec les principaux
habitants, afin de nous débarrasser des Beajus, qui sont le peuple le
meilleur, mais aussi le plus stupide de la terre.
Un matin, de Ruyter exprima au chef de cette colonie le vif désir que
nous avions de faire une chasse au tigre.
--Je suis tout à fait à vos ordres, nous répondit le Malais, et demain
nous organiserons cette partie. Je vous servirai de guide, quoique le
plaisir que vous vous promettez me soit entièrement inconnu, car ici
nous n'attaquons le tigre qu'en cas de légitime défense ou pour
protéger nos propriétés contre ses dangereuses invasions.
Je ne dois pas oublier de dire que, pendant la durée de notre
amarrage, de Ruyter fit de temps en temps lever l'ancre du grab, afin
d'aller voir si la mer était traversée dans nos parages par quelque
vaisseau de la Compagnie. Pendant l'excursion de notre commandant, je
veillais sur le schooner, dont les réparations marchaient à grands
pas, car, grâce à l'orang-outang, nous avions trouvé du bois
convenable.
Nous faisions souvent des parties de chasse sur la terre pour tuer des
daims, des sangliers, des chèvres et quelquefois des buffles, afin
d'approvisionner nos vaisseaux de viandes fraîches et d'épargner nos
provisions pour la mer.
L'intention de de Ruyter était d'attendre, pour s'en emparer, le
passage d'une flotte chinoise qui faisait voile pour la France.
Ce temps d'arrêt nous permit de visiter l'île, et les natifs nous
parlèrent des ruines d'une ancienne ville, située sur les bords du
grand marais, en ajoutant que ces ruines étaient la demeure des tigres
et d'une infinité d'autres bêtes sauvages. Nous nous décidâmes bientôt
à aller les visiter.
Nos vaisseaux étaient toujours en ordre, et aucun soin n'était mis en
oubli pour les préserver d'une attaque soit par terre, soit par mer.
Nous avions monté deux canons et élevé une batterie pour protéger le
schooner et les malades débarqués sur l'île, et trois de nos hommes
étaient constamment placés en sentinelle à la porte des huttes et en
face du vaisseau.
Nous nous occupâmes enfin des préparatifs qu'exigeait notre chasse aux
tigres. Le chef malais nous servait de guide; de Ruyter prit avec lui
une vingtaine d'hommes, je me fis suivre de plusieurs marins du
schooner, et nous partîmes joyeusement.