Les Malais ont le caractère vraiment chevaleresque. Ils adorent la
guerre et son inséparable accompagnement de bruit et de danger. La
chasse au faucon, les combats de coqs, l'amour, sont les exercices
récréatifs qui plaisent le plus à cette nation et surtout à notre
chef malais.
Une des plus grandes particularités de son caractère était
l'observation scrupuleuse du code qui dit: Dent pour dent, oeil pour
oeil, mal pour mal. Je doute fort, en vérité, qu'il soit possible
d'établir une comparaison entre les chevaliers de la Croix-Rouge et
notre Hotspur de l'Est: il leur était trop supérieur en énergique
cruauté.
Pendant un voyage, ce terrible chef s'arrêta à Batavia pour y vendre
la cargaison d'un vaisseau dont il avait fait la conquête. Batavia
était gouvernée par des Hollandais. Les Hollandais sont aussi
scrupuleux et minutieux pour la propreté de leur maison qu'un laird
écossais. En revanche, ils n'ont aucun soin de leur propre personne et
aucune recherche de confort dans leurs habitudes. Un Hollandais bien
carrément assis dans un fauteuil, la pipe aux lèvres, une bouteille de
skédam à la portée de sa main, ressent tous les plaisirs qu'il rêve
dans les délices du paradis. En fumant, il regarde par sa fenêtre ce
qui se passe dans la rue, et pour éviter de salir sa maison, il jette
sa salive au dehors. Un malheureux débit de cette espèce, venant de la
croisée d'une maison hollandaise, tomba un beau jour sur le front du
chef malais. Après avoir vainement cherché l'auteur de cet affront, le
Malais, ivre de colère, tira son poignard du fourreau, en courant
comme un fou dans toutes les rues de la ville; il massacra sans pitié
les inoffensives personnes qui se rencontrèrent sur sa route. Les
Hollandais se ruèrent sur l'intrépide chef; toute la garnison le
poursuivit de ses coups et de ses clameurs; il ne tomba pas. Sa
vengeance accomplie, quinze ou seize personnes étaient mortes; il se
précipita et gagna son bateau à la nage.
Une autre fois, et peu de temps après cet événement, un vaisseau de
Bombay ayant jeté l'ancre à la hauteur de la côte où son père était
chef, fit avec le vieillard l'échange de plusieurs armes, telles que
mousquets de Birmingham, haches, doloires, contre des produits du
pays. Le propriétaire du vaisseau avait certifié au vieux chef que les
armes étaient toutes en bon état. Confiant en ses paroles, le Malais
se servit du mousquet pour chasser des oiseaux. Le mousquet éclata
entre les mains du chef, et un morceau du canon, entré dans sa
cervelle, le tua. Le fils de la victime fit assembler tous les gens de
la maison de son père, aborda le vaisseau pendant la nuit, s'en rendit
maître, et, de sa propre main, massacra tout l'équipage. Après cette
horrible revanche, il fit élever un bûcher sur le vaisseau même, plaça
sur ce bûcher le corps de son père, et y mit le feu après avoir
entouré le mort de trente cadavres.
Cependant, la première journée de notre chasse, je fus témoin d'un
exploit de cet être irascible.
Un Tiroon, qui remplissait le rôle de mahout (conducteur) auprès du
petit éléphant sur lequel Zéla était assise, fit signe à
l'intelligente bête de tuer un pauvre malheureux qui sortait, pour
mendier un secours, des ruines d'une citerne.
L'éléphant obéit au mahout.
Je causais avec le chef lorsque la voix de Zéla me fit tourner la
tête. Ma femme me montrait du regard un sale lépreux dont le corps
était tellement couvert d'ulcères, que le malheureux n'avait plus de
ressemblance avec un être humain.
Le Tiroon mahout appartenait à une race qui se plaît à verser le sang,
car ils font journellement des sacrifices à leurs dieux et à la femme
qu'il aiment. Un Tiroon ne peut se marier qu'après avoir présenté à sa
fiancée une tête sanglante; peu importe de quelle manière il l'a
conquise: ruse, force, adresse, lâcheté, tout moyen est bon; le
résultat le justifie. Il faut donc que le cadeau de noce soit une vie
humaine, et l'amoureux qui présente à la femme de son choix un bouquet
de têtes voit toujours sa demande parfaitement accueillie. Aussitôt
que le chef malais se fut aperçu de l'odieuse conduite du mahout, il
saisit un bâton et bondit sur lui en le frappant avec une extrême
violence. Le Tiroon prit à sa ceinture une flèche empoisonnée, dont il
essaya de se faire une arme; mais le chef la lui arracha des mains,
jeta le mahout contre un arbre et l'y maintint à l'aide de ses pieds.
Livré sans défense à la fureur de son maître, le Tiroon tomba pour ne
plus se relever. Il est impossible de se faire une idée de la furieuse
exaspération du Malais. Ses yeux brillaient comme des diamants, tout
son corps frémissait de rage: il ressemblait tout à fait à un démon
vengeur.
--Je vais préparer ma carabine, dis-je à de Ruyter; cet homme est
ivre de colère, bien certainement il va tout à l'heure s'attaquer à
nous.
Quand le chef se fut assuré de la mort du Tiroon, il jeta son corps
auprès de celui du lépreux, puis regarda le ciel.
--Les voici! hurla-t-il d'un ton de triomphe sauvage, en montrant,
avec sa main rougie par le sang, un faucon aux longues ailes occupé à
se battre avec un corbeau, que l'odeur du sang avait attiré près nous.
Le chef nous déclara positivement que le faucon était l'âme du
lépreux, et le corbeau celle du Tiroon.
Les deux oiseaux se battaient avec acharnement; d'abord ils dirigèrent
leur vol oblique vers la terre, puis il gagnèrent le sommet des
arbres, puis enfin ils montèrent dans l'espace et furent pour nos
regards aussi peu visibles que les atomes perdus dans un rayon de
soleil; mais les yeux d'aigle du chef suivaient les combattants, ils
ne perdaient aucune des péripéties de cette lutte aérienne.
--Le lépreux triomphe! s'écria le Malais; il descend sur l'âme de son
noir assassin.
En effet, le faucon tomba comme la foudre sur sa victime, l'enveloppa
de ses ailes, et tous deux tombèrent à terre.
Le chef se frotta joyeusement les mains et courut à l'endroit où
étaient tombés les deux oiseaux. Ce fut avec une sorte de cri sauvage
que le Malais nous apprit le résultat de la victoire. Le corbeau était
bien mort; quant au faucon, triomphalement perché sur la branche d'un
arbre, il parut attendre notre départ pour commencer son repas.
C'était donc sous la protection de ce fougueux personnage que nous
étions placés; mais je dois dire qu'à part les rages insensées dont il
se sentait quelquefois invinciblement atteint, c'était un brave et bon
compagnon. Doué d'une très-grande sagacité, le chef était un excellent
guide et nous faisait prendre toutes les précautions possibles afin
d'éviter la rencontre des peuplades dont nous traversions les
districts.
Un constant exercice avait rendu les sens du Malais excessivement
fins; il pouvait distinguer les objets, leur forme et leur couleur,
avant même que nous les eussions aperçus, et son ouïe était plus vive
que celle d'un chien.
Nous marchions malgré nous avec une désespérante lenteur, et les
éléphants étaient obligés de nous creuser des chemins à travers les
jungles. Rien ne révélait dans ces solitudes profondes le voisinage
des hommes, car il n'y avait ni blé ni culture, et quoique le paysage
fût toujours le même, nous rencontrions à chaque instant des animaux
inconnus et des oiseaux étrangers à nos souvenirs et à nos regards.