J'ajoutai une balle de plomb à ma carabine, dont j'appuyai la crosse
sur le rocher, décidé à ne faire feu qu'en cas d'attaque, et je
calculai rapidement qu'il nous serait possible de fuir et de gagner le
bateau à la nage si notre ennemi n'était pas atteint par ma balle.
Après avoir ôté ma casquette, je jetai un coup d'oeil au-dessus du
rocher; le bruit ne cessait pas. Tout à coup, et à ma grande surprise,
j'aperçus un vieillard gris et couvert de poils. Il écarta les
buissons, et après un long examen de son entourage, il se baissa et
sortit de l'ouverture de la petite baie. Au geste que je fis pour
m'élancer vers l'inconnu, Zéla tressaillit, et me prit la main en
murmurant à voix basse:
--Cachez-vous et ne bougez pas.
L'étranger avait la plus étonnante figure du monde, et cette figure ne
ressemblait à aucune de celles que j'avais vues chez les différents
peuples de la mer des Indes. Ses membres étaient remarquablement
longs, et la seule arme qu'il portât était une énorme massue,
pareille, du reste, à celles dont se servent les insulaires du Sud. La
figure de cet homme était noire, couverte de poils gris et
profondément ridée; sa taille semblait courbée par l'âge et par les
infirmités, mais néanmoins il marchait à grands pas sur le terrain
inégal. Les yeux de cet étrange personnage avaient une expression de
malignité qui les faisait ressembler à ceux d'un démon.
Quand il fut arrivé sur les bords de la mer, mais dans une direction
opposée à celle où nous nous trouvions, il s'assit sur un rocher, et,
à l'aide d'une pierre pointue qu'il avait ramassée, il arracha des
moules qu'il dévora d'un air horriblement avide. Après avoir terminé
son repas, le sauvage cueillit une grande feuille, y mit des huîtres
et des moules, puis il serra sa pêche avec soin. Avant de s'éloigner,
l'homme examina pendant quelques minutes le canot de Van, qui voguait
rapidement vers nous, hocha la tête, et d'un pas alerte il reprit le
chemin des jungles et disparut.
--Je veux le suivre, dis-je à Zéla, et je me levai vivement.
Zéla voulut me retenir.
--C'est un _Jungle-Admée_, me dit-elle; on assure qu'ils sont plus
rusés, plus cruels et plus féroces que les tigres et les lions.
--Il est seul, mon amie, et bien certainement j'ai assez de force et
d'énergie pour lui tenir tête; d'ailleurs, en le suivant, je trouverai
un chemin qui me sera utile.
Je mis aussitôt mon idée à exécution, et, après m'être traîné sous un
massif de kantak, je découvris un étroit et tortueux sentier que le
vieillard suivait à pas lents; je me glissai sur ses traces,
accompagné de l'intrépide Zéla.
Après un quart d'heure de marche, le vieillard dirigea sa promenade
vers le marais, traversa le lit d'un ruisseau de la montagne, grimpa
sur un rocher d'une quinzaine de pieds de haut, et de là sur un vieux
pin couvert de mousse.
Quand le sauvage eut gravi le tronc de l'arbre, il se trouva plus
élevé que le rocher; alors il s'attacha par les bras à une branche
horizontale, et, semblable à un matelot qui traverse les étais d'un
mât et change continuellement la position de ses membres, l'étranger
gagna le sommet du rocher. Une fois là, il soutint son corps avec ses
mains, et, se laissant doucement tomber de l'autre côté, il continua
sa marche. Nous le suivîmes en évitant avec soin de faire le moindre
bruit.
L'inconnu franchit plusieurs rochers, dans les crevasses desquels
poussaient les pins dont j'avais besoin.
Arrivé là, le vieillard suspendit sa marche pour considérer un énorme
pin qui, tombé de vieillesse, produisait encore une infinité de
vigoureux rejetons. Le sauvage arracha quatre jeunes pins, qu'il
dépouilla de leurs branches pour les placer commodément sur son épaule
gauche. Cela fait, il se dirigea vers un petit espace de terrain sur
lequel se trouvaient des mangoustans sauvages et des bananes. Après
avoir cueilli quelques fruits bien mûrs, le sauvage fit plusieurs
détours et arriva sur un petit emplacement ombragé par un arbre
couvert de grandes fleurs blanches. Sous la merveilleuse épaisseur des
branches de cet arbre, nous aperçûmes une jolie petite hutte
construite avec des cannes entrelacées ensemble.
Ce fut avec une véritable admiration que mes regards parcoururent le
délicieux entourage de la pittoresque habitation du solitaire, car un
goût parfait avait présidé au choix de l'emplacement et à
l'harmonieuse disposition des objets extérieurs. À droite de la hutte
se trouvait un banc de rochers couvert de tamarins et de muscades
sauvages; à la base de ce banc, on voyait une excavation à moitié
ombragée par trois grands arbres de bétal, qui, avec leurs troncs
droits, à l'écorce d'un blanc argenté, étaient d'une beauté tellement
resplendissante, qu'ils semblaient être les Grâces de la forêt.
Derrière l'ermitage s'étendait à perte de vue un jungle impénétrable,
dans lequel je distinguai le tamarin, la muscade, le cactus, l'acacia
et le sombre feuillage du bambou.
Après avoir déposé le paquet de jeunes pins à la porte de sa demeure,
le vieux sauvage entra à quatre pattes dans la hutte, dont la porte
était très-basse, car le toit, couvert de feuilles de palmier, n'était
élevé que de deux pieds au-dessus de la terre.
Pendant que j'examinais attentivement la hutte, un bruit sourd dans le
buisson sous lequel j'étais caché me fit tourner la tête, et je vis
avec un indicible effroi la tête noire et l'oeil brillant d'un
cobradi-capello. L'horrible bête dirigeait sa marche vers Zéla, qui,
muette de terreur, semblait fascinée par les yeux du reptile.
Le danger de ma femme étouffa ma prudence. Je courus à elle en
poussant un cri formidable. Le serpent ne parut point alarmé; il se
retira doucement dans un buisson et disparut.
--Oh! le Jungle-Admée, s'écria Zéla.
Je me retournai vivement.
Le vieillard s'avançait vers nous en tenant fermement serrée dans ses
deux mains la massue, qu'il faisait voltiger au-dessus de sa tête
comme un bâton à deux bouts.
À en juger par la férocité du regard du vieux scélérat décharné, par
le grincement de ses dents, par la fureur qu'exprimaient tous ses
gestes, il était bien certain qu'il se préparait au combat.
J'avais à la main ma carabine armée; mais, avant d'avoir eu la
possibilité de la diriger contre mon agresseur, je fus obligé de
reculer vivement en arrière pour éviter un coup de massue. Éloigné du
sauvage par ces quelques pas, je visai sa poitrine, et tout le contenu
de mon arme fut logé dans son corps. Le vieillard bondit sur ses pieds
et vint lourdement tomber sur moi. Le choc me fit trébucher, et, me
croyant perdu, je criai à Zéla de courir au bateau, afin de se sauver.
Mais, au lieu de fuir, l'héroïque enfant enfonça une lance de sanglier
dans le dos du sauvage, en me disant d'une voix calme:
--Il est tout à fait mort, mon ami; levez-vous.
J'eus quelque peine à me débarrasser de l'étreinte du sauvage, et, en
me relevant, je vis que la balle, en traversant le coeur, était la
cause de l'élan convulsif qui avait failli causer ma perte.
Bien certain de la mort du Jungle-Admée, nous pénétrâmes dans sa
maison. L'intérieur différait fort peu de celui des habitations de
tous les hommes de l'île, seulement cet intérieur était plus propre,
et surtout plus commode.
À un bout de la chambre s'élevait un mur mitoyen, sorte de défense
opposée à l'invasion des voleurs pendant l'absence du maître. Sur une
table grossièrement construite était soigneusement étalée une
provision de racines et de fruits. En vérité, on eût dit que la
chambre de cet homme était la demeure d'un philosophe écossais.
En entendant la détonation des mousquets et le son des voix qui nous
appelaient, je fus tout surpris de m'apercevoir que nous étions tout
près de la mer.
Nous nous hâtâmes de regagner le rivage, où stationnait Van dans son
canot.
L'endroit où nous nous étions arrêtés avait été désigné au docteur par
les hommes de notre bateau; la détonation de ma carabine avait si fort
épouvanté notre Esculape, qu'il avait donné l'ordre à ses compagnons
de tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.
--Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouvé pour vous ici un
magnifique sujet.
Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.
--Où est-il? s'écria Van.
Brûlant de curiosité, le docteur me suivit sur le lieu du combat.
--Comment! c'est cela? Mais cet être n'appartient pas à la classe
_bimana_, à la classe _genus homo_ ou homme; il appartient à la
seconde classe des _quadrumana_, êtres de la race _simii_, qui se
compose de singes, de guenons et de babouins: le _pelvis_ étroit, le
_falx_ allongé, les bras longs, les pouces courts et les côtes plates.
»Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En
vérité, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup au
_genus homo_; mais touchez-le, il a treize côtes, et il n'y a guère de
différence entre votre conformation et la sienne. Buffon dit que les
orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel sentiment en
avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi féroces que vous; de plus,
ils sont très-ingénieux, et vous ne l'êtes pas. D'ailleurs, autre
supériorité, c'est une race réfléchissante, sensée, et ils ont le
meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en départements;
ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne détruisent
point les biens des autres.
»Ils sont gouvernés par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une
loi juste et protectrice. Celui-ci a été méchant, séditieux, et sans
nul doute banni de la communauté de ses semblables.
»Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collége de
chimie d'Amsterdam, car c'est une espèce rare.»
Nous laissâmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner
les bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.
Vers le soir, nous regagnâmes nos bateaux, car les natifs nous
assurèrent que l'île était infestée par des tigres et par des
serpents.