LXXXIV

J'ajoutai une balle de plomb à ma carabine, dont j'appuyai la crosse

sur le rocher, décidé à ne faire feu qu'en cas d'attaque, et je

calculai rapidement qu'il nous serait possible de fuir et de gagner le

bateau à la nage si notre ennemi n'était pas atteint par ma balle.

Après avoir ôté ma casquette, je jetai un coup d'oeil au-dessus du

rocher; le bruit ne cessait pas. Tout à coup, et à ma grande surprise,

j'aperçus un vieillard gris et couvert de poils. Il écarta les

buissons, et après un long examen de son entourage, il se baissa et

sortit de l'ouverture de la petite baie. Au geste que je fis pour

m'élancer vers l'inconnu, Zéla tressaillit, et me prit la main en

murmurant à voix basse:

--Cachez-vous et ne bougez pas.

L'étranger avait la plus étonnante figure du monde, et cette figure ne

ressemblait à aucune de celles que j'avais vues chez les différents

peuples de la mer des Indes. Ses membres étaient remarquablement

longs, et la seule arme qu'il portât était une énorme massue,

pareille, du reste, à celles dont se servent les insulaires du Sud. La

figure de cet homme était noire, couverte de poils gris et

profondément ridée; sa taille semblait courbée par l'âge et par les

infirmités, mais néanmoins il marchait à grands pas sur le terrain

inégal. Les yeux de cet étrange personnage avaient une expression de

malignité qui les faisait ressembler à ceux d'un démon.

Quand il fut arrivé sur les bords de la mer, mais dans une direction

opposée à celle où nous nous trouvions, il s'assit sur un rocher, et,

à l'aide d'une pierre pointue qu'il avait ramassée, il arracha des

moules qu'il dévora d'un air horriblement avide. Après avoir terminé

son repas, le sauvage cueillit une grande feuille, y mit des huîtres

et des moules, puis il serra sa pêche avec soin. Avant de s'éloigner,

l'homme examina pendant quelques minutes le canot de Van, qui voguait

rapidement vers nous, hocha la tête, et d'un pas alerte il reprit le

chemin des jungles et disparut.

--Je veux le suivre, dis-je à Zéla, et je me levai vivement.

Zéla voulut me retenir.

--C'est un _Jungle-Admée_, me dit-elle; on assure qu'ils sont plus

rusés, plus cruels et plus féroces que les tigres et les lions.

--Il est seul, mon amie, et bien certainement j'ai assez de force et

d'énergie pour lui tenir tête; d'ailleurs, en le suivant, je trouverai

un chemin qui me sera utile.

Je mis aussitôt mon idée à exécution, et, après m'être traîné sous un

massif de kantak, je découvris un étroit et tortueux sentier que le

vieillard suivait à pas lents; je me glissai sur ses traces,

accompagné de l'intrépide Zéla.

Après un quart d'heure de marche, le vieillard dirigea sa promenade

vers le marais, traversa le lit d'un ruisseau de la montagne, grimpa

sur un rocher d'une quinzaine de pieds de haut, et de là sur un vieux

pin couvert de mousse.

Quand le sauvage eut gravi le tronc de l'arbre, il se trouva plus

élevé que le rocher; alors il s'attacha par les bras à une branche

horizontale, et, semblable à un matelot qui traverse les étais d'un

mât et change continuellement la position de ses membres, l'étranger

gagna le sommet du rocher. Une fois là, il soutint son corps avec ses

mains, et, se laissant doucement tomber de l'autre côté, il continua

sa marche. Nous le suivîmes en évitant avec soin de faire le moindre

bruit.

L'inconnu franchit plusieurs rochers, dans les crevasses desquels

poussaient les pins dont j'avais besoin.

Arrivé là, le vieillard suspendit sa marche pour considérer un énorme

pin qui, tombé de vieillesse, produisait encore une infinité de

vigoureux rejetons. Le sauvage arracha quatre jeunes pins, qu'il

dépouilla de leurs branches pour les placer commodément sur son épaule

gauche. Cela fait, il se dirigea vers un petit espace de terrain sur

lequel se trouvaient des mangoustans sauvages et des bananes. Après

avoir cueilli quelques fruits bien mûrs, le sauvage fit plusieurs

détours et arriva sur un petit emplacement ombragé par un arbre

couvert de grandes fleurs blanches. Sous la merveilleuse épaisseur des

branches de cet arbre, nous aperçûmes une jolie petite hutte

construite avec des cannes entrelacées ensemble.

Ce fut avec une véritable admiration que mes regards parcoururent le

délicieux entourage de la pittoresque habitation du solitaire, car un

goût parfait avait présidé au choix de l'emplacement et à

l'harmonieuse disposition des objets extérieurs. À droite de la hutte

se trouvait un banc de rochers couvert de tamarins et de muscades

sauvages; à la base de ce banc, on voyait une excavation à moitié

ombragée par trois grands arbres de bétal, qui, avec leurs troncs

droits, à l'écorce d'un blanc argenté, étaient d'une beauté tellement

resplendissante, qu'ils semblaient être les Grâces de la forêt.

Derrière l'ermitage s'étendait à perte de vue un jungle impénétrable,

dans lequel je distinguai le tamarin, la muscade, le cactus, l'acacia

et le sombre feuillage du bambou.

Après avoir déposé le paquet de jeunes pins à la porte de sa demeure,

le vieux sauvage entra à quatre pattes dans la hutte, dont la porte

était très-basse, car le toit, couvert de feuilles de palmier, n'était

élevé que de deux pieds au-dessus de la terre.

Pendant que j'examinais attentivement la hutte, un bruit sourd dans le

buisson sous lequel j'étais caché me fit tourner la tête, et je vis

avec un indicible effroi la tête noire et l'oeil brillant d'un

cobradi-capello. L'horrible bête dirigeait sa marche vers Zéla, qui,

muette de terreur, semblait fascinée par les yeux du reptile.

Le danger de ma femme étouffa ma prudence. Je courus à elle en

poussant un cri formidable. Le serpent ne parut point alarmé; il se

retira doucement dans un buisson et disparut.

--Oh! le Jungle-Admée, s'écria Zéla.

Je me retournai vivement.

Le vieillard s'avançait vers nous en tenant fermement serrée dans ses

deux mains la massue, qu'il faisait voltiger au-dessus de sa tête

comme un bâton à deux bouts.

À en juger par la férocité du regard du vieux scélérat décharné, par

le grincement de ses dents, par la fureur qu'exprimaient tous ses

gestes, il était bien certain qu'il se préparait au combat.

J'avais à la main ma carabine armée; mais, avant d'avoir eu la

possibilité de la diriger contre mon agresseur, je fus obligé de

reculer vivement en arrière pour éviter un coup de massue. Éloigné du

sauvage par ces quelques pas, je visai sa poitrine, et tout le contenu

de mon arme fut logé dans son corps. Le vieillard bondit sur ses pieds

et vint lourdement tomber sur moi. Le choc me fit trébucher, et, me

croyant perdu, je criai à Zéla de courir au bateau, afin de se sauver.

Mais, au lieu de fuir, l'héroïque enfant enfonça une lance de sanglier

dans le dos du sauvage, en me disant d'une voix calme:

--Il est tout à fait mort, mon ami; levez-vous.

J'eus quelque peine à me débarrasser de l'étreinte du sauvage, et, en

me relevant, je vis que la balle, en traversant le coeur, était la

cause de l'élan convulsif qui avait failli causer ma perte.

Bien certain de la mort du Jungle-Admée, nous pénétrâmes dans sa

maison. L'intérieur différait fort peu de celui des habitations de

tous les hommes de l'île, seulement cet intérieur était plus propre,

et surtout plus commode.

À un bout de la chambre s'élevait un mur mitoyen, sorte de défense

opposée à l'invasion des voleurs pendant l'absence du maître. Sur une

table grossièrement construite était soigneusement étalée une

provision de racines et de fruits. En vérité, on eût dit que la

chambre de cet homme était la demeure d'un philosophe écossais.

En entendant la détonation des mousquets et le son des voix qui nous

appelaient, je fus tout surpris de m'apercevoir que nous étions tout

près de la mer.

Nous nous hâtâmes de regagner le rivage, où stationnait Van dans son

canot.

L'endroit où nous nous étions arrêtés avait été désigné au docteur par

les hommes de notre bateau; la détonation de ma carabine avait si fort

épouvanté notre Esculape, qu'il avait donné l'ordre à ses compagnons

de tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.

--Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouvé pour vous ici un

magnifique sujet.

Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.

--Où est-il? s'écria Van.

Brûlant de curiosité, le docteur me suivit sur le lieu du combat.

--Comment! c'est cela? Mais cet être n'appartient pas à la classe

_bimana_, à la classe _genus homo_ ou homme; il appartient à la

seconde classe des _quadrumana_, êtres de la race _simii_, qui se

compose de singes, de guenons et de babouins: le _pelvis_ étroit, le

_falx_ allongé, les bras longs, les pouces courts et les côtes plates.

»Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En

vérité, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup au

_genus homo_; mais touchez-le, il a treize côtes, et il n'y a guère de

différence entre votre conformation et la sienne. Buffon dit que les

orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel sentiment en

avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi féroces que vous; de plus,

ils sont très-ingénieux, et vous ne l'êtes pas. D'ailleurs, autre

supériorité, c'est une race réfléchissante, sensée, et ils ont le

meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en départements;

ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne détruisent

point les biens des autres.

»Ils sont gouvernés par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une

loi juste et protectrice. Celui-ci a été méchant, séditieux, et sans

nul doute banni de la communauté de ses semblables.

»Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collége de

chimie d'Amsterdam, car c'est une espèce rare.»

Nous laissâmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner

les bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.

Vers le soir, nous regagnâmes nos bateaux, car les natifs nous

assurèrent que l'île était infestée par des tigres et par des

serpents.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 42 / 50 题