On croit que les Beajus sont une partie des aborigènes de la grande
île de Bornéo, chassés dans l'intérieur du pays, qui se compose de
collines et d'énormes montagnes sombres, escarpées et pleines de
précipices. Une chaîne de ces montagnes avoisine la partie de l'île à
laquelle nous étions amarrés, et les bases de ces montagnes, en
s'étendant dans la mer, rendent en certains endroits l'approche de
l'île fort dangereuse. Si les petites îles ne nous avaient pas
protégés, nous n'aurions pu trouver un ancrage, même à la distance de
plusieurs lieues. La mer, environne les deux côtés du pays, pendant
que l'énorme marais forme une barrière dans l'intérieur; de sorte qu'à
l'exception de quelques maraudeurs qui viennent dans leurs proas de
temps en temps pour ravager les villages dispersés çà et là, sur une
plaine qui se trouve aux limites du marais, les Beajus vivent en paix,
grâce à l'impôt qu'ils payent à une colonie malaise située sur la côte
ouest.
Libres d'être gouvernés par leurs propres chefs, les Beajus vivent
avec une simplicité patriarcale. La chasse et la pêche sont leurs
principales occupations, et ils ont une quantité suffisante de riz, de
maïs et d'autres grains, ainsi que des fruits, des racines et des
herbes.
La saison pluvieuse commence en avril; elle dure une moitié de
l'année, et ne cesse de tomber avec des ouragans épouvantables
au-dessus de l'immense marais. Les bêtes sauvages osent seules errer
quelquefois dans cette affreuse solitude.
Ce marais a été nommé l'île de la Puissance destructive; on le dit
peuplé de démons qui préparent là toutes les souffrances humaines pour
les disperser sur le monde au gré de leurs caprices.
Afin d'adoucir la colère de ces démons, les Beajus leur offraient des
sacrifices; mais ils n'en offraient pas, malgré leur croyance en elle,
à la puissance bonne et suprême, disant: «Comme cette puissance ne
fait que du bien, nous ne devons ni essayer de la corrompre par des
sacrifices ni implorer sa clémence.»
Les chefs des Beajus étaient élus par des vieillards. Chaque chef de
famille devait répondre de ceux qui lui appartenaient. Ils n'étaient
cités devant une grande assemblée que pour de grands crimes, et
l'adultère, étant considéré comme le plus atroce, était puni de mort.
Le bon service que de Ruyter avait rendu à ce peuple ne fut ni oublié
ni méconnu, car leur reconnaissance fut sans bornes. Les deux cents
personnes qu'il avait libérées se firent les esclaves de leur sauveur;
elles nous rendirent toutes sortes de services et refusèrent d'en
recevoir le payement. Les plus riches se tenaient constamment côte à
côte à bord de nos vaisseaux pour nous donner des fruits, des
volailles, du poisson, des chèvres et toutes les choses que produisait
leur pays. Ils bâtirent des huttes très-commodes sur la plus grande
des îles pour recevoir nos malades et nos blessés, qui étaient
nombreux sur les deux vaisseaux. Ces huttes furent placées sous la
surveillance de Van Scolpvelt, qui avait toujours soin d'être bien
fourni de médicaments. D'ailleurs, herboriste lui-même, il consacrait
ses heures de loisir à chercher des herbes et des plantes pour les
distiller et en faire des décoctions et des onguents. Le docteur avait
à ses ordres un des canots des Beajus, et, à l'aide de ce canot, il
faisait sur la côte des excursions journalières.
Pendant quelques jours je fus exclusivement occupé à réparer le
schooner, et, pour lui rendre toute sa force première, je cherchai
dans les forêts les planches de bois dont j'avais besoin.
Malgré tous mes soins, j'avais à surmonter de grandes difficultés pour
trouver un bois qui possédât les qualités nécessaires. Quant à un bois
de charpente, il y en avait assez pour bâtir des flottes.
Un jour, étant allé bien loin le long de la côte, je débarquai dans
une petite baie dont l'approche était inaccessible du côté de la
terre, car elle se trouvait gardée par une montagne couverte de
jungles. Les buissons et les cannes de ces jungles, entrelacés
ensemble par d'énormes plantes rampantes, laissaient croire qu'un rat
seul avait la possibilité d'en franchir les sinueux détours. La vue de
quelques sapins me détermina cependant à tenter l'approche de cet
impénétrable fourré. En conséquence, après avoir fait aborder Zéla sur
le rivage, j'envoyai mon bateau au schooner avec l'ordre de ramener
les charpentiers. Nous étions cependant à une distance considérable du
vaisseau; mais ma petite barque naviguait admirablement bien, et,
comme le vent était bon, je calculai que les ouvriers pouvaient se
rendre à mes ordres dans l'espace de quelques heures.
En attendant le retour de mes envoyés, nous examinâmes la place, afin
de trouver un chemin praticable; mais nos recherches furent
complétement inutiles. En désespoir de cause, nous nous promenâmes çà
et là sur le bord de la mer, et nous ramassâmes des huîtres et des
moules, car de hauts rochers qui s'avançaient au-dessus de nous en
étaient couverts.
Pendant que Zéla s'occupait à préparer du café, je fis ma sieste,
étendu sur un fragment de rocher, et bientôt le bruit monotone des
vagues, le chant du coq des jungles et la voix éloignée du faon, voix
aiguë et plaintive, m'endormirent profondément. Tous ceux qui ont joué
un rôle dans les actives scènes de la vie maritime ou militaire ont
trouvé un bonheur exquis dans les douceurs du repos, soit qu'on le
goûtât dans l'isolement, soit qu'il fût partagé avec une compagne
jeune, belle et chérie. Dans cette solitude enchanteresse, on peut
décharger les fardeaux qui pèsent sur le coeur, se confier
mutuellement ses joies ou ses angoisses, être libre enfin, échapper à
la dédaigneuse pitié des amis dont les paroles banales sont plutôt un
ennui qu'une consolation. Les amis sont généralement des prophètes
officieux qui prévoient les malheurs et qui avertissent d'éviter ce
qui est inévitable; puis, quand le mal est sans remède, ils justifient
leur conscience par ces mots:
--Il n'a pas voulu écouter mes conseils; c'est une faute dont il subit
les conséquences!...
Quand le café fut prêt, Zéla mit sa tête sur mon épaule et me montra
une tache blanche sur les eaux en me disant:
--C'est un canot du pays, très-cher; cachons-nous!
--C'est notre bateau, mon amour, il n'y a aucun danger à craindre.
--Parions, dit Zéla.
--Parions, répétai-je d'un ton joyeux.
Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir de si bonne heure le goût du
jeu, il faut que je dise que le gain de nos paris n'était que des
baisers. De sorte que, bateau ou canot, je gagnais toujours, car
c'était donner au lieu de recevoir, ce qui est aussi agréable l'un que
l'autre. Quand j'eus persuadé à Zéla que la tache blanche était notre
bateau, je lui demandai un baiser. La chère enfant me le donna; mais
je fus obligé de le lui rendre. Le sujet de notre joyeux pari était le
canot du docteur. Tout à coup un petit bruit sourd se fit entendre
dans les jungles. Cachés par une saillie du rocher, il nous fut facile
de nous mettre sans être vus en état de défense; j'armai
silencieusement ma carabine.
Un taoo parut au-dessus de nos têtes.
--Soyez prudent, mon ami, me dit Zéla: un tigre s'approche, car cet
oiseau le précède toujours de quelques pas.