Constamment à la recherche de quelque découverte, je ne laissais
passer ni à la portée de mon regard ni à celle de ma voix les
vaisseaux ou les embarcations du pays qui traversaient la mer. Je les
arrêtais tous, les abordant lorsqu'ils en valaient la peine, ou les
laissant continuer leur course si leur chargement ne tentait ni mes
goûts, ni l'ambition de mon équipage.
Un matin j'aperçus à notre droite, sous le vent, une jonque chinoise
chassée hors de son chemin, à son retour de Bornéo. Cette jonque
glissait et flottait si légèrement sur l'eau, qu'elle ressemblait tout
à fait à une caisse de thé. Elle avait le fond de sa carène et les
côtés du haut bord peints de décorations représentant des dragons
verts et jaunes. Les mâts, au nombre de six, étaient de bambou. Une
double galerie, ornée de la proue à la poupe, haute comme un grand mât
de hune, portait six cents tonneaux. L'intérieur de cette galerie
était un véritable bazar, et une grande foule l'encombrait. Chaque
individu avait en sa possession une petite part de la galerie, et les
parts étaient métamorphosées, là en magasins, ici en boutiques, plus
loin en tentes.
L'aspect général de cette jonque était tellement étrange, que je
ressentis le plus vif désir de l'examiner dans ses détails.
Tous les métiers y étaient pratiqués comme au milieu de la ville la
plus active, depuis la forge du fer, jusqu'à la fabrication de la
paille de riz. On s'y occupait encore de la sculpture des éventails
d'ivoire, des broderies d'or sur mousseline, et même de la préparation
des porcs gras, que l'on portait sur des bambous pour être vendus.
Dans une cabine, un Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi
se préparaient ensemble, et à l'aide d'un mélange de leurs provisions
personnelles, à faire le plus grand des festins.
Devant un brasier ardent rôtissait un superbe chien farci de curcuma,
de riz, de gousses d'ail, et lardé avec des tranches de porc. À ce
rôti, d'un choix si bizarre pour un Européen, était joint le
délectable et célèbre colimaçon de mer ou nid d'hirondelle marine, les
nageoires d'un requin cuites à l'étouffée dans une gelée d'oeufs. Un
immense bol chinois, plein de punch, était au centre de la table, et
un jeune garçon était chargé d'agiter, avec une cuiller, le contenu de
ce bol.
De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs
fourchettes avec la même dextérité qu'apporte un jongleur à faire
passer d'une main dans l'autre les objets à l'aide desquels il donne
les preuves de son adresse.
Les petits yeux noirs du Chinois étincelaient de plaisir, et le
Tartare, qui avait une bouche aussi grande que l'écoutille d'un
vaisseau, paraissait avoir tout autant d'arrimage.
Quand j'eus appris que les deux gloutons étaient les principaux
marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables,
je me fis annoncer auprès d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux
qui s'absorbent entièrement dans la dégustation de la nourriture
étalée devant eux, ils refusèrent de m'écouter, ne voulant pas même,
par une seconde d'attention, détourner leur regard et leur esprit de
la table à laquelle ils étaient presque cramponnés.
Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au
propriétaire tartare que je désirais lui parler.
Le Tartare grogna une incompréhensible réponse, et sa main, salie par
la graisse, plaça une poignée de riz sur un coin de la table,
l'étendit avec ses doigts, et, après avoir ajouté au riz quelques
morceaux de lard et cinq ou six oeufs, il me fit signe de m'asseoir et
de manger.
Cette offre dégoûtante me souleva le coeur; je fis un signe de refus,
et, laissant ces brutes malpropres à leur trivial plaisir, je me
rendis dans la cabine du capitaine, cabine bâtie près du gouvernail.
Étendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium à travers un
roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il
chantait d'une voix traînante:
--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_»
J'adressai vainement à ce personnage une foule de questions, et je fus
enfin forcé de comprendre que pour obtenir une réponse, il serait
aussi raisonnable d'interroger le timon.
D'un côté, un rêveur abruti; de l'autre, deux hommes stupéfiés par la
double ivresse de la bonne chère et du punch. Nullité complète d'un
côté aussi bien que de l'autre.
Je pris vivement la résolution de me servir moi-même. En conséquence,
je hélai le schooner en lui donnant l'ordre de m'envoyer une bonne
partie de l'équipage.
Mes gens arrivés, nous commençâmes une perquisition générale. Chaque
cabine fut visitée, et tout à coup, au milieu de mes recherches, mes
oreilles furent frappées par un bruit, par un caquetage tellement
assourdissant, que, de mémoire d'homme, il ne s'en était jamais
entendu un pareil. Ajoutez à cela les mille évolutions, les allées et
venues, les tours d'adresse des singes, des perroquets, des kakatoës,
des canards, des cochons et de divers autres bêtes et oiseaux qu'on
voyait par centaines dans cette arche de Mackow.
La consternation et la terreur répandues parmi la foule bigarrée de
l'équipage ne peuvent se décrire: elles étaient délirantes. On
n'aurait jamais pu croire qu'un vaisseau placé sous le pavillon sacré
de l'empereur de l'univers, le roi des rois, le soleil de Dieu qui
éclaire le monde, le père et la mère des hommes, pût, et dans ses
propres mers, être aussi mal gouverné.
Le premier instant de stupeur passé, l'équipage s'écria:
--Qui êtes vous? Depuis quand êtes-vous là? Que faites-vous ici?
Toutes ces questions étaient faites sans qu'un regard daignât
apercevoir le schooner, dont les bords bas et noirs, tandis qu'il
était en travers de la poupe de la jonque, semblaient appartenir à un
simple bac ou à un serpent d'eau. Quand les Chinois découvrirent mon
vaisseau, ils parurent fort surpris qu'une troupe si nombreuse et si
bien armée fût sortie d'un bâtiment à l'apparence tellement
insignifiante, que sa carène sortait à peine des eaux.
En voyant transporter ses ballots de soieries dans nos bateaux, un
marchand de Hong nous offrit des foulards, en protestant contre la
confiscation de ses marchandises, et cela sous le prétexte que nous ne
saurions trouver de place pour les arrimer.
Plus irrités que ce marchand, quelques Chinois se montrèrent
réfractaires et appelèrent au secours pour défendre leur propriété. À
cet appel répondirent des soldats tartares, et leur petite troupe,
bien serrée, s'abritait sous la corpulence du gras et gourmand
propriétaire, qui, la main armée de la carcasse du chien et suivi du
Chinois, s'avançait à ma rencontre en soufflant et en crachant.
Je saisis le Tartare par ses moustaches, et cela me fut facile, car
elles pendaient jusqu'à ses genoux; de son côté, mon adversaire fit
mine de me casser un mousquet sur la figure; mais son action ne fut
qu'un insultant défi et non une véritable atteinte, car je lui fermai
pour toujours la mâchoire d'un coup de pistolet. La balle entra dans
la bouche du gros personnage. Comment aurait-elle pu faire autrement,
cette bouche étant fendue d'une oreille à l'autre?
L'homme tomba avec moins de grâce que César, mais comme un boeuf
frappé à la tête par un coup de massue.
Les Chinois ont autant d'antipathie pour le salpêtre (excepté dans les
feux d'artifice) que les boeufs de Hotspur et les seigneurs bien
vêtus, et leur empereur, la lumière de l'univers, punit aussi
sévèrement celui qui tue ses sujets qu'un propriétaire celui qui tue
ses oiseaux.
Un comte anglais me disait l'autre jour qu'il ne voyait pas de
différence entre le meurtre d'un lièvre et le meurtre d'un homme, car
il réclamait la même punition pour les deux cas. Cependant j'ai tué
bien des lièvres sur les propriétés du Comte, et bien des hommes dans
le temps de mes excursions au travers du globe.
Mais revenons à la jonque.
Une escarmouche fut livrée sur le pont, mais elle ne dura qu'une ou
deux minutes; quelques flèches furent tirées et deux hommes tombèrent.
Irrité de l'opposition que les Chinois tentaient de mettre à la
réalisation de mes desseins, je ne ramassai point les objets de prix
que j'avais convoités, je refusai l'argent qu'ils m'offrirent pour
racheter leur cargaison, et je m'emparai de la jonque comme d'une
proie légitime.
Nous commençâmes alors un pillage régulier, et l'intérieur des
magasins et des cabines fut entièrement dévalisé. Tout fut fouillé:
coins obscurs, réduits discrets, coffres, boîtes, malles, et les
ballots ouverts tombèrent sur le pont.
La partie massive de la cargaison, qui consistait en camphre, bois de
teinture, drogues, épices, fer, étain, fut abandonnée, mais les soies,
le cuivre, une quantité considérable d'or en lingots, quelques
diamants et des peaux de tigre devinrent notre propriété.
En mémoire du vieux Louis, je mis de côté plusieurs sacs remplis de
colimaçons de mer, car j'avais trouvé une prodigieuse quantité de ces
précieux animaux dans la cabine du marchand tartare. Je n'oubliai pas
de m'emparer des oeufs salés qui, avec du riz et de la graisse de
porc, formait la première partie de l'approvisionnement de la jonque.
Quelques milliers de ces oeufs me donnaient pour mes hommes une
excellente et agréable nourriture.
Les Chinois conservent les oeufs en les faisant simplement bouillir
dans l'eau salée jusqu'à ce qu'ils soient durs: le sel pénètre à
travers la coquille, et ils peuvent être gardés ainsi pendant de
longues années.
Le capitaine philosophe, dont la mission était de veiller à la
navigation et au pilotage de la jonque, n'ayant rien à faire avec les
hommes et la cargaison, continuait à aspirer paisiblement sa drogue
narcotique.
Son regard appesanti était encore fixé sur la boussole, et sa voix
psalmodiait:
--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_
Quoique je lui eusse demandé à plusieurs reprises et sur tous les tons
s'il était attaché à sa natte, je n'avais pu obtenir pour toute
réponse que cet éternel refrain:
--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_
Voyant l'inutilité de mes demandes, je dirigeai mon couteau sur la
poitrine du capitaine; mais mon geste passa inaperçu, car les yeux du
dormeur éveillé restèrent fixés sur la boussole. Je cassai le
réservoir de sa pipe, et il continua à aspirer par le tuyau, en
répétant:
--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_
Je poussai le capitaine hors de sa cabine, et, passant à la poupe, je
coupai les cordes du timon; la jonque glissa au gré des flots; mais
j'entendis encore le capitaine chanter sur le même ton de calme
indifférence:
--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_
Nous avions fait une bonne capture; tout notre vaisseau était rempli
de marchandises; nos hommes échangèrent leurs guenilles contre des
chemises et des pantalons de soie aux couleurs variées, et cet
accoutrement leur donnait plus de ressemblance avec des jockeys
qu'avec des matelots.
Quelques jours après, je fis sortir d'un ballot de pourpre, dans
lequel elle s'était nichée, une nonchalante et belle truie chinoise,
qui pensait peut-être que ce lit royal lui était acquis parce qu'il
faisait partie de l'équipage, ou parce qu'il avait servi à la
transporter à bord.
J'eus aussi quelques armes curieuses, entre autres le mousquet qui,
s'il avait obéi à la bienveillante intention de son maître, eût
terminé ma carrière. Le canon, la platine et les montures de ce
mousquet étaient profondément ciselés, des roses et des figurines d'or
massif les couvraient. Je conserve ce mousquet, parce que sa vue me
rappelle la circonstance qui l'a mis en ma possession. Sans l'intérêt
du souvenir que j'y attache, il aurait, comme tant d'autres objets,
été éloigné de moi, et par le temps, dont l'immensité absorbe tout, et
par la préoccupation de plus graves événements.