LXXIX

Constamment à la recherche de quelque découverte, je ne laissais

passer ni à la portée de mon regard ni à celle de ma voix les

vaisseaux ou les embarcations du pays qui traversaient la mer. Je les

arrêtais tous, les abordant lorsqu'ils en valaient la peine, ou les

laissant continuer leur course si leur chargement ne tentait ni mes

goûts, ni l'ambition de mon équipage.

Un matin j'aperçus à notre droite, sous le vent, une jonque chinoise

chassée hors de son chemin, à son retour de Bornéo. Cette jonque

glissait et flottait si légèrement sur l'eau, qu'elle ressemblait tout

à fait à une caisse de thé. Elle avait le fond de sa carène et les

côtés du haut bord peints de décorations représentant des dragons

verts et jaunes. Les mâts, au nombre de six, étaient de bambou. Une

double galerie, ornée de la proue à la poupe, haute comme un grand mât

de hune, portait six cents tonneaux. L'intérieur de cette galerie

était un véritable bazar, et une grande foule l'encombrait. Chaque

individu avait en sa possession une petite part de la galerie, et les

parts étaient métamorphosées, là en magasins, ici en boutiques, plus

loin en tentes.

L'aspect général de cette jonque était tellement étrange, que je

ressentis le plus vif désir de l'examiner dans ses détails.

Tous les métiers y étaient pratiqués comme au milieu de la ville la

plus active, depuis la forge du fer, jusqu'à la fabrication de la

paille de riz. On s'y occupait encore de la sculpture des éventails

d'ivoire, des broderies d'or sur mousseline, et même de la préparation

des porcs gras, que l'on portait sur des bambous pour être vendus.

Dans une cabine, un Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi

se préparaient ensemble, et à l'aide d'un mélange de leurs provisions

personnelles, à faire le plus grand des festins.

Devant un brasier ardent rôtissait un superbe chien farci de curcuma,

de riz, de gousses d'ail, et lardé avec des tranches de porc. À ce

rôti, d'un choix si bizarre pour un Européen, était joint le

délectable et célèbre colimaçon de mer ou nid d'hirondelle marine, les

nageoires d'un requin cuites à l'étouffée dans une gelée d'oeufs. Un

immense bol chinois, plein de punch, était au centre de la table, et

un jeune garçon était chargé d'agiter, avec une cuiller, le contenu de

ce bol.

De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs

fourchettes avec la même dextérité qu'apporte un jongleur à faire

passer d'une main dans l'autre les objets à l'aide desquels il donne

les preuves de son adresse.

Les petits yeux noirs du Chinois étincelaient de plaisir, et le

Tartare, qui avait une bouche aussi grande que l'écoutille d'un

vaisseau, paraissait avoir tout autant d'arrimage.

Quand j'eus appris que les deux gloutons étaient les principaux

marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables,

je me fis annoncer auprès d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux

qui s'absorbent entièrement dans la dégustation de la nourriture

étalée devant eux, ils refusèrent de m'écouter, ne voulant pas même,

par une seconde d'attention, détourner leur regard et leur esprit de

la table à laquelle ils étaient presque cramponnés.

Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au

propriétaire tartare que je désirais lui parler.

Le Tartare grogna une incompréhensible réponse, et sa main, salie par

la graisse, plaça une poignée de riz sur un coin de la table,

l'étendit avec ses doigts, et, après avoir ajouté au riz quelques

morceaux de lard et cinq ou six oeufs, il me fit signe de m'asseoir et

de manger.

Cette offre dégoûtante me souleva le coeur; je fis un signe de refus,

et, laissant ces brutes malpropres à leur trivial plaisir, je me

rendis dans la cabine du capitaine, cabine bâtie près du gouvernail.

Étendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium à travers un

roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il

chantait d'une voix traînante:

--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_»

J'adressai vainement à ce personnage une foule de questions, et je fus

enfin forcé de comprendre que pour obtenir une réponse, il serait

aussi raisonnable d'interroger le timon.

D'un côté, un rêveur abruti; de l'autre, deux hommes stupéfiés par la

double ivresse de la bonne chère et du punch. Nullité complète d'un

côté aussi bien que de l'autre.

Je pris vivement la résolution de me servir moi-même. En conséquence,

je hélai le schooner en lui donnant l'ordre de m'envoyer une bonne

partie de l'équipage.

Mes gens arrivés, nous commençâmes une perquisition générale. Chaque

cabine fut visitée, et tout à coup, au milieu de mes recherches, mes

oreilles furent frappées par un bruit, par un caquetage tellement

assourdissant, que, de mémoire d'homme, il ne s'en était jamais

entendu un pareil. Ajoutez à cela les mille évolutions, les allées et

venues, les tours d'adresse des singes, des perroquets, des kakatoës,

des canards, des cochons et de divers autres bêtes et oiseaux qu'on

voyait par centaines dans cette arche de Mackow.

La consternation et la terreur répandues parmi la foule bigarrée de

l'équipage ne peuvent se décrire: elles étaient délirantes. On

n'aurait jamais pu croire qu'un vaisseau placé sous le pavillon sacré

de l'empereur de l'univers, le roi des rois, le soleil de Dieu qui

éclaire le monde, le père et la mère des hommes, pût, et dans ses

propres mers, être aussi mal gouverné.

Le premier instant de stupeur passé, l'équipage s'écria:

--Qui êtes vous? Depuis quand êtes-vous là? Que faites-vous ici?

Toutes ces questions étaient faites sans qu'un regard daignât

apercevoir le schooner, dont les bords bas et noirs, tandis qu'il

était en travers de la poupe de la jonque, semblaient appartenir à un

simple bac ou à un serpent d'eau. Quand les Chinois découvrirent mon

vaisseau, ils parurent fort surpris qu'une troupe si nombreuse et si

bien armée fût sortie d'un bâtiment à l'apparence tellement

insignifiante, que sa carène sortait à peine des eaux.

En voyant transporter ses ballots de soieries dans nos bateaux, un

marchand de Hong nous offrit des foulards, en protestant contre la

confiscation de ses marchandises, et cela sous le prétexte que nous ne

saurions trouver de place pour les arrimer.

Plus irrités que ce marchand, quelques Chinois se montrèrent

réfractaires et appelèrent au secours pour défendre leur propriété. À

cet appel répondirent des soldats tartares, et leur petite troupe,

bien serrée, s'abritait sous la corpulence du gras et gourmand

propriétaire, qui, la main armée de la carcasse du chien et suivi du

Chinois, s'avançait à ma rencontre en soufflant et en crachant.

Je saisis le Tartare par ses moustaches, et cela me fut facile, car

elles pendaient jusqu'à ses genoux; de son côté, mon adversaire fit

mine de me casser un mousquet sur la figure; mais son action ne fut

qu'un insultant défi et non une véritable atteinte, car je lui fermai

pour toujours la mâchoire d'un coup de pistolet. La balle entra dans

la bouche du gros personnage. Comment aurait-elle pu faire autrement,

cette bouche étant fendue d'une oreille à l'autre?

L'homme tomba avec moins de grâce que César, mais comme un boeuf

frappé à la tête par un coup de massue.

Les Chinois ont autant d'antipathie pour le salpêtre (excepté dans les

feux d'artifice) que les boeufs de Hotspur et les seigneurs bien

vêtus, et leur empereur, la lumière de l'univers, punit aussi

sévèrement celui qui tue ses sujets qu'un propriétaire celui qui tue

ses oiseaux.

Un comte anglais me disait l'autre jour qu'il ne voyait pas de

différence entre le meurtre d'un lièvre et le meurtre d'un homme, car

il réclamait la même punition pour les deux cas. Cependant j'ai tué

bien des lièvres sur les propriétés du Comte, et bien des hommes dans

le temps de mes excursions au travers du globe.

Mais revenons à la jonque.

Une escarmouche fut livrée sur le pont, mais elle ne dura qu'une ou

deux minutes; quelques flèches furent tirées et deux hommes tombèrent.

Irrité de l'opposition que les Chinois tentaient de mettre à la

réalisation de mes desseins, je ne ramassai point les objets de prix

que j'avais convoités, je refusai l'argent qu'ils m'offrirent pour

racheter leur cargaison, et je m'emparai de la jonque comme d'une

proie légitime.

Nous commençâmes alors un pillage régulier, et l'intérieur des

magasins et des cabines fut entièrement dévalisé. Tout fut fouillé:

coins obscurs, réduits discrets, coffres, boîtes, malles, et les

ballots ouverts tombèrent sur le pont.

La partie massive de la cargaison, qui consistait en camphre, bois de

teinture, drogues, épices, fer, étain, fut abandonnée, mais les soies,

le cuivre, une quantité considérable d'or en lingots, quelques

diamants et des peaux de tigre devinrent notre propriété.

En mémoire du vieux Louis, je mis de côté plusieurs sacs remplis de

colimaçons de mer, car j'avais trouvé une prodigieuse quantité de ces

précieux animaux dans la cabine du marchand tartare. Je n'oubliai pas

de m'emparer des oeufs salés qui, avec du riz et de la graisse de

porc, formait la première partie de l'approvisionnement de la jonque.

Quelques milliers de ces oeufs me donnaient pour mes hommes une

excellente et agréable nourriture.

Les Chinois conservent les oeufs en les faisant simplement bouillir

dans l'eau salée jusqu'à ce qu'ils soient durs: le sel pénètre à

travers la coquille, et ils peuvent être gardés ainsi pendant de

longues années.

Le capitaine philosophe, dont la mission était de veiller à la

navigation et au pilotage de la jonque, n'ayant rien à faire avec les

hommes et la cargaison, continuait à aspirer paisiblement sa drogue

narcotique.

Son regard appesanti était encore fixé sur la boussole, et sa voix

psalmodiait:

--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_

Quoique je lui eusse demandé à plusieurs reprises et sur tous les tons

s'il était attaché à sa natte, je n'avais pu obtenir pour toute

réponse que cet éternel refrain:

--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_

Voyant l'inutilité de mes demandes, je dirigeai mon couteau sur la

poitrine du capitaine; mais mon geste passa inaperçu, car les yeux du

dormeur éveillé restèrent fixés sur la boussole. Je cassai le

réservoir de sa pipe, et il continua à aspirer par le tuyau, en

répétant:

--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_

Je poussai le capitaine hors de sa cabine, et, passant à la poupe, je

coupai les cordes du timon; la jonque glissa au gré des flots; mais

j'entendis encore le capitaine chanter sur le même ton de calme

indifférence:

--_Hié! Hooé! Hié! Chée!_

Nous avions fait une bonne capture; tout notre vaisseau était rempli

de marchandises; nos hommes échangèrent leurs guenilles contre des

chemises et des pantalons de soie aux couleurs variées, et cet

accoutrement leur donnait plus de ressemblance avec des jockeys

qu'avec des matelots.

Quelques jours après, je fis sortir d'un ballot de pourpre, dans

lequel elle s'était nichée, une nonchalante et belle truie chinoise,

qui pensait peut-être que ce lit royal lui était acquis parce qu'il

faisait partie de l'équipage, ou parce qu'il avait servi à la

transporter à bord.

J'eus aussi quelques armes curieuses, entre autres le mousquet qui,

s'il avait obéi à la bienveillante intention de son maître, eût

terminé ma carrière. Le canon, la platine et les montures de ce

mousquet étaient profondément ciselés, des roses et des figurines d'or

massif les couvraient. Je conserve ce mousquet, parce que sa vue me

rappelle la circonstance qui l'a mis en ma possession. Sans l'intérêt

du souvenir que j'y attache, il aurait, comme tant d'autres objets,

été éloigné de moi, et par le temps, dont l'immensité absorbe tout, et

par la préoccupation de plus graves événements.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 37 / 50 题