--Mais, au nom du vieux Neptune! mon cher capitaine, dites-moi, de
grâce, où vous avez trouvé cet antique vaisseau; ou bien encore,
est-ce le banc d'huîtres remplies de perles que vous avez mis à flot?
--Je vais vous le dire, monsieur. Il y a dix-huit mois, je fis un
voyage autour de la partie de l'île au sud-est, et ce fut pendant ce
voyage que je trouvai ce vaisseau sans mâts, poussé vers la terre par
la seule force du vent. Je l'approchai, et, ne voyant personne sur le
pont, j'en franchis les bords.
En ouvrant les écoutilles pour descendre dans l'intérieur du vaisseau,
je sentis l'horrible exhalaison qui se répand hors des corps
putréfiés, et nous en trouvâmes un grand nombre jetés pêle-mêle les
uns sur les autres, et dans un désordre difficile à décrire. Quelques
vestiges de vêtements en lambeaux, de coiffures à demi pourries, nous
firent supposer que les corps étaient ceux d'un équipage arabe ou
lascar, et peut-être un mélange de ces deux nations. Un énorme chat et
quelques rats d'eau d'une monstrueuse grosseur déchiraient et
mangeaient les corps, dont l'odeur était renversante.
Mes gens me dirent,--et je crus en leurs paroles,--que ce bâtiment
était un vaisseau du pays, attaqué par des pirates, qui, non contents
de piller le pauvre navire, en avaient massacré l'équipage.
Nous touâmes le vaisseau dans le petit port de l'île, après l'avoir
nettoyé et arrangé autant qu'il nous fût possible de le faire. J'ai
travaillé pendant toute une année pour réparer les nombreuses avaries
de ce pauvre naufragé, et vous voyez, monsieur, que mes soins et ma
bonne volonté ont produit peu de chose. Mais je n'avais ni outils
convenables, ni fer, ni cordages, ni goudron, et je manquais encore de
canevas, d'ancre et de câbles.
Je suis donc maintenant fort embarrassé, monsieur, car je ne sais si
je dois continuer ma course ou obéir à la voix de la raison, qui me
dit de regagner mon île; votre bienveillance m'encourage et m'enhardit
à vous demander un conseil. Monsieur, que dois-je faire? Quel parti
dois-je prendre?
Je pressai affectueusement les mains du capitaine, et je lui dis d'un
ton amical:
--Je ne puis vous donner de conseils, mon ami; mais quelque parti que
vous preniez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'il soit le
plus utile et le plus favorable à vos intérêts. Nous causerons de cela
demain, car la nuit s'avance, et il faut que je retourne au schooner.
Dès que le jour parut, je me fis conduire sur le vaisseau de mon
compatriote, accompagné, dans cette seconde visite, par un charpentier
et par le bosseman; ils devaient m'aider à examiner le vaisseau, afin
de savoir s'il était possible de le mettre en mer.
Le résultat de nos observations ne fut pas tout à fait défavorable au
vaisseau. Le prince de Zaoo m'expliqua une fois encore les obligations
qui le contraignaient à visiter un port européen pour y faire achat
d'armes, de munitions et d'une quantité d'articles différents dont il
avait besoin.
Le vaisseau pouvait marcher. Je conseillai donc à Son Altesse de
diriger sa course, avec les brises de la terre, le long de la côte de
Malabar et de toucher à Poulo Pinang, où son vaisseau serait réparé et
mis en état de tenir la mer; de là, je l'engageai à se rendre au
Bengale pour y acheter les objets dont il avait besoin.
L'itinéraire de ce petit voyage une fois arrêté, nous prîmes un verre
de grog, et le capitaine répondit aux questions que je lui adressai
sur la position, la beauté et la grandeur de son île.
--Très-petite et très-basse, me dit-il, cette île est coupée en deux
par une montagne, et les natifs prétendent que, si on doit en croire
la tradition, cette montagne était autrefois toujours enflammée, ce
qui ferait supposer, ajouta le prince, que l'île était un volcan sorti
du fond de la mer, et élargi par du corail vivant; et vous connaissez,
monsieur, la rapidité merveilleuse de la végétation de ce climat. Les
natifs ajoutent que le village où demeure le roi était entouré par les
eaux de la mer et par les coquillages qu'on trouve en creusant la
terre. On peut croire à cette opinion, car elle est presque fondée sur
des preuves.
L'île entière est maintenant couverte de bois touffus et de forêts
impénétrables, à l'exception toutefois du sommet de la montagne et de
certaines places qui avoisinent les rivières et les golfes, mais cela
parce qu'elles ont été éclaircies par les naturels, qui désiraient y
construire leurs habitations. Nous avons dans l'île des sangliers, des
chèvres, des daims, des singes, de la volaille. On y trouve aussi des
racines bonnes à manger, et une grande variété d'herbes potagères, des
mangoustans, des plantins, des noix de coco, et bien d'autres fruits.
Ajoutez à cela que les côtes de la mer nous fournissent des
coquillages et du poisson. La Providence est si généreuse en notre
faveur, que la prodigalité de ces dons nous laisse peu d'inquiétude
pour nos besoins matériels. La pêche et la chasse sont nos uniques
travaux.
Assez sages pour se contenter de ce qu'ils ont, les habitants de l'île
n'usent pas leurs forces pour acquérir un superflu inutile. L'excès de
travail rend amer au goût le fruit forcément arraché à la terre, aussi
ne lui demandent-ils que les choses qu'elle veut bien donner.
Les femmes veillent avec soin à l'intérieur de leurs maisons.
Notre peuple, répandu dans l'île, habite de petits villages, gouvernés
par leurs propres lois, qui sont simples, justes et concises. Un grand
conseil est tenu deux fois par an, les rois y assistent, entendent les
plaintes, et jugent les différends.
Les femmes sont entièrement libres. Chacune d'elles peut épouser
l'homme de son choix et rentrer dans sa famille si, maltraitée par son
mari, elle désire s'en séparer.
Avant le mariage, le commerce entre personnes de différents sexes est
toléré; mais, quand on est marié, une telle liberté attirerait sur les
deux parties le déshonneur, et, de plus, le mépris de la société. La
polygamie est permise, quoique les chefs seuls aient la permission
d'avoir plus de deux femmes.
Comme chaque femme est obligée de faire l'ouvrage de sa maison, non
seulement elle est contente que son mari prenne une autre femme, mais
généralement elle la lui procure elle-même, soit une soeur favorite,
soit une amie, car il n'y a parmi elles ni servantes, ni esclaves.
Les femmes sont bien faites, agréables et très-attachées à leurs
familles; propres en leur personne, elles sont vêtues d'habits faits
de l'écorce d'un arbre, et cette écorce, qui est douce et durable, se
teint très-facilement et de toutes les couleurs.
Nos maisons sont élevées sur un étage de bambous, et la partie
inférieure sert de magasin de provisions. Le tabac que vous fumez
croît dans l'île; tout le peuple s'en sert. Les natifs fabriquent
leurs pipes de bois avec une sorte de jasmin rampant, et cela en
forçant la moelle à sortir de la tige, lorsque celle-ci est verte; le
bassin de la pipe se fait avec un bois brûlé extrêmement dur. Ils font
eux-mêmes leurs éperons et leurs couteaux, et les manches de ces
derniers sont ornés de sculptures.
Il y a une remarquable diversité dans les traits et dans le teint du
peuple.
Il y a eu autrefois quelques relations commerciales par échanges (car
la monnaie est inconnue) avec de petits vaisseaux de Bornéo, qui
apportaient du fer, des haches, du fil de métal, de solides vêtements,
de l'airain et de vieux mousquets, et qui recevaient en échange une
variété de gommes, de résines, de noix de coco, de l'huile et du bois
de sandal; mais les abords de l'île sont dangereux à cause des
courants et des immenses récifs de corail sur lesquels la mer se brise
constamment. Il n'y a qu'un port, encore est-il très-petit et très-peu
sûr.
--Avez-vous une religion, capitaine, et en quoi consiste-t-elle?
--Nous avons nos superstitions, monsieur; mais nous n'avons pas de
prêtres. Nos chefs président les cérémonies particulières, chantent
les prières et offrent des sacrifices aux mauvais esprits.
--Mais, mon cher prince, quelle est leur foi?
--Oh! elle est fondée sur le même principe que la vôtre, une croyance
dans le bon esprit qui est sur la terre, et dans le mauvais esprit qui
est dessous.
Le prince de Zaoo avait approvisionné son vaisseau de viande de daim
et de chèvre coupée en tranches de l'épaisseur d'une côtelette, de
poissons trempés dans l'eau salée et séchés au soleil, et, de plus,
d'un grand nombre de noix de coco, d'une réserve d'arrack fait de la
séve fermentée de l'arbre, avec melons, citrons, oignons, et une
extraordinaire quantité de tabac en feuilles menues, mais d'un
excellent parfum.
Le capitaine me donna une charge de tabac et une de ses pipes. J'ai
conservé et je conserve encore cette dernière comme un précieux
souvenir de cet être étrange. Des figures grotesques et sauvages
d'animaux inconnus sont profondément ciselées sur cette pipe.
Pendant la journée, une de ses femmes accoucha d'un prince, et, à ma
grande surprise, elle parut sur le pont, avec l'intention de prendre
un bain dans la mer.
Ayant déjà employé plus de temps qu'il ne m'était possible à tenir
compagnie au capitaine, je songeai à quitter définitivement son bord;
je lui fis cadeau d'une carte marine, d'une boussole, de quelques
bouteilles d'eau-de-vie et d'un sac de biscuit.
Le bon capitaine m'accabla de remercîments et me contraignit à
accepter une petite bourse de perles. Je lui promis de visiter son île
à mon premier loisir, et, après nous être cordialement embrassés, nous
fîmes voile chacun de notre côté.