Je me trouvai bientôt au sud-est de l'île de Bornéo; le moment de
rencontrer de Ruyter était proche; je songeai donc à me diriger en
toute hâte vers le lieu de notre rendez-vous, qui était un petit
groupe d'îles situé tout près de Bornéo. Mais, au moment de gagner la
vue de la terre, le vent s'abaissa tout à fait, et nous restâmes
stationnaires pendant trois ou quatre jours. Cet arrêt me fut
doublement fatal, car il retarda mon arrivée auprès de de Ruyter, et
me fit perdre un de mes meilleurs hommes. Attaché par des cordes et
suspendu au-dessus de la proue, sur laquelle il clouait un morceau de
cuivre, cet homme jeta tout à coup un cri terrible. J'étais sur le
pont: je courus vers la proue, et je vis un énorme requin dont la
mâchoire monstrueuse s'était saisie de la jambe du matelot. Le monstre
fouettait la mer à l'aide de sa longue queue, et il tiraillait sa
victime en cherchant à l'entraîner avec lui. Une forte corde était
attachée sous les aisselles de l'homme, qui se cramponnait aux
chaînes en faisant de violents efforts pour échapper à la cruelle mort
qui le menaçait. Quand il m'eut aperçu, il s'écria d'un ton
lamentable:
--Ô capitaine, capitaine, sauvez-moi!
Je dis aux hommes accourus à l'appel désespéré de leur malheureux
camarade d'apporter des harpons, des piques d'abordage, et de mettre à
l'eau le bateau de poupe.
Avec la promptitude des matelots, qui ne craignent rien quand ils
voient un de leurs amis en danger, ils attaquèrent le monstre. Un
frère du malheureux sauta dans la mer, armé d'un poignard. L'écume
était rougie par le sang, car le vorace et cruel démon de la mer avait
été blessé et harponné avant d'avoir lâché sa proie. Malheureusement
la corde du harpon ne put résister au double effort de la lutte du
requin et de la persistance des hommes: elle se brisa, et notre proie
disparut dans la profondeur de la mer.
Évanoui de douleur et d'épouvante, le pauvre matelot fut doucement
posé sur le pont; sa jambe était mutilée d'une manière horrible, la
chair du mollet était arrachée; elle pendait comme un bas, en laissant
les os entièrement à découvert.
J'avais, à bord du schooner, une espèce de chirurgien que Van
Scolpvelt avait ramassé à l'île de France. C'était un paresseux, un
ivrogne, mais il connaissait parfaitement son métier. Malgré les soins
habiles du docteur, le blessé mourut. Cette perte était inévitable,
car la gravité de la blessure dépassait l'art de la chirurgie.
À bord d'un vaisseau, une mort inattendue produit toujours de
profondes et douloureuses sensations; tous les hommes de l'équipage en
souffrent. Ces sensations se traduisent chez les uns par un abattement
moral qui vient de la crainte d'un pareil sort; chez les autres, par
une sorte de superstition craintive. Les matelots sont aussi ignorants
et ont aussi peu de rapport avec les gens instruits que les Arabes
emprisonnés dans l'immensité du désert.
Le matelot n'étudie que la mer, l'Arabe ne voit que ses landes
sablonneuses, les vents et les étoiles. Semblable aux livres de magie,
le caractère des éléments ne peut être déchiffré, et qui pourrait
contempler les puissances mystérieuses du ciel et de la mer sans
devenir superstitieux? Certainement ce n'est ni l'Arabe rêveur ni le
matelot craintif, car la croyance de ces deux hommes dans la vérité
des signes et des présages est aussi vieille que le sable et la mer.
Cette superstition est donc générale; elle a été partagée par les
marins de toutes les nations et de tous les cultes, depuis le grand
Nelson, depuis même le capitan-pacha, commandant de la marine
ottomane, jusqu'au corsaire mainotte et au rais arabe, qui assurent
que c'est un terrible présage de malheur de commencer un voyage le
vendredi. Cependant ce jour est celui du sabbat, du mosleum et de plus
encore celui du crucifiement du Sauveur des hommes.
J'avais commencé mon dernier voyage et quitté l'île de Poulo-Pinang
pendant la matinée d'un de ces jours néfastes; et une chose digne de
remarque, c'est que trois hommes de mon bord, et trois des meilleurs
marins et des plus estimables par la grandeur de leur caractère,
s'étaient montrés vivement peinés lorsque j'avais donné l'ordre de
lever l'ancre. La moquerie insouciante avec laquelle j'accueillis
l'expression de leurs superstitieuses craintes m'attira cette
prophétique réponse:
--Vous verrez, monsieur, vous verrez; nous ne sommes pas encore
rentrés au port.
Le malheureux dont j'avais à déplorer la perte était un de ces trois
hommes, et le frère de cet infortuné mourut peu de temps après, et
d'une manière aussi bizarre.
Un jour que je me trouvais en panne à la hauteur de Bornéo, je quittai
le schooner dans un bateau pour aller voir une petite baie située à
l'embouchure d'une rivière. Quand j'eus visité la baie, nous suivîmes
le courant de la rivière et nous jetâmes le grappin afin de dîner en
repos. À la chute du jour, mes hommes se baignèrent. Le frère du mort,
nageur de première force, engagea un Malais à lutter avec lui de
vigueur et d'adresse; ils se jetèrent ensemble au milieu du courant et
disparurent bientôt à nos regards. Cette disparition me parut si
longue, que je commençai à m'en effrayer. Tout à coup, la noire tête
de l'Indien se montra à la surface de l'eau.
--Sur mon âme, s'écria-t-il en aspirant l'air à pleins poumons, cet
homme est le diable en personne, car il m'a vaincu.
Le noir regagna le bateau, mais le marin ne revint pas. Notre anxiété
fut terrible: tous les regards étaient tournés vers l'eau comme s'ils
avaient eu la puissance d'en pénétrer le profond courant; mais le
malheureux plongeur ne se montrait pas. Nous sondâmes la rivière, et
j'employai à cette malheureuse recherche tous les moyens dont il
m'était possible de disposer. Ils furent infructueux.
La nuit nous obligea à regagner le schooner. La mort bizarre de ces
deux frères produisit sur l'équipage une douloureuse impression. Quel
obstacle avait arrêté ce pauvre garçon dans son retour vers nous?
Était-ce la végétation touffue qui rampait dans le fond de la rivière,
ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entouré de
leurs réseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions,
questions insolubles et dont le secret était entre les mains de Dieu.
Quelques-uns de mes hommes pensèrent que le chagrin avait porté le
pauvre matelot à chercher un refuge dans une mort volontaire.
La fatale destinée de ces deux hommes nous attrista horriblement, et
leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.
Nous reprîmes notre course en nous avançant avec lenteur le long de la
côte du sud-est pour gagner le port où avait été fixé le rendez-vous
avec de Ruyter. Le temps, extraordinairement clair et beau, était
rafraîchi par de calmes et douces brises.
Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de légères et
diaphanes vapeurs commencèrent à envelopper les montagnes du côté de
l'ouest. Au moment où le soleil disparut derrière ce voile de gaze,
une barre de flamme s'élança le long du sommet des montagnes,
s'entrelaça autour du sombre dôme de la cime la plus élevée et y resta
pendant dix minutes, étincelante comme une couronne de rubis. La lune
était d'un rouge sombre, la mer changea de couleur et devint
extraordinairement calme et transparente. Je tressaillis en voyant les
rochers, les poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son
sein. Nous sondâmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphère
était brûlante et lourde, et la flamme d'une chandelle allumée sur le
pont s'élevait aussi claire que si elle avait été dans une caverne.
Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en
attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.
--Mon brave, dis-je au second contre-maître, qui, avec les deux
frères, s'était montré soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour
le jour de mon départ, maintenant que nous sommes amarrés, le charme
fatal est détruit, n'est-ce pas?
--Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me répondit le
marin d'un ton et d'un air pleins d'humeur.