LXXX

Je me trouvai bientôt au sud-est de l'île de Bornéo; le moment de

rencontrer de Ruyter était proche; je songeai donc à me diriger en

toute hâte vers le lieu de notre rendez-vous, qui était un petit

groupe d'îles situé tout près de Bornéo. Mais, au moment de gagner la

vue de la terre, le vent s'abaissa tout à fait, et nous restâmes

stationnaires pendant trois ou quatre jours. Cet arrêt me fut

doublement fatal, car il retarda mon arrivée auprès de de Ruyter, et

me fit perdre un de mes meilleurs hommes. Attaché par des cordes et

suspendu au-dessus de la proue, sur laquelle il clouait un morceau de

cuivre, cet homme jeta tout à coup un cri terrible. J'étais sur le

pont: je courus vers la proue, et je vis un énorme requin dont la

mâchoire monstrueuse s'était saisie de la jambe du matelot. Le monstre

fouettait la mer à l'aide de sa longue queue, et il tiraillait sa

victime en cherchant à l'entraîner avec lui. Une forte corde était

attachée sous les aisselles de l'homme, qui se cramponnait aux

chaînes en faisant de violents efforts pour échapper à la cruelle mort

qui le menaçait. Quand il m'eut aperçu, il s'écria d'un ton

lamentable:

--Ô capitaine, capitaine, sauvez-moi!

Je dis aux hommes accourus à l'appel désespéré de leur malheureux

camarade d'apporter des harpons, des piques d'abordage, et de mettre à

l'eau le bateau de poupe.

Avec la promptitude des matelots, qui ne craignent rien quand ils

voient un de leurs amis en danger, ils attaquèrent le monstre. Un

frère du malheureux sauta dans la mer, armé d'un poignard. L'écume

était rougie par le sang, car le vorace et cruel démon de la mer avait

été blessé et harponné avant d'avoir lâché sa proie. Malheureusement

la corde du harpon ne put résister au double effort de la lutte du

requin et de la persistance des hommes: elle se brisa, et notre proie

disparut dans la profondeur de la mer.

Évanoui de douleur et d'épouvante, le pauvre matelot fut doucement

posé sur le pont; sa jambe était mutilée d'une manière horrible, la

chair du mollet était arrachée; elle pendait comme un bas, en laissant

les os entièrement à découvert.

J'avais, à bord du schooner, une espèce de chirurgien que Van

Scolpvelt avait ramassé à l'île de France. C'était un paresseux, un

ivrogne, mais il connaissait parfaitement son métier. Malgré les soins

habiles du docteur, le blessé mourut. Cette perte était inévitable,

car la gravité de la blessure dépassait l'art de la chirurgie.

À bord d'un vaisseau, une mort inattendue produit toujours de

profondes et douloureuses sensations; tous les hommes de l'équipage en

souffrent. Ces sensations se traduisent chez les uns par un abattement

moral qui vient de la crainte d'un pareil sort; chez les autres, par

une sorte de superstition craintive. Les matelots sont aussi ignorants

et ont aussi peu de rapport avec les gens instruits que les Arabes

emprisonnés dans l'immensité du désert.

Le matelot n'étudie que la mer, l'Arabe ne voit que ses landes

sablonneuses, les vents et les étoiles. Semblable aux livres de magie,

le caractère des éléments ne peut être déchiffré, et qui pourrait

contempler les puissances mystérieuses du ciel et de la mer sans

devenir superstitieux? Certainement ce n'est ni l'Arabe rêveur ni le

matelot craintif, car la croyance de ces deux hommes dans la vérité

des signes et des présages est aussi vieille que le sable et la mer.

Cette superstition est donc générale; elle a été partagée par les

marins de toutes les nations et de tous les cultes, depuis le grand

Nelson, depuis même le capitan-pacha, commandant de la marine

ottomane, jusqu'au corsaire mainotte et au rais arabe, qui assurent

que c'est un terrible présage de malheur de commencer un voyage le

vendredi. Cependant ce jour est celui du sabbat, du mosleum et de plus

encore celui du crucifiement du Sauveur des hommes.

J'avais commencé mon dernier voyage et quitté l'île de Poulo-Pinang

pendant la matinée d'un de ces jours néfastes; et une chose digne de

remarque, c'est que trois hommes de mon bord, et trois des meilleurs

marins et des plus estimables par la grandeur de leur caractère,

s'étaient montrés vivement peinés lorsque j'avais donné l'ordre de

lever l'ancre. La moquerie insouciante avec laquelle j'accueillis

l'expression de leurs superstitieuses craintes m'attira cette

prophétique réponse:

--Vous verrez, monsieur, vous verrez; nous ne sommes pas encore

rentrés au port.

Le malheureux dont j'avais à déplorer la perte était un de ces trois

hommes, et le frère de cet infortuné mourut peu de temps après, et

d'une manière aussi bizarre.

Un jour que je me trouvais en panne à la hauteur de Bornéo, je quittai

le schooner dans un bateau pour aller voir une petite baie située à

l'embouchure d'une rivière. Quand j'eus visité la baie, nous suivîmes

le courant de la rivière et nous jetâmes le grappin afin de dîner en

repos. À la chute du jour, mes hommes se baignèrent. Le frère du mort,

nageur de première force, engagea un Malais à lutter avec lui de

vigueur et d'adresse; ils se jetèrent ensemble au milieu du courant et

disparurent bientôt à nos regards. Cette disparition me parut si

longue, que je commençai à m'en effrayer. Tout à coup, la noire tête

de l'Indien se montra à la surface de l'eau.

--Sur mon âme, s'écria-t-il en aspirant l'air à pleins poumons, cet

homme est le diable en personne, car il m'a vaincu.

Le noir regagna le bateau, mais le marin ne revint pas. Notre anxiété

fut terrible: tous les regards étaient tournés vers l'eau comme s'ils

avaient eu la puissance d'en pénétrer le profond courant; mais le

malheureux plongeur ne se montrait pas. Nous sondâmes la rivière, et

j'employai à cette malheureuse recherche tous les moyens dont il

m'était possible de disposer. Ils furent infructueux.

La nuit nous obligea à regagner le schooner. La mort bizarre de ces

deux frères produisit sur l'équipage une douloureuse impression. Quel

obstacle avait arrêté ce pauvre garçon dans son retour vers nous?

Était-ce la végétation touffue qui rampait dans le fond de la rivière,

ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entouré de

leurs réseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions,

questions insolubles et dont le secret était entre les mains de Dieu.

Quelques-uns de mes hommes pensèrent que le chagrin avait porté le

pauvre matelot à chercher un refuge dans une mort volontaire.

La fatale destinée de ces deux hommes nous attrista horriblement, et

leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.

Nous reprîmes notre course en nous avançant avec lenteur le long de la

côte du sud-est pour gagner le port où avait été fixé le rendez-vous

avec de Ruyter. Le temps, extraordinairement clair et beau, était

rafraîchi par de calmes et douces brises.

Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de légères et

diaphanes vapeurs commencèrent à envelopper les montagnes du côté de

l'ouest. Au moment où le soleil disparut derrière ce voile de gaze,

une barre de flamme s'élança le long du sommet des montagnes,

s'entrelaça autour du sombre dôme de la cime la plus élevée et y resta

pendant dix minutes, étincelante comme une couronne de rubis. La lune

était d'un rouge sombre, la mer changea de couleur et devint

extraordinairement calme et transparente. Je tressaillis en voyant les

rochers, les poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son

sein. Nous sondâmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphère

était brûlante et lourde, et la flamme d'une chandelle allumée sur le

pont s'élevait aussi claire que si elle avait été dans une caverne.

Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en

attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.

--Mon brave, dis-je au second contre-maître, qui, avec les deux

frères, s'était montré soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour

le jour de mon départ, maintenant que nous sommes amarrés, le charme

fatal est détruit, n'est-ce pas?

--Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me répondit le

marin d'un ton et d'un air pleins d'humeur.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 38 / 50 题