L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa
narration, puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en
vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe,
il me dit d'un air moitié grave, moitié souriant:
«--Je n'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni
plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je resté
dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues
bondissantes, je l'ignore.
La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle
très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme
d'un rêve, fut une suffocation. Il me semblait--car j'étais incapable
de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de
moi--qu'on essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant
imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes
derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans
l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid
glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris,
me jetaient dans le désespoir d'une impuissance complète.
Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de
moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus
bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant;
mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai
machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout
tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de
pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par
l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs
sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes
sauveurs, car les soins les plus attentifs m'étaient prodigués pour
me rappeler à la vie.
Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si
bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la
narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les
impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le
bonheur d'échapper aux tourments d'une misérable mort.
En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des
nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,--mon
premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures
s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,--me
considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.
La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes
noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient
leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes.
Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le
tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la
fraîcheur.
Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques
questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle
exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.
La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur
fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.
Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et
bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante
moisson de fruits et de racines. Je dévorais tout, et les pauvres
filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la voracité
avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas.
Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement
satisfaite, je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais
échappé à la mort, chose impossible par l'interrogation, mais à savoir
dans quel endroit je me trouvais.
La natte qui me servait de lit était posée sur le bord d'une petite
rivière calme et transparente; mais, à côté du calme enchanteur de
cette eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit
sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant
l'endroit où il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient
placés entre la mer et moi.
J'appris plus tard de quelle manière j'avais échappé à la fureur des
vagues. Un fort tournant m'avait emporté dans ses innombrables détours
jusqu'à l'embouchure de cette petite rivière, qui, aussi calme qu'un
lac et protégée contre les vents par un rempart de rochers, n'était
pas visible sur la mer, quoiqu'elle y versât ses eaux, dont elle
prenait la source dans des jungles.
Trois jeunes filles qui traversaient cette rivière en canot, pour y
faire une pêche de poissons, avaient aperçu mon corps à la surface de
l'eau.
Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayées et
surprises, avaient réuni toutes leurs forces pour me traîner jusqu'au
rivage.
Pendant quelques heures les pêcheuses m'avaient cru mort; néanmoins,
après avoir allumé du feu, elles m'avaient frictionné et enfin rendu à
la vie.
Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mémorable
jour, car toute la nuit je restai sans force, couché sur ma natte, et
attentivement veillé par mes jeunes protectrices.
Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'établir dans le
canot. J'avoue qu'une vive répugnance me fit reculer de quelques pas
lorsque mes compagnes me montrèrent la rivière. J'obéis cependant à
leurs désirs, et, comme je l'ai déjà dit, je m'établis au fond de la
petite barque.
Quand nous eûmes quitté le lac formé par la rivière et entouré de
rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivîmes le cours de
l'eau en remontant vers la source.
Cette rivière, semblable à un miroir limpide, glissait entre deux
rives si épaissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que
par moments l'enchevêtrement des branches formait sur nos têtes un
dôme impénétrable même pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de
ces arbres, si luxurieusement développés, pendaient en grappes et
comme des fruits animés de petits singes noirs pas plus gros qu'une
pomme.
L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux
regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants
remèdes, que les dernières traces de mon mal s'effacèrent
non-seulement de mon corps, mais encore de mon souvenir. La rivière
faisait, de droite à gauche et de gauche à droite, une infinité de
détours, et par moments elle devenait tellement étroite, que deux
barques de front eussent été incapables de marcher.
Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y était
divisée en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se révélait
au regard par la fraîcheur des arbres, au feuillage d'un vert
d'émeraude, et par la croissance extraordinaire de la végétation.
Après deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche
ressemblait fort peu à un voyage, nous atteignîmes un large filet
d'eau. Mes compagnes dirigèrent leur barque dans ce ruisseau, presque
aussi profond que la rivière, et m'engagèrent à débarquer. J'obéis
avec empressement; mais la végétation était si épaisse, l'herbe qui
couvrait la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je
n'y pus découvrir aucun sentier.
Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles
m'invitèrent à les suivre.
Après avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde
du ruisseau, nous arrivâmes à un sentier qui en côtoyait les bords.
Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout
à fait débarrassés de taillis, je vis une multitude de petites huttes
construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes
étaient réunies dans un même espace et semblaient appartenir à un seul
propriétaire.
Ce fut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand
elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines,
entourées d'une haie de poiriers épineux, elles frappèrent leurs mains
l'une contre l'autre.
À cet appel répondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes
filles et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de
joie, des acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina
curieusement, et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes
pieds, en demandant le récit de mon histoire. Averties par la rumeur,
les matrones du village accoururent avec un empressement qui donnait à
leur marche pesante une sorte de légèreté; elles m'entourèrent et me
considérèrent en jetant des cris de ravissement.
La curiosité bien satisfaite me laissa enfin un peu de liberté, et mes
hôtesses profitèrent de ce repos pour placer devant moi des viandes
rôties, des fruits, du maïs et du riz.
Une chose qui m'étonna singulièrement le jour de mon installation au
milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un
seul, à l'exception de trois ou quatre vieillards.
--La nuit s'avance, me dit tout à coup le capitaine; j'abuse de votre
bonté, monsieur, et je dois autant que possible abréger le récit d'une
vie qui me paraît avoir eu hier son premier jour, tant elle est vide
d'accidents.--Je trouvai donc un asile dans le domaine des êtres les
plus bienveillants et les plus naïfs du monde, et j'appris plus tard
que j'étais arrivé dans le pays quelques jours après le départ du roi
et de ses sujets, qui faisaient ensemble une grande chasse autour de
l'île. Ces chasses avaient lieu deux fois par an.
Les jeunes femmes à la bonté desquelles je devais la vie étaient les
filles du roi.
À la nuit tombante, je fis comprendre à mes hôtesses que je désirais
dormir. La jeune fille à laquelle j'adressai la demande d'un lit de
repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux
et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses soeurs, et,
lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus
tout surpris de voir que l'aînée venait prendre place auprès de moi.»
--Ah! ah! m'écriai-je en riant; mais mon intempestive gaieté ne plut
pas au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid:
--Monsieur, mon hôtesse accomplissait la loi de ses pères: la fille
aînée d'une maison partage, si elle n'est pas mariée, la couche de
l'étranger recueilli.
--Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante,
et mon hilarité n'exprime que ma joie; en vérité, je désire de tout
mon coeur que cette admirable coutume devienne universelle.
«--Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut déclarée
ma femme.»
--Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave.
«--Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagné de sa suite, il
fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aimé.
Je m'habituai peu à peu aux moeurs douces et naïves de ce peuple
primitif. J'appris à parler la langue qui lui était familière, et je
fus, en peu de temps, aussi aimé et aussi respecté que le roi
lui-même.
Porté par mes goûts, dès ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a
rapport à la construction des navires, il me fut très-agréable
d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit
État.
Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une
reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes
belles-soeurs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il
ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma
nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente
séparation, et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour.
Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de
civilisation, ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de
l'île.»
--Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes
destiné.
--Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune
raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois
ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais
ont touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos
côtes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples
sans défense.
Ces vaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc, monsieur,
solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et
des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.
--Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est
très-utile, mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une
pétition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes
et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort
de ces peuplades? ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul
guide ses démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera
absolument rien.
--Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de
perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde,
excepté moi, ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor.
--Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du
capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas
perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil
d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en
cachette, échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne
vous sourit pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent.
Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien
que je n'ai pas trahi son admirable confiance.
--Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai
l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles de ma famille, et je désire
l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est
parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement
parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si
aimé de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la
plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je
reparaisse dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait
sauvage par mes goûts, mes moeurs, mes habitudes.
Ces signes, qui vous paraissent si étranges, monsieur, servent ici à
me faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. À
Londres, ils seraient la risée du peuple, le bonheur des gamins, et je
serais suivi et pourchassé, dans ma ville natale, comme une bête fauve
échappée de sa cage.