LXXVII

L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa

narration, puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en

vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe,

il me dit d'un air moitié grave, moitié souriant:

«--Je n'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni

plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je resté

dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues

bondissantes, je l'ignore.

La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle

très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme

d'un rêve, fut une suffocation. Il me semblait--car j'étais incapable

de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de

moi--qu'on essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant

imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes

derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans

l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid

glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris,

me jetaient dans le désespoir d'une impuissance complète.

Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de

moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus

bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant;

mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai

machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout

tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de

pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par

l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs

sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes

sauveurs, car les soins les plus attentifs m'étaient prodigués pour

me rappeler à la vie.

Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si

bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la

narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les

impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le

bonheur d'échapper aux tourments d'une misérable mort.

En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des

nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,--mon

premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures

s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,--me

considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.

La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes

noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient

leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes.

Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le

tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la

fraîcheur.

Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques

questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle

exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.

La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur

fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.

Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et

bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante

moisson de fruits et de racines. Je dévorais tout, et les pauvres

filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la voracité

avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas.

Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement

satisfaite, je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais

échappé à la mort, chose impossible par l'interrogation, mais à savoir

dans quel endroit je me trouvais.

La natte qui me servait de lit était posée sur le bord d'une petite

rivière calme et transparente; mais, à côté du calme enchanteur de

cette eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit

sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant

l'endroit où il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient

placés entre la mer et moi.

J'appris plus tard de quelle manière j'avais échappé à la fureur des

vagues. Un fort tournant m'avait emporté dans ses innombrables détours

jusqu'à l'embouchure de cette petite rivière, qui, aussi calme qu'un

lac et protégée contre les vents par un rempart de rochers, n'était

pas visible sur la mer, quoiqu'elle y versât ses eaux, dont elle

prenait la source dans des jungles.

Trois jeunes filles qui traversaient cette rivière en canot, pour y

faire une pêche de poissons, avaient aperçu mon corps à la surface de

l'eau.

Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayées et

surprises, avaient réuni toutes leurs forces pour me traîner jusqu'au

rivage.

Pendant quelques heures les pêcheuses m'avaient cru mort; néanmoins,

après avoir allumé du feu, elles m'avaient frictionné et enfin rendu à

la vie.

Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mémorable

jour, car toute la nuit je restai sans force, couché sur ma natte, et

attentivement veillé par mes jeunes protectrices.

Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'établir dans le

canot. J'avoue qu'une vive répugnance me fit reculer de quelques pas

lorsque mes compagnes me montrèrent la rivière. J'obéis cependant à

leurs désirs, et, comme je l'ai déjà dit, je m'établis au fond de la

petite barque.

Quand nous eûmes quitté le lac formé par la rivière et entouré de

rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivîmes le cours de

l'eau en remontant vers la source.

Cette rivière, semblable à un miroir limpide, glissait entre deux

rives si épaissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que

par moments l'enchevêtrement des branches formait sur nos têtes un

dôme impénétrable même pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de

ces arbres, si luxurieusement développés, pendaient en grappes et

comme des fruits animés de petits singes noirs pas plus gros qu'une

pomme.

L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux

regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants

remèdes, que les dernières traces de mon mal s'effacèrent

non-seulement de mon corps, mais encore de mon souvenir. La rivière

faisait, de droite à gauche et de gauche à droite, une infinité de

détours, et par moments elle devenait tellement étroite, que deux

barques de front eussent été incapables de marcher.

Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y était

divisée en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se révélait

au regard par la fraîcheur des arbres, au feuillage d'un vert

d'émeraude, et par la croissance extraordinaire de la végétation.

Après deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche

ressemblait fort peu à un voyage, nous atteignîmes un large filet

d'eau. Mes compagnes dirigèrent leur barque dans ce ruisseau, presque

aussi profond que la rivière, et m'engagèrent à débarquer. J'obéis

avec empressement; mais la végétation était si épaisse, l'herbe qui

couvrait la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je

n'y pus découvrir aucun sentier.

Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles

m'invitèrent à les suivre.

Après avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde

du ruisseau, nous arrivâmes à un sentier qui en côtoyait les bords.

Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout

à fait débarrassés de taillis, je vis une multitude de petites huttes

construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes

étaient réunies dans un même espace et semblaient appartenir à un seul

propriétaire.

Ce fut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand

elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines,

entourées d'une haie de poiriers épineux, elles frappèrent leurs mains

l'une contre l'autre.

À cet appel répondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes

filles et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de

joie, des acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina

curieusement, et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes

pieds, en demandant le récit de mon histoire. Averties par la rumeur,

les matrones du village accoururent avec un empressement qui donnait à

leur marche pesante une sorte de légèreté; elles m'entourèrent et me

considérèrent en jetant des cris de ravissement.

La curiosité bien satisfaite me laissa enfin un peu de liberté, et mes

hôtesses profitèrent de ce repos pour placer devant moi des viandes

rôties, des fruits, du maïs et du riz.

Une chose qui m'étonna singulièrement le jour de mon installation au

milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un

seul, à l'exception de trois ou quatre vieillards.

--La nuit s'avance, me dit tout à coup le capitaine; j'abuse de votre

bonté, monsieur, et je dois autant que possible abréger le récit d'une

vie qui me paraît avoir eu hier son premier jour, tant elle est vide

d'accidents.--Je trouvai donc un asile dans le domaine des êtres les

plus bienveillants et les plus naïfs du monde, et j'appris plus tard

que j'étais arrivé dans le pays quelques jours après le départ du roi

et de ses sujets, qui faisaient ensemble une grande chasse autour de

l'île. Ces chasses avaient lieu deux fois par an.

Les jeunes femmes à la bonté desquelles je devais la vie étaient les

filles du roi.

À la nuit tombante, je fis comprendre à mes hôtesses que je désirais

dormir. La jeune fille à laquelle j'adressai la demande d'un lit de

repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux

et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses soeurs, et,

lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus

tout surpris de voir que l'aînée venait prendre place auprès de moi.»

--Ah! ah! m'écriai-je en riant; mais mon intempestive gaieté ne plut

pas au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid:

--Monsieur, mon hôtesse accomplissait la loi de ses pères: la fille

aînée d'une maison partage, si elle n'est pas mariée, la couche de

l'étranger recueilli.

--Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante,

et mon hilarité n'exprime que ma joie; en vérité, je désire de tout

mon coeur que cette admirable coutume devienne universelle.

«--Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut déclarée

ma femme.»

--Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave.

«--Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagné de sa suite, il

fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aimé.

Je m'habituai peu à peu aux moeurs douces et naïves de ce peuple

primitif. J'appris à parler la langue qui lui était familière, et je

fus, en peu de temps, aussi aimé et aussi respecté que le roi

lui-même.

Porté par mes goûts, dès ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a

rapport à la construction des navires, il me fut très-agréable

d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit

État.

Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une

reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes

belles-soeurs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il

ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma

nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente

séparation, et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour.

Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de

civilisation, ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de

l'île.»

--Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes

destiné.

--Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune

raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois

ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais

ont touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos

côtes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples

sans défense.

Ces vaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc, monsieur,

solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et

des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.

--Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est

très-utile, mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une

pétition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes

et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort

de ces peuplades? ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul

guide ses démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera

absolument rien.

--Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de

perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde,

excepté moi, ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor.

--Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du

capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas

perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil

d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en

cachette, échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne

vous sourit pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent.

Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien

que je n'ai pas trahi son admirable confiance.

--Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai

l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles de ma famille, et je désire

l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est

parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement

parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si

aimé de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la

plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je

reparaisse dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait

sauvage par mes goûts, mes moeurs, mes habitudes.

Ces signes, qui vous paraissent si étranges, monsieur, servent ici à

me faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. À

Londres, ils seraient la risée du peuple, le bonheur des gamins, et je

serais suivi et pourchassé, dans ma ville natale, comme une bête fauve

échappée de sa cage.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 35 / 50 题