LXXII

Je ne puis me rappeler sans frémir la fatigue et les souffrances que

j'ai supportées en me traînant à plat ventre sur ce pont dangereux, si

dangereux, qu'il me semble aujourd'hui qu'il a été aussi difficile à

traverser que le pont que Mahomet nommait _Al Sirut_, lequel était

plus étroit qu'un cheveu et plus pointu que le fil d'une épée, et

avait en outre l'enfer au-dessous de lui.

Chose étrange! quand le bijoutier me saisit, quand il déchira mes

vêtements, les boîtes de métal, causes de tant de malheurs, tombèrent

de ma poitrine,--car, après ce qui était arrivé, je n'avais pas cru

prudent de les donner à Aston, et disparurent dans le gouffre avec le

malheureux bijoutier.

Je regagnai tout haletant et presque épuisé de fatigue les bords de

l'épouvantable gouffre, et je tombai presque mourant, car une vive

douleur alourdissait ma tête, et mon poignet foulé me faisait en outre

douloureusement souffrir. Quand j'eus repris l'usage de mes sens, une

invincible curiosité attira mes regards vers l'abîme, et les rayons de

la lune me le montrèrent dans toute son effrayante profondeur.

Un silence lugubre planait dans l'air; mais ce silence fut bientôt

interrompu par les gémissements sourds, par le bruit indistinct que

faisait le bijoutier en cherchant à s'arracher aux étreintes de la

mort.

Le fond du canal, dans lequel gisait le malheureux, était une mare

d'eau stagnante mélangée de sable, de boue et d'ordures envoyées par

les débouchés de l'échaudoir. Ce mastic humide ne permettait à un

homme ni de trouver un appui ferme pour son pied, ni d'atteindre le

désespéré refuge de la mort en se laissant couler au fond de l'eau.

Les efforts que faisait le Parsée pour reprendre son équilibre

augmentaient, au lieu de les amoindrir, les dangers de sa situation.

La lourdeur de la chute du malheureux lui avait creusé un lit dans le

gouffre, et ses pénibles luttes l'enfonçaient de plus en plus dans la

gluante composition de cette bourbe immonde.

Penché sur l'abîme, je suivais avec angoisse le mortel combat que

livrait ce malheureux; mais il m'était difficile de distinguer autre

chose qu'une masse sombre qui se tordait en faisant entendre le râle

sinistre d'une suprême agonie.

Ce spectacle était horrible, et, quoique d'une nature peu

impressionnable, je me trouvais incapable d'en supporter la vue sans

frissonner de la tête aux pieds.

Moralement, et presque physiquement, je souffrais autant que mon

ennemi.

Le vain espoir de porter secours au Parsée me fit jeter autour de moi

des regards d'une anxieuse interrogation; mais j'étais seul sur un

emplacement vide, et la splendide clarté de la lune, tout à fait

dégagée d'un voile de nuages, me montra l'impossibilité de mes

espérances.

Le coeur serré de ne pouvoir rien faire pour cet homme, dont les

plaintes retentissaient à mon oreille comme un sanglant reproche, je

voulus fuir le théâtre de ses souffrances; mais ma faiblesse

corporelle, ou plutôt une fascination sauvage, me retint

involontairement auprès du moribond. La pensée d'aller chercher du

secours dans le port, celle de donner l'alarme, me vinrent à l'esprit;

car, entièrement occupé du pauvre marchand, je ne songeais pas au

danger dans lequel mon dévouement pouvait m'entraîner.

Ce dévouement eût été inutile.

Les efforts du Parsée s'affaiblirent, le râle de sa voix devint plus

indistinct, et son corps s'enfonça lentement dans le linceul de boue

sur lequel il était couché.

Tout était fini... Une sueur glacée perla sur mon front; j'avais la

fièvre, et de ma vie je n'ai éprouvé une douleur semblable à celle qui

oppressa mon coeur quand la surface agitée du canal fut devenue

entièrement calme.

Tout d'un coup, au milieu de ma sombre et désolante contemplation, je

fus vivement frappé par ces mots, qui me parurent prononcés à quelques

pas de moi: _Tout va bien._

La voix d'une sentinelle lointaine, emportée par le vent, criait ces

paroles, et elles étaient si peu en harmonie avec les douloureuses

sensations qui m'oppressaient le coeur, qu'elles me parurent presque

injurieuses.

Les premières lueurs du jour éclairaient le sommet des montagnes; je

dus songer à poursuivre ma route. Mais ce ne fut pas sans un vif

chagrin que mes regards embrassèrent pour la dernière fois cette ville

d'où je fuyais en vagabond; ce gouffre qui renfermait un homme dont

j'avais si peu méchamment, mais avec tant de fatalité, anéanti

l'existence et la fortune. Qui sait encore si le malheur s'était borné

là, si le frère avait survécu, si la famille ne jetait pas sur ma tête

les malédictions les plus sombres et les plus horribles? Ô démon du

mal, pourquoi as-tu guidé ma main pour me laisser le remords, le

regret et la honte!

Quelques réflexions calmes sur cette bien triste affaire me firent

comprendre que, soupçonné ou par le garçon de l'hôtel ou par une autre

personne, le bijoutier avait été le confident intéressé de ces

soupçons. Reconnu par cet homme, il m'avait gardé à vue jusqu'au

moment de notre fatale rencontre.

Si le marchand avait eu le bon esprit de s'adresser à la justice, en

me désignant comme le chef de l'attaque qui avait ruiné son commerce,

il eût été amplement vengé. Malheureusement pour le Parsée, son

caractère vindicatif ne lui permit pas d'attendre: il préféra se

venger directement. Sa faute retomba sur lui, car il pouvait prendre

une éclatante revanche, en allant simplement déposer au palais de

justice une accusation contre moi!

Je gagnai rapidement le rivage et je me disposais à héler mon proa,

quand la crainte d'attirer l'attention des sentinelles me fit prendre

le parti, quoique blessé à la tête et le poignet en très-mauvais état,

de gagner mon proa à la nage, si je ne pouvais rencontrer de bateau.

Une exploration anxieuse me montra la nécessité de compter sur mes

forces seules. En conséquence, je serrai dans mon turban les objets

que l'eau pouvait abîmer, et je m'élançai dans la mer.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 30 / 50 题