LXXI

Je quittai l'hôtel à minuit, sans prévenir de mon départ ni les

domestiques ni le maître de la maison; et n'étant pas embarrassé par

mes bagages, qui se composaient uniquement de mon abbah, il me fut

facile d'effectuer silencieusement ma fuite. Afin de gagner le port

sans attirer l'attention des passants attardés ou des promeneurs

nocturnes, je me glissai le long des rues obscures et boueuses, qui,

par des voies plus longues, mais aussi plus détournées, devaient me

conduire au havre.

Après une heure de marche, marche à la fois craintive et haletante,

j'atteignis un grand emplacement désert, dans lequel se trouvait un

chantier en pleine construction, et à quelques pas de ce chantier,

dans l'eau verdâtre d'une espèce de bassin, mon proa était amarré.

Le temps, assez beau, promettait une nuit calme, et la brise de la

terre parfumait l'air des suaves senteurs des plantes aromatiques.

Clair et sombre tour à tour, le ciel couvrait la nuit de lueurs ou de

ténèbres, lueurs quand la lune se laissait voir dans sa limpidité

lumineuse, ténèbres quand de noirs nuages estompaient son disque

d'argent. Le seul bruit qui, de minute en minute, vînt attirer

l'anxieuse attention de mon oreille, étaient les voix confuses et

indistinctes de quelques hommes occupés sur le bord du rivage et le:

_Tout va bien_ des sentinelles sepays.

En me trouvant hors de la ville, l'agitation presque fiévreuse de tout

mon être se calma insensiblement, et elle se transforma en sécurité

quand mes regards plongèrent à ma droite sur l'immensité de la mer, et

à ma gauche dans les sombres et mystérieux sentiers des montagnes.

Là la vaste étendue de l'Océan, ici le protecteur refuge des jungles.

J'étais sauvé!

Le coeur plein de joie, joie bien légitime, bien naturelle après les

angoisses qui l'avaient précédée, j'atteignis un groupe de huttes

entouré d'une palissade de bois. À mon approche une sentinelle, que je

n'avais pas aperçue, s'avança en dehors de cette frêle enceinte de

bambous, et me dit:

--Qui va là? Arrêtez!

Je ne savais ni si cet homme était seul ni si le voisinage d'une garde

pouvait venir à son aide. Cette dernière crainte me fit désirer de

mettre obstacle à un cri d'alarme. En conséquence, j'obéis à son

ordre, et, pour conserver mon caractère indien, je répondis en cette

langue:

--Un ami!

Après m'avoir questionné, la sentinelle objecta à mes réponses que,

pour gagner mon proa, il me fallait un ordre.

--Je sais cela, lui dis-je, j'en ai un.

Je fouillai dans ma poche, j'en tirai un chiffon de papier, puis, d'un

air très-naïf, je m'approchai du sepays en lui disant:

--Voici mon billet de passe, monsieur.

--Ne m'approchez pas, dit la sentinelle; tendez-moi l'ordre, voilà

tout.

Au moment où, pour prendre le papier de ma main tendue, le soldat

posait son mousquet, je bondis sur lui, et, le saisissant à la gorge,

je l'empêchai de donner l'alarme.

L'irascible soldat de Bombay se débattit courageusement pour arracher

son cou à ma violente étreinte; mais il n'eut pas plus de succès que

n'en pourrait avoir un chat entre les griffes d'un mâtin. La lune se

cacha sous un manteau de nuages, et, profitant à la hâte de cette

bienheureuse obscurité, je lâchai l'homme et je me sauvai à toutes

jambes dans la direction de la ville, comme un homme qui se rejette

dans le chemin qu'il a déjà parcouru. Mais une fois assez éloigné

pour n'avoir aucune poursuite à craindre, je repris, pour revenir à

mon premier but, une direction contraire, et en m'éloignant de

l'arsenal je gagnai les abords de la mer.

Plus d'une fois, pendant cette course à travers les champs, je crus

m'apercevoir qu'un homme me suivait. Je m'arrêtai; je sondai du regard

l'obscurité de l'espace, et je ne vis rien. Je continuai ma course.

Tout à coup une ombre se réfléchit sur un mur dont je longeais les

bases; cette ombre marchait en silence dans la même direction que moi.

Fort peu effrayé, mais en revanche fort décidé à connaître la figure

de ce sombre et mystérieux compagnon, j'ôtai de son fourreau la fine

lame de mon poignard, et, retournant sur mes pas, je recherchai

l'inconnu. La capricieuse variation de la lumière que répandait la

lune, tantôt claire, tantôt ténébreuse, entrava mes recherches, et je

ne découvris rien.

--Ma foi, dis-je en moi-même, si c'est un ennemi, qu'il approche... Si

c'est un fantôme de mon imagination, je perds mon temps: c'est un

tort.

Et je repris ma course.

Quand la lune éclaira de nouveau la vaste solitude dans laquelle je

marchais, j'aperçus entre moi et la mer l'échaudoir public, et un peu

plus loin un terrain sur lequel un vaisseau avait été construit; un

demi-mille plus loin, entre le chantier et la mer, mon proa était

amarré.

Je m'arrêtai sur l'élévation que formait un monticule de sable, et de

ce promontoire mes regards plongèrent dans la direction où se trouvait

mon bateau.

Pendant ces quelques minutes d'observation, je m'appuyai le dos contre

un des murs de l'échaudoir, et dans cette position, qui permettait à

mon ombre de tracer sur le sable une silhouette gigantesque, je vis à

côté d'elle un long bras armé d'une plus longue lance, dont le

mouvement plein de fureur cherchait à m'atteindre. Je me retournai

avec vivacité, et en levant ma main gauche je m'enveloppai le bras

dans les plis de mon manteau, afin d'éviter le coup; car un homme,

armé d'un poignard, était auprès de moi. Ce mouvement de défensive

n'intimida point mon agresseur, et son arme perça de part en part,

mais sans m'atteindre, les nombreux plis de mon manteau. Je poussai un

cri de fureur, et, me rejetant en arrière, je pris dans ma ceinture un

pistolet qu'Aston m'avait donné, et je visai hardiment la figure de ce

nocturne assassin. La babiole de Birmingham n'était qu'un objet de

luxe: le coup ne partit pas. Je jetai loin de moi l'inutile jouet, et

je saisis mon poignard, dont, grâce au bon rais, je savais

parfaitement me servir. Je me trouvais placé sur un terrain plus élevé

que celui sur lequel piétinait mon ennemi, et cette position ne lui

permettait pas de renouveler facilement son attaque.

Croyant que le premier coup qu'il m'avait donné avait non-seulement

déchiqueté mon manteau, mais encore effleuré mon bras (l'arme était

empoisonnée et son attouchement mortel), l'homme essaya de se sauver.

Je m'élançai à sa poursuite; mais il était très-agile, et paraissait

parfaitement connaître les sinuosités d'un terrain contre lesquelles

je me butai plusieurs fois. Cependant je l'effrayai si bien en lui

criant à différentes reprises: «Arrêtez, ou je fais feu!» (on ne doit

pas oublier que je n'avais qu'un poignard), qu'il se précipita, pour

se soustraire à mes regards, à travers l'ouverture d'un mur; de ce mur

se détachèrent quelques pierres, et je lançai au fuyard les plus

grosses dont je pus m'emparer.

Ce mur, les entraves qui à chaque pas embarrassaient ma course, me

montrèrent que nous étions dans un chantier provisoire, entouré par

une haute palissade, et dans lequel j'étais venu plusieurs fois pour

parler à mes hommes. Un profond canal, qui avait été coupé pour faire

flotter un vaisseau, mais qui maintenant était presque vide, se

trouvait devant le chantier.

--Mon homme est pris, me dis-je.

Ma croyance était vaine, car il continua sa course, hésita un instant

et se tourna vers moi. Je crus qu'il allait m'attaquer de nouveau.

Je me remis à sa poursuite. Le ciel s'éclaircit, mais il était encore

trop obscur pour me permettre de distinguer les traits du coquin. Je

ne pouvais voir que ses yeux, dont la féroce expression révélait une

indicible rage. En le gagnant de vitesse, j'allais me précipiter sur

lui, quand, après avoir évité mon étreinte, il se rejeta en arrière et

me dit:

--Voleur et assassin, vous n'oserez pas m'approcher!

--Comment? m'écriai-je.

Je fis quelques pas en avant, et la clarté du ciel me montra le

mystère de la bravade du drôle.

Un tronc d'arbre sans écorce, et dont le bout le plus large était de

mon côté, se trouvait horizontalement placé au travers d'un abîme

voisin de l'échaudoir, et l'homme le traversait à pieds nus avec les

plus grandes précautions.

Au milieu du dangereux passage, l'inconnu s'arrêta pour me défier, et

tout surpris non-seulement de le voir presque calme au-dessus d'un

gouffre dans lequel le moindre choc pouvait le précipiter, mais encore

d'entendre sa menace insultante, je lui répondis, sans trop savoir ce

que je disais:

--Rampant esclave, qui êtes-vous, et pourquoi m'avez-vous attaqué?

La pâle figure s'anima, et une voix gutturale me répondit:

--Je suis le bijoutier que vous avez volé, je suis le frère de l'homme

que vous avez poignardé, je suis celui qui s'est vengé!

--Vous vous trompez, vous n'êtes pas vengé.

--Imbécile! s'écria le bijoutier, si mon arme n'a pas pénétré jusqu'à

votre coeur, le poison dont sa pointe est imbibée y pénétrera.

--Vraiment!

Et sans hésitation, sans réflexion surtout, j'arrachai mes souliers et

je bondis vers le tronc de l'arbre.

Le bijoutier fit sur le pont un saut d'hyène en furie, soit pour en

augmenter l'effrayante vibration, soit pour se retourner et fuir, soit

pour se jeter au-devant de moi. Je ne pus assigner une cause précise à

son mouvement.

Irrité jusqu'à la fureur, j'arrivai sur lui avec la véloce rapidité

que met un éclair à courir le long d'une barre de fer.

La violence de notre rencontre nous fit perdre l'équilibre, et, sans

avoir eu le temps de nous servir de nos poignards, nous tombâmes

ensemble. Le bijoutier, qui était sur une partie de l'arbre mince et

arrondie et sur le point de se tourner, fit l'effort surhumain de se

retenir ou de m'entraîner avec lui dans l'abîme. Sa fureur le servit

mal; il se saisit d'un pan de ma ceinture, le morceau lui resta dans

la main, et il tomba lourdement dans le gouffre.

J'étais tombé sur le tronc; mes jambes se croisèrent autour de lui,

mes bras l'enlacèrent, mais faiblement, car ma chute m'avait foulé le

poignet gauche, et, avec mille peines et une incommensurable lenteur,

je réussis à gagner la terre.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 29 / 50 题