LXXIII

Je gagnai rapidement le proa, et après avoir ordonné à mes hommes de

lever silencieusement le grappin, nous nous couchâmes dans le fond du

bateau, et le courant du canal nous emporta mollement vers les canots

des pêcheurs qui sortaient du port.

Une fois confondu dans le groupe des embarcations du pays, j'élevai la

voile du mât, et nous prîmes notre course vers les côtes du Malabar.

Les capricieuses variations du vent et la lourdeur de l'atmosphère, en

me faisant pressentir l'orageuse nuit qui se préparait, me décidèrent

à aller chercher du repos et un abri dans une petite baie ouverte, où

il n'y avait pas le moindre vestige d'habitants.

Nous débarquâmes, et après avoir amarré le proa au rivage, mes hommes

s'occupèrent à préparer un repas composé de viandes froides et de

poissons tués sur les rochers. Non-seulement pour faire cuire nos

comestibles, mais encore pour nous réchauffer, car le temps était

glacial, nous allumâmes un grand feu aux pieds d'un pin gigantesque.

Ce feu, que nous crûmes éteint le jour de notre départ, se communiqua

à l'arbre, de là à une forêt, qu'il mit huit mois à consumer

entièrement. Aujourd'hui encore, il m'est impossible de songer sans

effroi à mon voyage à Poulo-Pinang, car une fatalité déplorable en a

marqué tous les incidents.

À la fin du repas, je plaçai deux sentinelles non loin de notre petit

groupe, et harassé de fatigue, les pieds étendus vers le feu, la tête

appuyée contre une pierre douce, je m'endormis si profondément que ni

le vent ni la pluie, qui tomba à torrents, ne parvinrent à me

réveiller.

J'ouvris les yeux une heure avant le jour. Mes membres étaient

tellement glacés et roidis par le froid, qu'un instant je pus me

croire paralysé.

Après une promenade de quelques minutes, j'avalai une tasse de café

brûlant, je fumai une bonne pipe, et ces deux infaillibles remèdes

dissipèrent entièrement mon malaise.

Nous mîmes le proa à l'eau, et une douce brise de terre nous aida à

faire avant midi une longue course. Vers cette heure, le temps

s'éclaircit; un resplendissant soleil illumina le ciel, et nous

arrivâmes bientôt au nord-est de l'île, où se trouvait le schooner.

Le vaisseau était si bien placé pour échapper aux regards, que je ne

l'aperçus qu'après avoir doublé un bras de mer. Un homme de

l'équipage, placé en vigie sur la rive, donna le signal de notre

approche, et en voguant avec rapidité j'atteignis promptement le

vaisseau, sur le pont duquel Zéla était en observation, un télescope à

la main.

Franchissant d'un bond le plat-bord du schooner, je tombai presque

agenouillé auprès de ma chère Zéla, et mes mains frémissantes

voulurent se croiser, comme autrefois, autour de sa taille d'abeille,

mais la belle enfant n'avait déjà plus la frêle ceinture d'une jeune

fille. Je pris donc dans mes bras mon précieux trésor, et je

l'emportai dans ma cabine.

Le contre-maître, qui attendait des questions ou des ordres, m'avait

silencieusement suivi.

--Avez-vous vu des étrangers dans la largue, Strang? lui demandai-je.

--Les bateaux du pays, et rien de plus, capitaine.

--Bien! Faites lever l'ancre, nous allons diriger notre course vers

l'est.

Le contre-maître remonta sur le pont, et, à la prière de Zéla, je

consentis à accorder un peu d'attention aux blessures que j'avais

reçues.

Les grands et nombreux plis de mon abbah, fait en drap de poil de

chameau, et les châles qui entouraient mes reins m'avaient préservé de

l'atteinte du poignard; mais mes yeux étaient noircis par le coup que

j'avais reçu sur le front, et mon poignet gauche me faisait

cruellement souffrir.

La vieille Kamalia me mit une compresse sur la tête, enveloppa

soigneusement mon poignet, et ma jeune et belle Arabe parfuma mes

tempes et frotta mes membres roidis avec de l'huile et du camphre.

Les remèdes employés pour soulager mes douleurs, remèdes qui les

guérirent et d'une manière presque radicale, furent l'huile chaude, le

magnétisme d'une main charmante, un poulet rôti, du vin de Bordeaux,

du café, une pipe et deux lèvres roses. Lequel de ces remèdes a le

mieux opéré, je l'ignore; je sais seulement qu'ils me rendirent la

santé. Mon bras seul résista au charme de ces applications externes et

internes, car je fus obligé de le garder pendant longtemps enveloppé

dans une écharpe; je crois même qu'il n'a jamais reconquis sa force

première.

En me quittant, de Ruyter m'avait dit:

--Quand j'aurai franchi les détroits de la Sonde, je m'arrêterai à

Java, dirigez-vous vers Bornéo.

Je traversai les détroits de Drion, et je ne ralentis plus la rapidité

de ma course pour aborder les vaisseaux du pays dont je faisais

journellement la rencontre.

Un matin cependant j'abordai un vaisseau d'un aspect étrange.

Singulièrement construit, encore plus singulièrement équipé, ce

vaisseau, qui, selon les apparences, était de cent tonneaux, avait

deux mâts. Ses cordages étaient faits avec une herbe d'une couleur

sombre, et ses voiles, en coton blanc mélangé de violet, ne me

révélaient, ni par leur nuance ni par leur forme, à quelle nation il

appartenait. Très-élevé hors de l'eau, le corps du navire avait une

teinte d'un gris blanchâtre aussi terne que triste; en outre, il était

si mal gouverné, qu'il allait d'un côté et de l'autre avec la plus

surprenante irrégularité.

J'envoyai un coup de mousquet à l'inconnu, dans l'intention de le

forcer à s'arrêter, car nous pouvions à peine nous tenir éloignés de

lui.

À cet ordre, il mit en panne, mais en s'y prenant d'une façon si

inhabile et si gauche, qu'il fut presque démâté.

Alors apparut à mes yeux un fantastique équipage, entièrement composé

de sauvages nus et tatoués de la tête aux pieds. Les uns, groupés sur

le pont, nous regardaient d'un air stupide; les autres, suspendus aux

agrès, semblaient attendre notre approche avec la stupeur et l'effroi.

Quand j'eus hissé un drapeau anglais, ils répondirent à cette

politesse par l'exhibition d'un morceau de drap peint et en lambeaux.

Il était impossible de deviner d'où venait ce vaisseau, à quelle

nation il appartenait, où il allait; tout cela était un mystère. En

outre de cet extérieur fabuleux, le pauvre vaisseau était si fracassé,

il avait à sa carcasse tant d'ouvertures qu'on pouvait voir du dehors

tout ce qui se passait à l'intérieur.

Ces visibles marques de décrépitude, le bizarre accoutrement des gens

qui encombraient le pont en désordre, donnaient à ce vaisseau l'air

d'avoir été construit avant le déluge, et je trouvais un véritable

miracle dans son apparition sur l'eau; comment avait-il la force de

s'y maintenir?

Le capitaine de ce vaisseau fantôme essaya de mettre à l'eau, afin de

passer à notre bord, un vieux débris de canot; mais n'ayant ni la

patience, ni le temps d'attendre la fin de la difficile opération, et,

de plus, désirant examiner l'étranger, plutôt par curiosité que dans

un espoir de conquête, je fis descendre un bateau de notre poupe, et

je me dirigeai vers lui.

Vu de près, le triste bâtiment était encore d'un aspect plus

sauvagement bizarre, et lorsque j'eus grimpé sur ses côtés saillants,

il m'apparut dans toute sa fabuleuse étrangeté.

Le pont supérieur était couvert d'un paillasson, et ses sauvages

habitants, coiffés avec des feuilles de palmier, n'avaient point

d'autres vêtements. À mon approche, un homme mince, osseux et d'une

haute taille, vint au-devant de moi.

Cet homme se distinguait de son farouche entourage par la blancheur de

sa peau et par la différence de son accoutrement. Avant de lui

adresser la parole j'examinai un instant sa figure. Je vis que des

traits saillants et réguliers, des cheveux blonds, un visage ovale

avaient fait de cet homme un être d'une beauté réelle, beauté qu'il

eût conservée si un tatouage extraordinaire et grotesque n'avait point

effacé la délicatesse du teint et grossi le modelé des formes. Ce

hideux tatouage couvrait la figure, les bras, la poitrine, et l'image

peinte d'un affreux serpent était enlacée autour de la gorge, de

manière à faire croire que, non content d'étrangler sa victime, le

reptile voulait encore se précipiter dans sa bouche, car une tête

armée d'une langue rouge et pointue était dessinée sur la lèvre

inférieure. L'oeil vert et la langue effilée du serpent étaient si

bien rendus, qu'en voyant l'homme agiter sa mâchoire il semblait que

l'affreuse bête se mît en mouvement.

Ce tatouage d'une sauvagerie inouïe faisait ressortir le front calme

et les yeux pensifs de l'étranger. Mon rapide examen avait embrassé

tous les détails dans l'ensemble, et il était achevé quand le

capitaine me demanda d'une voix douce et d'un ton aussi affable que

poli:

--Vous êtes Anglais, monsieur?

--Oui, monsieur. Et vous?

--Moi, je suis de l'île de Zaoo.

--De l'île de Zaoo? Où est-elle située? Je n'en ai jamais entendu

parler.

--Dans la direction de l'archipel de Sooloo.

--Tout cela est étrange, lui dis-je, car je ne connais ni l'île dont

vous me parlez, ni l'archipel où elle se trouve. Mais êtes-vous de ces

îles?

--Oui, monsieur.

--Natif?

--Non, monsieur.

--Et de quel pays êtes-vous?

Le capitaine hésita un instant à me répondre, puis il me dit:

--Je suis Anglais, monsieur.

--Vraiment! et comment diable se fait-il que vous vous trouviez sur un

pareil vaisseau, et arrangé d'une aussi inconcevable façon?

--Si vous voulez descendre dans ma cabine, monsieur, je vous le dirai,

mais j'ai peur de n'avoir pas de rafraîchissement à vous offrir.

En approchant des écoutilles, j'entendis les cris d'une femme.

Le capitaine s'arrêta.

--J'avais oublié, me dit-il, que nous ne pouvons pas descendre là.

--Quelqu'un est malade!

--Oui, monsieur, une de mes femmes est en couches, et, je crois, avant

terme, car les douleurs de l'enfantement ont été occasionnées par le

mal de mer; la pauvre créature souffre beaucoup.

--La nourrice de ma femme, dis-je à l'étranger, connaît un peu la

science médicale, je vais l'envoyer chercher.

Le capitaine me remercia, et la vieille Arabe fut bientôt installée

auprès de la malade. Pour ne pas gêner les femmes, nous nous

installâmes sur le pont auprès de la poupe, et l'étranger me dit:

--Il y a si longtemps que je n'ai parlé l'idiome de ma jeunesse, et

tant d'années se sont écoulées depuis l'époque où les événements que

je vais vous raconter ont eu lieu, que j'ai grand'peur, monsieur, de

ne pouvoir me faire comprendre.

--Le temps est calme, capitaine, vous n'avez pas besoin de vous

presser; faites-moi donc tranquillement le récit de vos malheurs, et

comme vous ne semblez pas très-bien fourni en provisions de bouche,

permettez-moi d'envoyer chercher des choses qui rafraîchiront votre

mémoire en dégageant votre esprit.

À ma demande, le schooner nous envoya du boeuf, du jambon, du vin de

Bordeaux et de l'eau-de-vie.

Les Anglais se détestent jusqu'à ce qu'ils aient mangé ensemble.

En mangeant, nous nous traitâmes de compatriotes, et au choc des

verres, nos coeurs s'ouvrirent avec l'abandon d'une vieille

camaraderie.

Le seul témoignage de civilisation que donnât encore cet Européen

transformé en sauvage était un goût prononcé pour le tabac, et, en

véritable gentleman, il fumait du matin au soir.

Quand le capitaine eut dégusté un dernier verre d'eau-de-vie, quand

l'odorante fumée du tabac eut tracé autour de nous un vaporeux nuage,

il commença le récit de son histoire. Mais ce récit fut fait dans un

idiome si bizarre, il le suspendit tant de fois pour l'entremêler

d'étonnantes réflexions, qu'afin d'éviter à mes lecteurs la peine que

j'ai eue à deviner le sens des mots, le fond de l'idée, l'ensemble du

tout, je vais prendre la liberté de corriger la phraséologie de ce

capricieux narrateur.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 31 / 50 题