Je gagnai rapidement le proa, et après avoir ordonné à mes hommes de
lever silencieusement le grappin, nous nous couchâmes dans le fond du
bateau, et le courant du canal nous emporta mollement vers les canots
des pêcheurs qui sortaient du port.
Une fois confondu dans le groupe des embarcations du pays, j'élevai la
voile du mât, et nous prîmes notre course vers les côtes du Malabar.
Les capricieuses variations du vent et la lourdeur de l'atmosphère, en
me faisant pressentir l'orageuse nuit qui se préparait, me décidèrent
à aller chercher du repos et un abri dans une petite baie ouverte, où
il n'y avait pas le moindre vestige d'habitants.
Nous débarquâmes, et après avoir amarré le proa au rivage, mes hommes
s'occupèrent à préparer un repas composé de viandes froides et de
poissons tués sur les rochers. Non-seulement pour faire cuire nos
comestibles, mais encore pour nous réchauffer, car le temps était
glacial, nous allumâmes un grand feu aux pieds d'un pin gigantesque.
Ce feu, que nous crûmes éteint le jour de notre départ, se communiqua
à l'arbre, de là à une forêt, qu'il mit huit mois à consumer
entièrement. Aujourd'hui encore, il m'est impossible de songer sans
effroi à mon voyage à Poulo-Pinang, car une fatalité déplorable en a
marqué tous les incidents.
À la fin du repas, je plaçai deux sentinelles non loin de notre petit
groupe, et harassé de fatigue, les pieds étendus vers le feu, la tête
appuyée contre une pierre douce, je m'endormis si profondément que ni
le vent ni la pluie, qui tomba à torrents, ne parvinrent à me
réveiller.
J'ouvris les yeux une heure avant le jour. Mes membres étaient
tellement glacés et roidis par le froid, qu'un instant je pus me
croire paralysé.
Après une promenade de quelques minutes, j'avalai une tasse de café
brûlant, je fumai une bonne pipe, et ces deux infaillibles remèdes
dissipèrent entièrement mon malaise.
Nous mîmes le proa à l'eau, et une douce brise de terre nous aida à
faire avant midi une longue course. Vers cette heure, le temps
s'éclaircit; un resplendissant soleil illumina le ciel, et nous
arrivâmes bientôt au nord-est de l'île, où se trouvait le schooner.
Le vaisseau était si bien placé pour échapper aux regards, que je ne
l'aperçus qu'après avoir doublé un bras de mer. Un homme de
l'équipage, placé en vigie sur la rive, donna le signal de notre
approche, et en voguant avec rapidité j'atteignis promptement le
vaisseau, sur le pont duquel Zéla était en observation, un télescope à
la main.
Franchissant d'un bond le plat-bord du schooner, je tombai presque
agenouillé auprès de ma chère Zéla, et mes mains frémissantes
voulurent se croiser, comme autrefois, autour de sa taille d'abeille,
mais la belle enfant n'avait déjà plus la frêle ceinture d'une jeune
fille. Je pris donc dans mes bras mon précieux trésor, et je
l'emportai dans ma cabine.
Le contre-maître, qui attendait des questions ou des ordres, m'avait
silencieusement suivi.
--Avez-vous vu des étrangers dans la largue, Strang? lui demandai-je.
--Les bateaux du pays, et rien de plus, capitaine.
--Bien! Faites lever l'ancre, nous allons diriger notre course vers
l'est.
Le contre-maître remonta sur le pont, et, à la prière de Zéla, je
consentis à accorder un peu d'attention aux blessures que j'avais
reçues.
Les grands et nombreux plis de mon abbah, fait en drap de poil de
chameau, et les châles qui entouraient mes reins m'avaient préservé de
l'atteinte du poignard; mais mes yeux étaient noircis par le coup que
j'avais reçu sur le front, et mon poignet gauche me faisait
cruellement souffrir.
La vieille Kamalia me mit une compresse sur la tête, enveloppa
soigneusement mon poignet, et ma jeune et belle Arabe parfuma mes
tempes et frotta mes membres roidis avec de l'huile et du camphre.
Les remèdes employés pour soulager mes douleurs, remèdes qui les
guérirent et d'une manière presque radicale, furent l'huile chaude, le
magnétisme d'une main charmante, un poulet rôti, du vin de Bordeaux,
du café, une pipe et deux lèvres roses. Lequel de ces remèdes a le
mieux opéré, je l'ignore; je sais seulement qu'ils me rendirent la
santé. Mon bras seul résista au charme de ces applications externes et
internes, car je fus obligé de le garder pendant longtemps enveloppé
dans une écharpe; je crois même qu'il n'a jamais reconquis sa force
première.
En me quittant, de Ruyter m'avait dit:
--Quand j'aurai franchi les détroits de la Sonde, je m'arrêterai à
Java, dirigez-vous vers Bornéo.
Je traversai les détroits de Drion, et je ne ralentis plus la rapidité
de ma course pour aborder les vaisseaux du pays dont je faisais
journellement la rencontre.
Un matin cependant j'abordai un vaisseau d'un aspect étrange.
Singulièrement construit, encore plus singulièrement équipé, ce
vaisseau, qui, selon les apparences, était de cent tonneaux, avait
deux mâts. Ses cordages étaient faits avec une herbe d'une couleur
sombre, et ses voiles, en coton blanc mélangé de violet, ne me
révélaient, ni par leur nuance ni par leur forme, à quelle nation il
appartenait. Très-élevé hors de l'eau, le corps du navire avait une
teinte d'un gris blanchâtre aussi terne que triste; en outre, il était
si mal gouverné, qu'il allait d'un côté et de l'autre avec la plus
surprenante irrégularité.
J'envoyai un coup de mousquet à l'inconnu, dans l'intention de le
forcer à s'arrêter, car nous pouvions à peine nous tenir éloignés de
lui.
À cet ordre, il mit en panne, mais en s'y prenant d'une façon si
inhabile et si gauche, qu'il fut presque démâté.
Alors apparut à mes yeux un fantastique équipage, entièrement composé
de sauvages nus et tatoués de la tête aux pieds. Les uns, groupés sur
le pont, nous regardaient d'un air stupide; les autres, suspendus aux
agrès, semblaient attendre notre approche avec la stupeur et l'effroi.
Quand j'eus hissé un drapeau anglais, ils répondirent à cette
politesse par l'exhibition d'un morceau de drap peint et en lambeaux.
Il était impossible de deviner d'où venait ce vaisseau, à quelle
nation il appartenait, où il allait; tout cela était un mystère. En
outre de cet extérieur fabuleux, le pauvre vaisseau était si fracassé,
il avait à sa carcasse tant d'ouvertures qu'on pouvait voir du dehors
tout ce qui se passait à l'intérieur.
Ces visibles marques de décrépitude, le bizarre accoutrement des gens
qui encombraient le pont en désordre, donnaient à ce vaisseau l'air
d'avoir été construit avant le déluge, et je trouvais un véritable
miracle dans son apparition sur l'eau; comment avait-il la force de
s'y maintenir?
Le capitaine de ce vaisseau fantôme essaya de mettre à l'eau, afin de
passer à notre bord, un vieux débris de canot; mais n'ayant ni la
patience, ni le temps d'attendre la fin de la difficile opération, et,
de plus, désirant examiner l'étranger, plutôt par curiosité que dans
un espoir de conquête, je fis descendre un bateau de notre poupe, et
je me dirigeai vers lui.
Vu de près, le triste bâtiment était encore d'un aspect plus
sauvagement bizarre, et lorsque j'eus grimpé sur ses côtés saillants,
il m'apparut dans toute sa fabuleuse étrangeté.
Le pont supérieur était couvert d'un paillasson, et ses sauvages
habitants, coiffés avec des feuilles de palmier, n'avaient point
d'autres vêtements. À mon approche, un homme mince, osseux et d'une
haute taille, vint au-devant de moi.
Cet homme se distinguait de son farouche entourage par la blancheur de
sa peau et par la différence de son accoutrement. Avant de lui
adresser la parole j'examinai un instant sa figure. Je vis que des
traits saillants et réguliers, des cheveux blonds, un visage ovale
avaient fait de cet homme un être d'une beauté réelle, beauté qu'il
eût conservée si un tatouage extraordinaire et grotesque n'avait point
effacé la délicatesse du teint et grossi le modelé des formes. Ce
hideux tatouage couvrait la figure, les bras, la poitrine, et l'image
peinte d'un affreux serpent était enlacée autour de la gorge, de
manière à faire croire que, non content d'étrangler sa victime, le
reptile voulait encore se précipiter dans sa bouche, car une tête
armée d'une langue rouge et pointue était dessinée sur la lèvre
inférieure. L'oeil vert et la langue effilée du serpent étaient si
bien rendus, qu'en voyant l'homme agiter sa mâchoire il semblait que
l'affreuse bête se mît en mouvement.
Ce tatouage d'une sauvagerie inouïe faisait ressortir le front calme
et les yeux pensifs de l'étranger. Mon rapide examen avait embrassé
tous les détails dans l'ensemble, et il était achevé quand le
capitaine me demanda d'une voix douce et d'un ton aussi affable que
poli:
--Vous êtes Anglais, monsieur?
--Oui, monsieur. Et vous?
--Moi, je suis de l'île de Zaoo.
--De l'île de Zaoo? Où est-elle située? Je n'en ai jamais entendu
parler.
--Dans la direction de l'archipel de Sooloo.
--Tout cela est étrange, lui dis-je, car je ne connais ni l'île dont
vous me parlez, ni l'archipel où elle se trouve. Mais êtes-vous de ces
îles?
--Oui, monsieur.
--Natif?
--Non, monsieur.
--Et de quel pays êtes-vous?
Le capitaine hésita un instant à me répondre, puis il me dit:
--Je suis Anglais, monsieur.
--Vraiment! et comment diable se fait-il que vous vous trouviez sur un
pareil vaisseau, et arrangé d'une aussi inconcevable façon?
--Si vous voulez descendre dans ma cabine, monsieur, je vous le dirai,
mais j'ai peur de n'avoir pas de rafraîchissement à vous offrir.
En approchant des écoutilles, j'entendis les cris d'une femme.
Le capitaine s'arrêta.
--J'avais oublié, me dit-il, que nous ne pouvons pas descendre là.
--Quelqu'un est malade!
--Oui, monsieur, une de mes femmes est en couches, et, je crois, avant
terme, car les douleurs de l'enfantement ont été occasionnées par le
mal de mer; la pauvre créature souffre beaucoup.
--La nourrice de ma femme, dis-je à l'étranger, connaît un peu la
science médicale, je vais l'envoyer chercher.
Le capitaine me remercia, et la vieille Arabe fut bientôt installée
auprès de la malade. Pour ne pas gêner les femmes, nous nous
installâmes sur le pont auprès de la poupe, et l'étranger me dit:
--Il y a si longtemps que je n'ai parlé l'idiome de ma jeunesse, et
tant d'années se sont écoulées depuis l'époque où les événements que
je vais vous raconter ont eu lieu, que j'ai grand'peur, monsieur, de
ne pouvoir me faire comprendre.
--Le temps est calme, capitaine, vous n'avez pas besoin de vous
presser; faites-moi donc tranquillement le récit de vos malheurs, et
comme vous ne semblez pas très-bien fourni en provisions de bouche,
permettez-moi d'envoyer chercher des choses qui rafraîchiront votre
mémoire en dégageant votre esprit.
À ma demande, le schooner nous envoya du boeuf, du jambon, du vin de
Bordeaux et de l'eau-de-vie.
Les Anglais se détestent jusqu'à ce qu'ils aient mangé ensemble.
En mangeant, nous nous traitâmes de compatriotes, et au choc des
verres, nos coeurs s'ouvrirent avec l'abandon d'une vieille
camaraderie.
Le seul témoignage de civilisation que donnât encore cet Européen
transformé en sauvage était un goût prononcé pour le tabac, et, en
véritable gentleman, il fumait du matin au soir.
Quand le capitaine eut dégusté un dernier verre d'eau-de-vie, quand
l'odorante fumée du tabac eut tracé autour de nous un vaporeux nuage,
il commença le récit de son histoire. Mais ce récit fut fait dans un
idiome si bizarre, il le suspendit tant de fois pour l'entremêler
d'étonnantes réflexions, qu'afin d'éviter à mes lecteurs la peine que
j'ai eue à deviner le sens des mots, le fond de l'idée, l'ensemble du
tout, je vais prendre la liberté de corriger la phraséologie de ce
capricieux narrateur.