Pour éviter toute attention, soit inoffensive, soit dangereuse; pour
fuir toute question, je rentrai à la taverne, où Aston vint bientôt me
rejoindre.
--Une affaire très-grave vient de mettre en rumeur tout le bazar, me
dit-il en me serrant la main, et je m'y suis rendu dans la crainte que
la vivacité de votre esprit et l'emportement de votre caractère ne
vous eussent mêlé à la dispute, qui était à peu près générale.
--Que s'est-il donc passé? demandai-je d'un air et d'un ton pleins de
curieuse indifférence.
--La boutique d'un orfévre a été démolie, et je suis arrivé sur le
lieu du désastre au moment où la foule commençait à piller le
marchand, qui tentait en pure perte de défendre son bien. Tous les
vagabonds du port se trouvaient là, et je crois vraiment qu'ils
n'eussent pas laissé au pauvre homme une seule pièce d'or si je ne
lui avais porté secours. Malheureusement j'étais sans armes; mais j'ai
fait de prodigieux efforts pour arrêter le pillage. Non-seulement je
me suis donné le plaisir de terrasser quelques-uns de ces effrontés
vauriens, mais j'ai encore envoyé chercher les sepays.
--Vous ne me parlez pas, mon ami, de l'origine de la dispute.
--Tout ce bruit, tout ce scandale, tout ce malheur, ont été causés par
un Arabe. Les querelles et les vols ne sont pas chose rare ici; mais,
ce qui est plus rare, c'est l'audace et l'intrépidité qu'a montrées
cet homme. Le bazar était plein de monde, brillamment éclairé; et,
tandis que l'orfévre faisait voir à une femme des bijoux de
prix,--cette femme était sans nul doute la complice du voleur,--un
Arabe entre dans la boutique, saisit tous les objets qui tombent sous
ses mains, poignarde un homme, frappe le bijoutier, et disparaît
chargé du butin, après avoir, à l'aide d'une force herculéenne, démoli
la boutique.
--Signale-t-on particulièrement le voleur? demandai-je à Aston.
--Je ne sais pas, on dit qu'il est Arabe et rien de plus; mais on a
arrêté quelques pillards.
--Allumez votre cigare, mon cher Aston, je suis mieux instruit que
vous, et je vais vous raconter toute l'affaire.
Grande fut la surprise d'Aston quand il eut appris que j'étais celui
qu'on désignait sous le nom de voleur.
--Vous avez commis là, me dit-il, une bien coupable étourderie; elle
peut vous causer de graves embarras: le bijoutier a juré pouvoir vous
reconnaître entre mille personnes, de plus il a fait serment par sa
religion qu'il ne prendrait aucune nourriture avant de s'être vengé.
--S'il tient sa parole, son jeûne le conduira au tombeau, car je
partirai cette nuit avec le vent de terre.
Le diable se mêla de l'affaire, car toute la nuit il fit un temps si
détestable, que l'impossibilité d'un embarquement immédiat me
contraignit à attendre les événements que pouvait amener la journée du
lendemain.
Malgré la contrariété que j'éprouvais, j'étais loin de partager les
angoisses de mon ami, parce que je n'avais aucune raison qui pût me
faire croire que j'étais particulièrement soupçonné, surtout dans une
ville où les querelles sont des événements journaliers, où la mort
d'un homme est considérée comme une chose de fort peu d'importance, et
peuplée de Malais, gens qui, de toutes les nations orientales, sont
ceux qui respectent le moins la propriété, et qui de plus ne trouvent
pas que l'assassinat soit un crime; mon action ne pouvait être dans
cette ville, si souvent le théâtre de brigandages, qu'un événement
naturel. J'avais donc peu de dangers à courir; le pillage avait été le
crime, car le frère du Parsée n'était pas mort.
Le lendemain, Aston se rendit chez le président; de mon côté, je me
promenai dans la ville, après avoir eu la précaution de me coiffer
avec un bonnet d'Arrican. Du port, où je recueillis quelques
nouvelles, je visitai les boutiques, j'achetai les choses dont
j'avais besoin, et de plus je remplis plusieurs commissions
très-importantes données par de Ruyter. Ces commissions étaient de
prendre sur l'état des affaires du gouvernement quelques
renseignements sérieux, et d'envoyer des lettres dans l'intérieur de
l'Hindoustan. Un agent français, qui avait des espions dans tous les
ports de l'Inde, m'apprit ce que je désirais savoir.
Quoique fort occupé de mes affaires pendant cette matinée, je crus
m'apercevoir que j'étais suivi; je rentrai à l'hôtel sans tourner la
tête, me croyant accompagné, soit réellement, soit en imagination, par
un homme de haute taille.
En nous servant le déjeuner, le domestique de l'hôtel, celui-là même
qui avait souri en me reconnaissant vêtu en colon, fit quelques
observations sur l'événement de la nuit, et les termina en disant que
le bijoutier auquel un Arabe avait si audacieusement volé plusieurs
boîtes pleines de bijoux, avait l'habitude d'apporter ses marchandises
à l'hôtel quand il s'y trouvait des étrangers.
Nous passâmes la journée avec autant de plaisir que la précédente.
Cependant je n'étais pas tout à fait tranquille; l'affaire du
bijoutier me préoccupait peu, et ce que je redoutais le plus était le
hasard d'une découverte personnelle. Quelques-uns des vaisseaux que
j'avais pillés pouvaient entrer dans le port, et malgré les
changements que j'avais opérés dans mon costume, il était facile de me
reconnaître.
À ces inquiétudes s'était jointe la crainte d'abandonner trop
longtemps le schooner à mon contre-maître, et celle, plus grande
encore, des angoisses qui devaient tourmenter mon adorée Zéla, qui,
j'en étais certain, veillait dans le silence des nuits plus longtemps
que les étoiles, et ne prenait point de repos pendant mon absence.
Cette dernière considération l'emporta sur toutes les autres: je me
décidai à partir la nuit même, malgré le temps, qui était couvert,
variable, ainsi que cela arrive souvent dans ces latitudes.
Je ne veux pas m'arrêter sur le déchirement du coeur que me causa ma
séparation d'avec mon cher compatriote, car cet attristant souvenir
est encore plein de regret.
Mon dernier adieu se traduisit en quelques lignes, et à ces paroles
d'une tendresse de frère désolé, je joignis une centaine de louis, et
je cachai le tout dans une manche de sa jaquette.
Je n'annonçai mon départ à personne; n'étant pas embarrassé par mes
bagages, qui se composaient de mon abbah seul, je pus partir sans
aucun aide.
Je n'ai jamais compris l'habitude de se charger en voyageant de
peignes, de rasoirs, de brosses, de linge, friperie inutile,
embarrassante, et qui laisse croire qu'un homme est incapable de
dormir loin de sa maison sans être entouré par la moitié d'une
boutique de mercier.
Mes dents, aussi blanches et aussi fortes que celles d'un chien,
n'avaient pas besoin de recourir, pour conserver leur beauté, au
frottement des brosses.
Ma tête n'était plus rasée comme autrefois, mais au contraire
richement fournie d'une épaisse chevelure, et cette chevelure poussait
sans soin, semblable à un buisson de ronces, et j'avance que je ne lui
accordais pas plus d'attention qu'on n'en accorde aux rejetons
sauvages de ce rampant parasite.
Cette comparaison est puisée dans un souvenir d'enfance, car je me
rappelle que la mûre et le noisetier ont été mes ressources et mes
consolations lorsque, chassé du jardin, je ne savais avec quel fruit
remplir mes poches ou mon estomac.