LIX

En arrivant à la ville, qui est bâtie près du port, à l'entrée d'une

charmante vallée que nous venions de franchir, et au-dessus de

laquelle était une montagne, nous passâmes devant d'assez jolies

maisons entourées de jardins remplis de fruits et de fleurs. Après

avoir traversé les faubourgs, nous franchîmes plusieurs rues sales,

étroites, dépavées, aux maisons construites avec des matériaux

mélangés de mauvaises pierres, de boue et de bois. En approchant du

havre, nous découvrîmes la maison du commandant, et les vilaines

habitations qui entouraient cette résidence lui donnaient l'apparence

extérieure d'un magnifique palais.

Le commandant nous reçut avec une politesse parfaite, avec cette

politesse française qui contraste si vivement avec les manières du

grossier et roide Anglais au pouvoir, qui, du haut de sa puissance,

regarde chaque étranger comme un importun, et lui demande d'un air

bourru:

--Que voulez-vous, monsieur?

Si, contre sa nature, ce personnage vous engage à entrer dans

l'intérieur de sa maison, et si vous trouvez sa femme, qui n'est point

préparée à recevoir votre visite, elle rougit de colère, et, après

avoir adressé à son mari quelques mots à demi prononcés, elle sort du

salon comme une furie; à moins que vous n'ayez personnellement ou par

un moyen quelconque la puissance de calmer cette femme, elle sera de

mauvaise humeur pendant toute la durée du jour, et à ses yeux vous

passerez éternellement pour un importun.

La réception que nous fit le commandant français fut tout à fait

différente, car il nous accabla de prévenances et d'amitiés.

Pendant qu'on préparait des rafraîchissements, il m'entraîna dans le

boudoir de sa femme et lui dit:

--Ma chère, je vous présente un jeune chef arabe.

Quand le commandant nous eut quittés, la dame me fit asseoir à côté

d'elle sur un canapé, et m'adressa, sans en attendre la réponse, une

foule de questions, ne mettant pas un seul instant en doute que je

n'étais pas ce que je semblais être.

--Vous êtes fort beau, me dit-elle, mais vos châles sont encore plus

magnifiques que vous. Je désirerais bien savoir s'ils sont de

véritables cachemires. Pourquoi rasez-vous votre tête? Croyez-vous à

la vierge Marie? Avez-vous jamais aimé? Voudriez-vous être baptisé?

Les mains de la dame étaient aussi vives que sa langue, et elle me

déshabillait presque pour examiner plus à l'aise chaque partie de mes

vêtements.

--Votre peau est bien douce, reprit-elle après un court silence, et

vous n'êtes pas très-noir. Les femmes arabes sont-elles belles?

Aimez-vous les Françaises? Mon intention est de rentrer bientôt en

France. Je ne puis plus supporter ni la chaleur, ni l'entourage d'un

peuple barbare, ni le manque absolu d'une société amusante; les choses

indispensables au bien-être de l'existence sont ici en profusion, mais

j'en suis lasse, car elles ne satisfont plus que des besoins

matériels.

L'arrivée de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage

de l'éloquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement

qui prouvait la haute considération qu'elle avait pour son hôte. Pour

elle, de Ruyter était le seul gentleman de l'île; il avait passé

plusieurs années à Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette

chère ville.

--Cher de Ruyter, ce garçon vous appartient-il? Où l'avez-vous trouvé?

Il me plaît beaucoup, et je suis positivement déterminée à l'emmener

avec moi à Paris. Pensez donc à la magique sensation qu'il y fera!

N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les déserts

avec des lions et des tigres, aient un air si distingué et se

comportent d'une manière si convenable? Mon cher de Ruyter, vous

faites-vous une idée de ce que sera ce garçon quand il aura passé un

hiver à Paris, et appris à valser? La belle et chère créature!

Souvenez-vous bien que vous m'avez donné ce garçon, de Ruyter. Qu'il

met donc bien son turban! Quel est votre nom? Allons, montrez-moi

comment vous pliez vos châles; tout Paris raffolera de vous.

Madame *** bavarda ainsi jusqu'à ce que l'accès de fatigue la

contraignît à se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible

de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le

canapé et me dit de lui donner un _punka_ et un éventail.

--Ah! s'écria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays où la chaleur

est si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue à un

ami sans être près de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci

je n'ai pas prononcé vingt paroles. Ce garçon doit être bien las

aussi. Vous connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie--voilà

une chère créature!--de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me

passer cette eau de Cologne.

Après un magnifique déjeuner, le commandant nous conduisit, avec le

capitaine et quelques officiers de la corvette, qui était alors à

Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient

établi là; nous trouvâmes rassemblées les principales personnes

militaires, civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut prié de

lire une lettre de remercîments, adressée par tous les habitants de

l'île au capitaine de la corvette, aux officiers, à de Ruyter, en un

mot à tout l'équipage du grab et de la corvette, pour le grand service

qu'ils avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sébastien.

Le capitaine français dit que le succès de l'entreprise devait être

attribué à l'adresse et à l'intrépidité de de Ruyter.

Après cet éloge, auquel répondirent des félicitations chaleureuses, le

commandant offrit aux capitaines des vaisseaux deux belles épées, et

au premier lieutenant et à moi deux coupes d'argent avec des

inscriptions dessus.

Pour se conformer à un désir exprimé par de Ruyter, le commandant de

l'île ne fit aucune mention de la frégate anglaise.

Après avoir pris quelques rafraîchissements, feuilleté des livres et

parcouru des journaux, nous nous séparâmes.

À notre rentrée dans la maison du commandant, où un dîner public

devait se donner le soir, nous trouvâmes sa femme, qui voulait

absolument nous contraindre à dormir pendant la chaleur de la journée,

mais je pris la fuite et je me rendis sur le port.

Le magnifique schooner américain était là, et j'aurais volontiers

consacré mon séjour à Port-Louis à la contemplation de ses formes

merveilleuses, si les plaintes des esclaves chancelants sous leurs

lourds fardeaux, si leurs fronts couverts de sueur, leurs yeux

fatigués et leurs dos meurtris ne m'eussent chassé loin de ce triste

spectacle.

Je poursuivis ma promenade autour de Port-Louis. La ville a une

population de dix-sept à dix-huit mille âmes, et il y a au moins huit

cents Européens. Le reste est un mélange de toutes les nations, ce qui

fait que le nombre des esclaves y est énorme. Ces esclaves sont

presque tous natifs de Mozambique, de Madagascar ou de différentes

îles. La ville n'emploie pour le transport de ses marchandises ou de

ses denrées ni chevaux ni charrettes, et les esclaves et les buffles

sont les bêtes de somme. Je pénétrai dans les cabanes des natifs et

je causai avec eux jusqu'au moment où l'heure m'annonça qu'il était

temps de rentrer dans la maison du commandant.

À la nuit tombante, notre hôte nous conduisit jusqu'au dehors de la

ville, et nous quitta en nous engageant à aller lui rendre visite

toutes les fois que nous voudrions bien songer à lui.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 17 / 50 题