En arrivant à la ville, qui est bâtie près du port, à l'entrée d'une
charmante vallée que nous venions de franchir, et au-dessus de
laquelle était une montagne, nous passâmes devant d'assez jolies
maisons entourées de jardins remplis de fruits et de fleurs. Après
avoir traversé les faubourgs, nous franchîmes plusieurs rues sales,
étroites, dépavées, aux maisons construites avec des matériaux
mélangés de mauvaises pierres, de boue et de bois. En approchant du
havre, nous découvrîmes la maison du commandant, et les vilaines
habitations qui entouraient cette résidence lui donnaient l'apparence
extérieure d'un magnifique palais.
Le commandant nous reçut avec une politesse parfaite, avec cette
politesse française qui contraste si vivement avec les manières du
grossier et roide Anglais au pouvoir, qui, du haut de sa puissance,
regarde chaque étranger comme un importun, et lui demande d'un air
bourru:
--Que voulez-vous, monsieur?
Si, contre sa nature, ce personnage vous engage à entrer dans
l'intérieur de sa maison, et si vous trouvez sa femme, qui n'est point
préparée à recevoir votre visite, elle rougit de colère, et, après
avoir adressé à son mari quelques mots à demi prononcés, elle sort du
salon comme une furie; à moins que vous n'ayez personnellement ou par
un moyen quelconque la puissance de calmer cette femme, elle sera de
mauvaise humeur pendant toute la durée du jour, et à ses yeux vous
passerez éternellement pour un importun.
La réception que nous fit le commandant français fut tout à fait
différente, car il nous accabla de prévenances et d'amitiés.
Pendant qu'on préparait des rafraîchissements, il m'entraîna dans le
boudoir de sa femme et lui dit:
--Ma chère, je vous présente un jeune chef arabe.
Quand le commandant nous eut quittés, la dame me fit asseoir à côté
d'elle sur un canapé, et m'adressa, sans en attendre la réponse, une
foule de questions, ne mettant pas un seul instant en doute que je
n'étais pas ce que je semblais être.
--Vous êtes fort beau, me dit-elle, mais vos châles sont encore plus
magnifiques que vous. Je désirerais bien savoir s'ils sont de
véritables cachemires. Pourquoi rasez-vous votre tête? Croyez-vous à
la vierge Marie? Avez-vous jamais aimé? Voudriez-vous être baptisé?
Les mains de la dame étaient aussi vives que sa langue, et elle me
déshabillait presque pour examiner plus à l'aise chaque partie de mes
vêtements.
--Votre peau est bien douce, reprit-elle après un court silence, et
vous n'êtes pas très-noir. Les femmes arabes sont-elles belles?
Aimez-vous les Françaises? Mon intention est de rentrer bientôt en
France. Je ne puis plus supporter ni la chaleur, ni l'entourage d'un
peuple barbare, ni le manque absolu d'une société amusante; les choses
indispensables au bien-être de l'existence sont ici en profusion, mais
j'en suis lasse, car elles ne satisfont plus que des besoins
matériels.
L'arrivée de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage
de l'éloquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement
qui prouvait la haute considération qu'elle avait pour son hôte. Pour
elle, de Ruyter était le seul gentleman de l'île; il avait passé
plusieurs années à Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette
chère ville.
--Cher de Ruyter, ce garçon vous appartient-il? Où l'avez-vous trouvé?
Il me plaît beaucoup, et je suis positivement déterminée à l'emmener
avec moi à Paris. Pensez donc à la magique sensation qu'il y fera!
N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les déserts
avec des lions et des tigres, aient un air si distingué et se
comportent d'une manière si convenable? Mon cher de Ruyter, vous
faites-vous une idée de ce que sera ce garçon quand il aura passé un
hiver à Paris, et appris à valser? La belle et chère créature!
Souvenez-vous bien que vous m'avez donné ce garçon, de Ruyter. Qu'il
met donc bien son turban! Quel est votre nom? Allons, montrez-moi
comment vous pliez vos châles; tout Paris raffolera de vous.
Madame *** bavarda ainsi jusqu'à ce que l'accès de fatigue la
contraignît à se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible
de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le
canapé et me dit de lui donner un _punka_ et un éventail.
--Ah! s'écria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays où la chaleur
est si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue à un
ami sans être près de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci
je n'ai pas prononcé vingt paroles. Ce garçon doit être bien las
aussi. Vous connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie--voilà
une chère créature!--de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me
passer cette eau de Cologne.
Après un magnifique déjeuner, le commandant nous conduisit, avec le
capitaine et quelques officiers de la corvette, qui était alors à
Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient
établi là; nous trouvâmes rassemblées les principales personnes
militaires, civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut prié de
lire une lettre de remercîments, adressée par tous les habitants de
l'île au capitaine de la corvette, aux officiers, à de Ruyter, en un
mot à tout l'équipage du grab et de la corvette, pour le grand service
qu'ils avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sébastien.
Le capitaine français dit que le succès de l'entreprise devait être
attribué à l'adresse et à l'intrépidité de de Ruyter.
Après cet éloge, auquel répondirent des félicitations chaleureuses, le
commandant offrit aux capitaines des vaisseaux deux belles épées, et
au premier lieutenant et à moi deux coupes d'argent avec des
inscriptions dessus.
Pour se conformer à un désir exprimé par de Ruyter, le commandant de
l'île ne fit aucune mention de la frégate anglaise.
Après avoir pris quelques rafraîchissements, feuilleté des livres et
parcouru des journaux, nous nous séparâmes.
À notre rentrée dans la maison du commandant, où un dîner public
devait se donner le soir, nous trouvâmes sa femme, qui voulait
absolument nous contraindre à dormir pendant la chaleur de la journée,
mais je pris la fuite et je me rendis sur le port.
Le magnifique schooner américain était là, et j'aurais volontiers
consacré mon séjour à Port-Louis à la contemplation de ses formes
merveilleuses, si les plaintes des esclaves chancelants sous leurs
lourds fardeaux, si leurs fronts couverts de sueur, leurs yeux
fatigués et leurs dos meurtris ne m'eussent chassé loin de ce triste
spectacle.
Je poursuivis ma promenade autour de Port-Louis. La ville a une
population de dix-sept à dix-huit mille âmes, et il y a au moins huit
cents Européens. Le reste est un mélange de toutes les nations, ce qui
fait que le nombre des esclaves y est énorme. Ces esclaves sont
presque tous natifs de Mozambique, de Madagascar ou de différentes
îles. La ville n'emploie pour le transport de ses marchandises ou de
ses denrées ni chevaux ni charrettes, et les esclaves et les buffles
sont les bêtes de somme. Je pénétrai dans les cabanes des natifs et
je causai avec eux jusqu'au moment où l'heure m'annonça qu'il était
temps de rentrer dans la maison du commandant.
À la nuit tombante, notre hôte nous conduisit jusqu'au dehors de la
ville, et nous quitta en nous engageant à aller lui rendre visite
toutes les fois que nous voudrions bien songer à lui.