À la porte de la maison nous rencontrâmes de Ruyter, qui dit à Zéla:
--J'allais vous rendre une visite, chère lady, et vous demander une
tasse de ce café exquis que fait si bien la vieille Kamalia.
--Venez, je vous en prie, capitaine, répondit en souriant la jeune
fille; ma nourrice excelle, il est vrai, dans l'art de distiller les
liqueurs; elle fait non-seulement de très-bon café, mais encore des
sorbets délicieux, et son _arekec_ est excellent; de plus, la science
de Kamalia ne se borne point à cette seule connaissance; elle est
très-savante, car elle sait lire dans les vieux livres de notre pays
et dans un ciel plein d'étoiles.
--Son air antique me laisse croire, répondit de Ruyter, qu'elle a
étudié dans des papyrus, et je ne serais pas étonné si elle pouvait
découvrir le mystère des hiéroglyphes.
Nous nous rendîmes au _zennanah_, et quand la vieille gouvernante nous
eut comptés sur ses quatre maigres doigts, elle alla remplir le rite
sacré qui n'est jamais négligé dans l'Est, celui de présenter des
rafraîchissements sans la cérémonie avare et sans coeur qui est
usitée en Europe, cérémonie qui consiste à demander aux visiteurs
s'ils veulent oui ou non prendre quelque chose, puis à les regarder
d'un air féroce s'ils acceptent l'offre.
Je suivis Kamalia pour apprendre comment se fait le véritable café
oriental.
Les musulmans seuls savent faire le café, car les liqueurs fortes leur
étant défendues, leur palais est plus fin et leur goût plus exquis.
Un feu brillant de charbon de terre brûlait dans un poêle; Kamalia
prit quatre poignées de baies de moka, pas plus grandes qu'un grain
d'orge (ces baies avaient été soigneusement choisies et nettoyées),
puis elle les mit dans une casserole de fer où elles furent lestement
rôties; la vieille femme ne les retira de cette casserole qu'au moment
où elles eurent atteint une couleur d'un brun foncé; les baies trop
cuites furent enlevées et les autres mises dans un grand mortier de
bois pour y être broyées. Réduit en poudre, le café fut tamisé au
travers d'un morceau de drap en poil de chameau, et, pendant cette
opération, une cafetière qui contenait quatre tasses d'eau bouillait
sur le feu. Quand la gouvernante se fut assurée de la finesse de la
poudre de café, elle la versa dans l'eau, replaça la cafetière sur le
feu, et, au moment où ce mélange fut sur le point de bouillir, elle
ôta la cafetière, la frappa contre le poêle et la remit sur les
charbons; cette dernière opération fut répétée cinq ou six fois.
J'ai oublié de dire que Kamalia avait mis dans le café un très-petit
morceau de macis, mais pas assez cependant pour qu'il fût possible
d'en distinguer la saveur. Pour faire ainsi le café, il faut que la
cafetière soit en étain et sans couvercle, autrement il serait
impossible que l'ébullition pût former sur sa surface une épaisse
couche de crème.
Quand le café fut tout à fait ôté du feu, Kamalia le laissa reposer un
instant et le versa dans les tasses, où il garda pendant quelques
instants une onctueuse couche de crème.
Ainsi préparé, le café a non-seulement une délicieuse odeur, mais
encore le goût le plus exquis. On pourrait croire que l'opération est
ennuyeuse à faire, à en juger par mon récit; elle n'est cependant ni
longue ni difficile. Kamalia demandait deux minutes par personne, de
sorte que pour quatre tasses elle avait employé huit minutes.
Zéla nous offrit le café; la petite esclave malaise la suivait auprès
de chacun de nous, portant dans ses mains des confitures et de l'eau.
Après avoir servi le café, Zéla m'apporta une chibouque (pipe turque),
car quand une femme arabe est dans son propre appartement, elle emplit
et allume une pipe, mais seulement pour son père ou pour son mari.
Zéla ôta de ses lèvres de corail le pâle bout d'ambre de la pipe et me
l'offrit, en croisant ses mains sur son front, puis elle me quitta
pour s'occuper d'Aston et de de Ruyter.
La seule boisson admissible pour conserver la sensibilité du goût,
pendant qu'on respire la vapeur de cette exquise et inestimable
feuille qui pousse à Chiraz, sur un bras de mer, à l'est du golfe
Persique, est le café comme je l'ai dépeint, ou le jus d'un fruit
dans de l'eau glacée, ou bien encore du thé du Tonkin, cueilli pendant
que les feuilles étaient imbibées de la rosée du matin. Pour bien
faire le thé, il faut choisir les meilleures feuilles et les mettre
dans l'eau un instant avant qu'elle ne bouille, et non les étuver
comme on fait en Europe. Quand les feuilles commencent à s'ouvrir,
l'infusion est piquante et aromatique, sans être ni devenir amère ou
fade. Les fumeurs raffinés ont une antipathie prononcée pour les
liqueurs fortes, parce qu'ils trouvent qu'elles affaiblissent la
sensation délicate du palais, en détruisant la saveur de la pipe.
Le père de Zéla était profondément versé dans l'art de fumer, et il
avait initié théoriquement sa fille dans ses mystères les plus cachés,
comme étant une partie indispensable de l'éducation féminine, et de
Ruyter, qui n'était point ignorant de cette science pratique, nous
disait entre deux nuages de fumée odorante:
--Je considère les perfections des femmes européennes comme des pièges
dans lesquels les imbéciles seuls se laissent attraper. Ces femmes
n'ont généralement aucune connaissance utile; elles sont coquettes,
vaniteuses, et ressemblent beaucoup au muckarungo, au pimpant paon, ou
au geai bigarré, stupide, arrogant et bavard, et cependant elles se
moquent des filles arabes, les traitent de barbares, parce qu'elles
seules ont l'esprit d'apprécier les choses utiles.
Les femmes arabes savent fabriquer des étoffes, en faire des
vêtements, semer le blé, le broyer et en confectionner le meilleur
pain, chasser et tuer l'antilope ou l'autruche, et les faire cuire de
plusieurs manières. Fidèle au serment d'amour qui l'attache à un
homme, l'Arabe est active, vigilante, dévouée, courageuse; sa poitrine
et son amour sont le bouclier qui protége, qui sauve quelquefois leur
mari. Quant à la beauté des femmes en général, c'est une question qui
ne peut être résolue que par le goût.
À Siam et à Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont
trouvées charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beauté consiste
en de grosses lèvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de
beauté sont considérés homogènes à ceux d'un cheval; il faut là
grandeur, largeur et solidité de structure. En Angleterre, il y a une
race amazone qui est arrivée à réunir en elle les perfections du
cheval, du boeuf et du chêne. Mais ceux qui aiment les formes
délicates, friandes et féminines doivent les chercher dans les pays ou
fleurissent le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et
l'ondoyant bambou, car ces arbres aiment les coins les plus sauvages
de la nature, et refusent de mêler leurs beautés avec le jungle et
surtout avec les plantes cultivées.
Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent à Port-Louis pour
faire au commandant de la ville la visite qui avait été projetée. Je
regardai partir mes deux amis, et, fort peu désireux de les
accompagner, je pris une bêche et je me rendis dans le jardin.
Zéla commençait à se plaire auprès de moi, et je n'étais réellement
heureux que pendant les heures qui nous réunissaient soit dans le
_zennanah_, soit à l'heure des repas ou des promenades.
La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu;
la pâleur des joues avait fait place à l'incarnat du bonheur; nous
étions pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgré les
fautes que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez
bien sur les sujets ordinaires, mais nous étions également novices
dans le langage du coeur. La violence de mes passions, violence qui me
rendait si impétueux, était maintenue par la plus grande sensibilité.
Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez émouvantes pour
exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour
être bien comprise, la perfection de l'éloquence. Si j'essayais de
parler, les mots expiraient sur mes lèvres, et quand j'étais assis
auprès de Zéla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions à l'aide des
antiques caractères de son pays, et ces caractères sont pour des
amoureux bien supérieurs à l'alphabet de Cadmus.
Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux,
de vaisseaux, de maisons, et à ces hiéroglyphes nous ajoutions le
langage muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos
regards, le doux mouvement des lèvres de Zéla, le toucher de nos mains
unies me semblaient une langue éloquente, et surtout fort
intelligible. Le temps passait aussi rapidement que les petites
bouffées du vent qui agitaient la surface miroitante de la citerne ou
que celles qui courbaient, en nous effleurant, la tige des fleurs.
Après avoir longuement causé, nous nous promenions çà et là, ravageant
le jardin, le dépouillant à plaisir de ses plus beaux fruits, et nos
grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la maturité d'un
fruit. Zéla s'animait dans ses éloges sur la fraîcheur d'une datte,
moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas à la fière
crête ou le doux brugnon. Pendant l'ébat de cette joyeuse querelle,
Aston, qui s'était tout doucement approché de nous, s'écria en riant:
--Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une
saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de
l'ananas.
--Eh quoi! Aston, vous êtes là? Je vous croyais parti pour la ville;
mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi
n'êtes-vous pas allé avec de Ruyter?
--Vous rêvez, répondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y
a de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner,
nous vous avons cherché partout; le dîner est prêt.
--Vous plaisantez, très-cher. Zéla et moi nous sommes ici depuis une
heure.
--Éveillez-vous, rêveur que vous êtes! et regardez le soleil. Ne
voyez-vous pas qu'il a passé le sud, et qu'il plane maintenant
au-dessus de votre tête? Il faut en vérité qu'il ait affecté votre
cervelle! Mais, allons, Trelawnay, levez-vous: nous qui comptons le
temps par nos appétits et les dates du calendrier, nous avons besoin
de quelque chose de plus substantiel et de plus solide que la délicate
nourriture de l'amour.
Étonnés de comprendre avec quelle rapidité le temps s'était écoulé,
nous rentrâmes à la maison, et, ignorante de tout artifice, Zéla ne
sut répondre aux railleries de de Ruyter que par cette phrase ingénue:
--Je ne savais pas qu'il était si tard, et je crains d'avoir trop
dormi.
Comme j'avais, ainsi que Zéla, mangé beaucoup de fruits, nous avions
parfaitement oublié l'heure du dîner.
--Le commandant de Port-Louis désire vous voir, me dit de Ruyter. Il
nous a tous invités à dîner, et Aston a été reçu avec la plus grande
bonté.
Quelques jours après, de Ruyter décida que le lendemain, à la pointe
du jour, nous nous rendrions à la ville. En conséquence, aux premiers
rayons de l'aurore, nous nous mîmes en route. Nous passâmes le
_Piton_, et, par un chemin assez beau, nous arrivâmes à la ville de
Port-Louis. Sur ce côté, les montagnes penchent aussi doucement vers
la mer, que de l'autre elles s'élèvent hautes et escarpées. Les
terres voisines de la ville étaient bien cultivées; des groupes de
jolies cabanes, aux verandahs vertes, étaient dispersées çà et là
dans des plantations, et ces plantations étaient séparées les unes
des autres par des avenues d'arbres. Ces arbres étaient des vacours
impénétrables, à cause de l'épaisseur et de la quantité de leurs
feuilles hérissées et pointues. Nous vîmes une grande variété de
bananiers et de champs d'ananas fermés par des haies de pêchers, de
roses persanes et par un magnifique arbrisseau indien, nommé le
_neshouly_, puis encore, pareil à un saule pleureur, le bambou qui
penchait sa tête sur la rivière d'un air amoureux de sa gracieuse
forme.