LX

J'éprouvais une si ardente impatience de rentrer à la maison, que je

n'accordai aucun égard au paysage.

--Quelle opinion avez-vous de cette dame? me demanda de Ruyter.

--C'est un ange de douceur; elle a un caractère divin, des sentiments

et un courage de lionne! Quoiqu'elle soit très-silencieuse, elle est

spirituelle, parce que son silence est la timidité d'une méditation

profonde, car des yeux si beaux et une bouche si adorable ne peuvent

être sans signification.

--Arrêtez là, mon jeune ami, vous en avez assez dit. J'admets qu'elle

possède les beautés de sa nation, c'est-à-dire la jeunesse et la

toilette; quant aux charmes que vous énumérez si pompeusement, je ne

suis pas sur la voie qui peut me les faire découvrir, et je n'ai même

aucune idée de leur mystérieuse existence. J'ai vécu, Trelawnay.

Appelez-vous timidité l'air et les manières d'une courtisane? Quant à

sa profonde méditation, vous pouvez tout aussi bien appeler

contemplatifs les criards perroquets. Vous parlez encore de son

extrême silence, mais je préférerais être couché dans un gouffre avec

un ouragan sur ma tête, ou bien encore être condamné aux galères, que

de supporter l'horrible torture d'entendre parler une Française une

heure par jour dans un climat des tropiques.

--Une Française! m'écriai-je, de qui parlez-vous?

--De qui? Mais de quelle autre personne, pensez-vous que je puisse

parler, si ce n'est de la femme avec laquelle nous avons passé la

journée?

--Ah! je l'avais tout à fait oubliée; j'ai cru que vous me parliez de

Zéla.

--Ah! ah! répondit de Ruyter en riant, vous êtes le garçon qui écrivit

à son père en finissant ainsi sa lettre:

«Ma bien-aimée Zéla, je suis toujours à toi.»

Je vous croyais plus grand dans vos vues que cela, Trelawnay. Les

esprits sérieux ne doivent jamais se laisser assujettir par un ennemi

aussi rampant et aussi faible que l'amour. Vous vous nourrissez d'un

poison qui tuera les nobles sentiments de votre coeur et l'énergie de

votre nature; vous avez maintenant dans le sein un feu aussi

inextinguible que celui qui brûle dans le flanc de cette montagne.

Souvenez-vous de mes paroles, mon garçon; il vous détruira comme ce

volcan détruira cette montagne, quoiqu'elle soit de granit.

Pauvre enfant, je vous plains, car je vois que vous êtes déjà soumis

et résigné comme un esclave sans espoir, résigné et soumis à la plus

énervante des passions humaines!

Les femmes ressemblent à des plantes parasites qui jettent leurs

sauvages tendrons sur un arbre, sur deux, sur trois, jusqu'à ce que,

devenues un dur cordage, elles étranglent ceux qu'elles embrassent.

Votre front grand et ouvert indique un jugement qui, à sa maturité,

devra écraser la vile passion au premier jour de sa naissance. Des

hommes comme vous, Trelawnay, sont créés pour accomplir de nobles et

grandes choses, pour faire des actions qui les placent au-dessus de la

faiblesse du genre humain; ils ne doivent consacrer leur temps ni aux

idées étroites et intéressées, ni aux plaisirs d'un seul individu,

quelque digne qu'il en soit. Comment, vous vous livrez à l'amusement

puéril de caresser une pauvre petite babiole, une poupée d'enfant!

Me voyant silencieux et attristé, de Ruyter termina son discours par

la citation d'une phrase de son auteur favori (Shakspeare), mais,

comme tout le monde, il citait dans l'espoir de gagner sa propre

cause:

«Réveillez-vous, enfant, et le faible, le lascif Cupidon desserrera de

votre cou son étreinte amoureuse, et, comme une goutte de rosée

rejetée de la crinière d'un lion, il tombera à vos pieds.»

Pour adoucir la peine qu'il m'avait faite, de Ruyter ajouta:

--Je ne blâme pas positivement l'amour que vous avez pour Zéla: elle

est votre femme, et, de plus, digne d'être aimée; mais je blâme une

affection exclusive qui vous fait perdre votre temps et vos talents,

et ils peuvent l'un et l'autre être utilement employés.

Quand de Ruyter eut épuisé un sujet de conversation auquel mon silence

donnait des limites restreintes, il essaya de réveiller en moi

l'intérêt que j'avais autrefois pour mes devoirs particuliers.

Je répondis peu à ses bienveillantes paroles, et, pour éviter une plus

longue discussion, je donnai un coup de cravache à mon cheval, et je

laissai de Ruyter causer avec Aston.

En galopant vers la hauteur sur laquelle était située la maison, je

fus très-surpris de voir que les fenêtres et les jalousies de la salle

du milieu étaient hermétiquement fermées. La soirée était fraîche, le

soleil avait disparu derrière les collines; à l'ouest, une douce brise

venant de la mer faisait bruire les arbres et demandait l'ouverture de

toutes les croisées. Un malheur devait être arrivé, pour que la

préoccupation empêchât de prendre le soin habituel de changer l'air

des appartements. Comme Zéla occupait entièrement mes pensées, malgré

la censure que de Ruyter venait de me faire sur l'amour, je sautai à

bas de mon cheval, je brisai une jalousie, et je tombai dans la salle.

La soudaine transition de la lumière à une complète obscurité

m'empêcha de distinguer les objets.

--Qui est là? criai-je vivement.

--Fermez la fenêtre, me répondit une voix, fermez la fenêtre; elle se

sauvera; fermez vite.

En avançant, je fis un faux pas et je tombai dans le bassin.

La voix vociférait toujours:

--Fermez la fenêtre. Ah! elles se sauveront! elles se sauveront!

Je sortis du bassin, et en regardant autour de la salle, je vis une

forme longue, maigre et sombre qui s'avançait vers moi.

Je reconnus bientôt le pas flasque et le visage fantastique de Van

Scolpvelt.

D'une main le docteur tenait une lanterne, et de l'autre il

brandissait un long bambou blanc.

Il passa près de moi sans me regarder, car ses yeux, presque hors des

orbites, dévoraient le plafond.

Après avoir fermé la fenêtre, il murmura:

--Elles ne se sont pas échappées, les voilà, et l'air leur a fait du

bien; elles étaient un peu étourdies, mais elles ont repris leur

vivacité première. Eh bien! c'est vraiment merveilleux; regardez...

Ah! c'est vous, capitaine?... Je croyais que c'était un des noirs; je

suis content que vous soyez venu, car vous serez enchanté de voir les

jolies bêtes qui folâtrent dans l'air.

--Que voulez-vous dire, docteur? Je ne vois rien; je crois, en vérité,

qu'une vision diabolique occupe votre esprit; il le faut vraiment pour

que vous ayez la force de supporter l'étouffante atmosphère de cette

chambre.

--Je ne sens pas la chaleur, répondit Van Scolpvelt. N'ouvrez pas les

fenêtres, regardez-les, je vous en prie.

--Je les vois et j'entends leurs faibles cris. Que faites-vous

renfermé avec ces oiseaux? Êtes-vous en train de les ensorceler?

--Des oiseaux, hum! des oiseaux! Elles ne sont pas plus des oiseaux

que moi, elles sont vivipares et classées dans le même rang que les

animaux, et que vous-même. L'autre jour, quand je vous ai envoyé mon

Spallanzani, vous l'avez rejeté. Eh bien! si vous l'aviez lu, vous ne

seriez pas si ignorant; une chauve-souris un oiseau!

--Allons, Van, ouvrez les fenêtres, j'ai mal au coeur.

--Mal au coeur! qu'est-ce que cela fait, ne suis-je pas ici? Je désire

vous faire voir le secret de l'expérience. Ne croiriez-vous pas, en

regardant leurs mouvements, qu'elles ont l'usage de leurs orbes

visuels? Imaginez-vous qu'ils ont été brûlés!

--Brûlés?

--Oui, il y a une demi-heure.

--Quelle est la brute qui a fait cela?

J'ouvris la porte et je vis accourir Zéla, qui me dit en pleurant:

--Je suis bien contente que vous soyez revenu; cet horrible Indien

jaune a attrapé des chauves-souris et il leur a arraché les yeux avec

des aiguilles brûlantes.

Voici ce qui était arrivé. En venant rendre visite à de Ruyter, le

docteur avait trouvé des chauves-souris dans les trous d'un vieux mur

en ruine. Il en avait attrapé trois, aveuglé deux avec un fil de fer

rouge, et après avoir arraché les yeux à la troisième, il les avait

mises en liberté dans la chambre, afin de voir s'il leur était

possible de diriger leur vol avec la même rapidité et la même

précision qu'avant d'être si horriblement privées de la vue. Van

nommait cela une expérience intéressante, délicieuse, et surtout

satisfaisante.

--Spallanzani, me dit-il, a fait ce même essai sur la chauve-souris

ordinaire, mais moi j'essaye sur la classe vampire. Ce soir je

résoudrai une autre question. On dit que les chauves-souris sont de si

admirables phlébotomistes qu'elles insinuent leurs langues,--qui sont

pointues comme les plus fines lancettes,--dans les veines des

personnes endormies; elles se servent de leurs longues ailes comme

d'un éventail pour rendre le sommeil plus calme, puis elles extraient

une énorme quantité de sang. Ces vampires ailés préfèrent les veines

qui sont derrière le cou ou sur les tempes. Quelquefois la victime

meurt insensiblement, affaiblie degré à degré par la perte de son

sang.

Maintenant, capitaine, vous qui êtes jeune, échauffé, fiévreux; vous

dont les veines sont grandes et pleines, vous devez aller reposer

cette nuit à côté de ce vieux mur. Je réglerai la quantité de sang

qu'aspirera le vampire, et je m'engage à empêcher que vous saigniez

après, ce qui constitue le seul danger de cette expérience. Pensez

au bienfait dont vous doterez la science, car si le succès couronne

notre tentative, les ventouses, les sangsues, enfin tous les moyens

employés pour ôter le sang seront avantageusement remplacés par cet

inestimable phlébotomiste. Vers le matin nous ferons l'examen de la

construction physiologique de la langue du vampire, car peut-être y

découvrirons-nous un moyen pour perfectionner les lancettes dont on

se sert usuellement.

Échauffé par ses désirs, le docteur devint éloquent, et son éloquence,

que n'interrompit pas l'arrivée de de Ruyter et d'Aston, me faisait

rire aux éclats.

Comme je savais qu'il était parfaitement inutile de disputer avec Van

Scolpvelt, je me contentai de refuser nettement sa charmante

proposition en lui exprimant l'horreur que je ressentais pour tout ce

qu'il avait déjà fait.

Le docteur se tourna vers Aston et vers de Ruyter en les suppliant

l'un et l'autre, toujours au nom de la science, de se soumettre à

cette savante expérience. Mais les trouvant sourds à ses ardentes

prières, le docteur donna à ses traits la mine la plus plaintive et la

plus attendrissante, et dit à Zéla:

--Et vous, me...

La jeune fille n'en écouta pas davantage; elle se sauva avec la

rapidité d'un lièvre.

Van Scolpvelt gronda sourdement contre l'égoïsme des hommes, contre la

légèreté d'esprit des femmes, puis il dit d'un air inspiré:

--Eh bien, ce sera moi! oui, moi! Je me coucherai auprès du mur; qu'on

m'y fasse immédiatement porter une couche ou des tapis suffisants.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 18 / 50 题