Quand je rejoignis Aston et de Ruyter, je les trouvai en train de
discuter sur la nécessité de faire une visite officielle au commandant
de Saint-Louis. Comme cette visite, dont ils fixèrent l'heure pour le
lendemain, ne me paraissait ni agréable à faire ni urgente à mes
intérêts personnels, je priai de Ruyter de vouloir bien m'en
dispenser. La soirée se termina très-agréablement, quoiqu'il y eût
manqué, pour l'entière satisfaction de mon coeur, la présence aimée de
la belle Arabe.
Obligés de nous lever le lendemain aux premiers rayons du soleil, nous
nous couchâmes de bonne heure, et, si Aston et de Ruyter se
reposèrent, il me fut bien impossible de trouver le sommeil. Mon
esprit inquiet me jeta bientôt hors du lit et hors de la maison.
J'errai dans les champs, je pris un bain, je tuai les heures, et je
vis arriver, sans avoir fermé les yeux un instant, les splendides
lueurs de la plus belle journée.
Quand mes deux amis parurent, nous allâmes visiter les plantes et les
arbrisseaux que de Ruyter avait apportés des différentes îles de
l'archipel des Indes. De Ruyter avait une grande passion pour le
jardinage, la construction et l'agriculture. Il aimait l'île Maurice,
non-seulement pour la douceur de son climat, mais encore pour la bonté
de son terrain, qui produisait toute chose et en profusion.
--J'ai questionné sur leur bonheur, nous dit-il, toutes sortes de
gens, même des princes, et j'ai vu que les hommes heureux, mais
heureux dans toute l'acception du mot, sont les jardiniers. Je
confesse avec franchise que si le hasard ne m'avait pas fait marin,
j'aurais été, par choix, un modeste cultivateur.
Il n'existe pas dans le monde un fruit ou une fleur qui soit resté
inconnu à de Ruyter. Il avait tout vu, tout recueilli, tout réuni dans
son jardin, et au milieu de cette quantité innombrable d'arbres et de
plantes, il y en avait au moins le quart qui m'étaient complétement
inconnus. À l'exception de la plate-forme, sur laquelle était bâtie la
maison, et qui comprenait le jardin, les terres d'alentour étaient
incultes. On avait en partie déraciné tous les arbres, en laissant çà
et là des groupes de cannelliers ou de chênes d'une hauteur
prodigieuse.
La maison n'avait qu'un seul étage. Sa façade regardait le sud, en
dominant une plaine; la mer formait l'horizon au nord-ouest, et l'est
déployait un immense rideau de bois, de précipices et de rochers. À
l'exception d'une plaine voisine de la maison, rien n'indiquait le
travail de la culture; on se serait cru dans la solitude d'un immense
désert, si, dans le clair-obscur des avenues et des sentiers qui
coupaient cette plaine, on n'eût découvert des chaumières de bois. De
Ruyter avait eu le soin de faire produire à ses terres les choses
indispensables à la vie, et de les peupler de travailleurs heureux
dans leur dépendance libre.
--Il serait, nous dit-il, plus avantageux, d'après les règles du
calcul, d'ensemencer la terre des grains, des fruits ou des végétaux
qu'elle reproduit avec le plus d'abondance, pour en échanger le
surplus inutile à la consommation de la maison contre les choses de
luxe qui y manquent: mais, outre la satisfaction que je ressens de
voir tout le monde heureux autour de moi, j'ai le plaisir de la
distraction, le bonheur de la santé et celui plus grand encore
d'améliorer la cruelle destinée de ceux qui souffrent sous les
impitoyables lois d'un système détestable, d'un système que j'abhorre,
mais auquel malheureusement il m'est impossible d'apporter des
remèdes: ce système est celui de l'esclavage.
J'ai fait pour le bien-être des noirs tout ce que j'ai pu; vous ne
trouverez pas un seul esclave dans mon domaine. Le pain que vous
mangez n'est peut-être pas le meilleur, le plus blanc, le plus exquis
des pains, mais il n'est ni aigri ni taché par le sang ou les larmes
d'un pauvre captif surchargé de travail. Une centaine d'esclaves, que
j'ai rachetés ou trouvés libres, sont devenus mes fermiers.
Je reçois d'eux une partie des fruits de la terre: un m'apporte tous
les ans du blé, un autre du café, et ainsi de tous. J'ai donc de cette
manière du riz, du sucre, des épices, du coton, du tabac, du vin, de
l'huile, enfin tout ce que la terre produit. Je dispose à ma guise du
superflu des choses que vous mangez; ici ce sont les fruits d'un
travail libre, et je crois que cette connaissance des faits vous
rendra la modeste chère que je vous fais faire infiniment plus
savoureuse.
Je ne suis point un de ces pédants et lourds moralistes qui prêchent
l'émancipation des nègres en faisant des pas de géant pour fuir
l'exécution de leurs pompeuses paroles, ni un de ces gaillards qui
examinent la doctrine d'un tailleur avant de se hasarder à porter
l'habit qu'il leur a fait, quoiqu'ils n'aient pas l'idée honnête et
juste de le lui payer. Je regarde la perfection de l'ouvrage et non la
piété de ceux qui l'ont fait, et je suis mieux servi par des gens
libres, travaillant de bonne volonté, que par des mains d'esclaves
sans coeur.
La visite que de Ruyter et Aston devaient faire au commandant de
Saint-Louis fut remise au lendemain, et nous procédâmes à nous occuper
suivant la loi de nos fantaisies. De Ruyter traça le plan d'un
pavillon qu'il voulait construire, comme un _zennanah_, pour les
femmes. Aston arracha des pommes de terre et des yams; moi, je
construisis un berceau de bambous entrelacés, et je plantai sous son
abri notre arbre mystique, le jahovnov chéri de ma chère Zéla.
Après avoir terminé mon petit travail, la fatigue d'une nuit sans
repos se fit sentir: elle affaiblit mes forces, et, n'ayant ni
l'envie ni la prudente pensée de gagner mon lit, je me couchai sous
l'ardeur d'un soleil brûlant, près du faible ombrage d'un
laurier-rose, et je m'endormis profondément.
Je fus éveillé par la chaleur intense des rayons du soleil, qui
dardaient sur moi leur fulgurante lumière. Je sentais que ma tête,
presque sans abri, allait être livrée à la flamme de cette lave
ardente, et que j'en éprouverais de vives douleurs. Mais mes forces
étaient tellement abattues, que je n'avais pas l'énergie de me
relever.
Au moment où j'allais forcer la paresse à se plier aux ordres de la
raison, j'entendis un léger frôlement. D'où pouvait-il provenir? Tout
en m'adressant cette question, je restais immobile, car j'étais étendu
sur la terre avec tant d'indolence, que je ne pouvais ni remuer ni
regarder, quoique mon ouïe fût violemment tendue dans la direction de
l'indistinct murmure qui venait de se faire entendre. Je sentais
pourtant qu'il était nécessaire de quitter la position nonchalante que
j'avais prise, car le bruit augmentait de minute en minute. «C'est
peut-être un serpent» pensai-je en moi-même. Ce rapide soupçon fut
bientôt détruit par le souvenir de l'assurance que de Ruyter m'avait
donnée qu'il n'y avait dans l'île aucun reptile venimeux. J'écoutai
encore, et, toujours immobile, je me dis: «Ce sont des lézards qui
attrapent des mouches;» au même instant, je sentis sur mon front un
toucher froid et dont la douce sensation me fit soudain ouvrir les
yeux. Zéla et Ador, la petite esclave malaise, cherchaient à me
garantir contre les rayons du soleil en plaçant sur ma tête un morceau
de feuille de palmier tallipot, car une feuille entière a quelquefois
trente pieds de circonférence.
Quand Zéla s'aperçut que j'étais éveillé, elle voulut s'enfuir, mais
je saisis avec promptitude l'ourlet de son ample pantalon brodé, et je
lui dis en souriant:
--Laissez-moi vous remercier, chère.
--Non, je ne suis pas contente de vous; pourquoi vous coucher ainsi au
soleil? Ne savez-vous pas que sa chaleur est plus dangereuse que la
morsure du _chichta_? et que, si elle tombe sur un front nu, elle est
plus fatale que le _bahr_?
--Douce Zéla, pourquoi êtes-vous venue ici?
--Pour cueillir des fruits.
--Pour quelle raison avez-vous apporté cette feuille de palmier? il
n'y en a pas de ce côté du jardin.
Les yeux de la jeune fille découvrirent l'arbre que j'avais planté; et
elle me répondit vivement:
--Pour qui pensez-vous donc que j'aie pu l'apporter? J'ignorais que
vous étiez assez imprudent pour vous coucher au soleil; ma feuille est
destinée à couvrir le jahovnov.
--Comment avez-vous appris, chère soeur, que je l'avais planté? je
n'en ai parlé à personne.
Zéla rougit, et je lus dans ses yeux charmants, dans l'expression de
ses traits, ce limpide miroir de l'âme, que je ne lui étais plus
indifférent. Je pris la main de la jeune fille, et nous regagnâmes
l'habitation le sourire aux lèvres et la joie dans le coeur.