Quand de Ruyter nous eut quittés, Aston s'écria d'un ton surpris:
--Que veut-il dire? Quel est le sens réel de sa phrase? Parle-t-il
bien sérieusement du luxe intérieur de sa maison, de ce luxe dont la
grandiose simplicité surpasse les splendeurs les plus raffinées et les
plus exquises de la civilisation?
--Je crois, répondis-je en riant, que de Ruyter se moque de nous, ou
qu'il cherche à se mettre en garde contre les excès complimenteurs de
notre juste admiration.
--Vous avez peut-être raison, mon cher Trelawnay, reprit mon ami; mais
une chose dont je suis bien certain, c'est qu'un long séjour dans
cette royale résidence du désert nous rendra fort difficiles sur le
choix d'une habitation, en les faisant toutes paraître à nos yeux plus
laides et plus sales qu'une hutte irlandaise.
Tout en causant, nous nous promenions autour de la salle, et j'allais
proposer à Aston de m'accompagner dans le jardin, lorsque la cloche
dont nous avait parlé de Ruyter annonça que le déjeuner était servi.
Nous nous mîmes à table.
--Je crains fort, mon cher Trelawnay, me dit de Ruyter en riant, que
vous ne soyez un triste convive, si la reine des abeilles ne daigne
pas abandonner en votre faveur les coutumes de son pays pour se
conformer à celles du nôtre.
Une femme fut appelée, et je lui donnai l'ordre d'aller chercher lady
Zéla. Après d'assez longues hésitations entremêlées de pourparlers, la
jeune fille se décida à se rendre à nos prières.
Une couche disposée à la hâte reçut la belle Arabe, qui ne s'était
jamais assise sur une chaise.
Les jolis petits doigts de Zéla essayèrent vainement de se servir pour
manger d'une vilaine fourchette de fer: leurs gracieux et impuissants
efforts donnaient à tous les gestes de la jeune fille une si adorable
gaucherie, qu'après avoir contemplé un instant son léger embarras, je
lui ôtai la fourchette des mains en la priant de m'apprendre à me
servir de mes doigts pour ramasser les grains de riz servis sur mon
assiette et les porter à mes lèvres; mais la leçon, rieusement donnée,
fut très-peu profitable, car l'impatience me faisait avaler ensemble
et le riz et la chair du poulet.
Zéla sortit de table avant la fin du déjeuner, et nous promit
gracieusement que sa présence charmerait notre promenade du soir.
Quand les débris du repas eurent été remplacés par le café et les
pipes, nous nous couchâmes sur les divans qui entouraient la salle, et
nos yeux, alanguis par la fatigue, se reposèrent doucement dans la
contemplation de l'eau limpide du bassin, qui ressemblait à une glace
entourée d'un cadre de marbre. Trop heureux pour analyser nos
jouissances et nous faire part mutuellement des sensations de
bien-être qui remplissaient nos coeurs, nous restions silencieux, et
cet engourdissement moral se répandit peu à peu sur la nature
physique; car nous tombâmes, sans nous en apercevoir, dans le repos
d'un profond sommeil.
* * * * *
Deux heures après nous sortions du bain, et on nous apportait des
rafraîchissements avec une corbeille remplie de fruits et de
confitures. Quand nous eûmes savouré le jus acide de la grenade et
celui de l'orange mêlé à de l'eau glacée, nous rentrâmes dans la
salle, où du café brûlant et nos pipes nous aidèrent à attendre sans
impatience la disparition du soleil derrière les montagnes. À la chute
du jour, Zéla se rendit à notre appel, et nous visitâmes les terres
cultivées qui entouraient la maison de de Ruyter.
Un sentier sablonneux, ombragé d'arbres touffus, nous conduisit par
une montée facile dans une chambre d'été, dont la construction
extérieure, aussi bien que la couleur des murs, ressemblaient
exactement aux draperies d'une tente. Des fenêtres de cette chambre on
découvrait un panorama magnifique, car toutes les mystérieuses beautés
de l'île se montraient sans voile: d'un côté, les plaines laissaient
pleinement voir leur robe de pourpre et d'émeraude; de l'autre, la mer
et le port entier de Bourbon s'offraient aux regards.
--Je vois le vaisseau! s'écria Zéla en frappant joyeusement ses
petites mains l'une contre l'autre; regardez, mon frère, ne dirait-on
pas qu'il est tout près de nous?
Armé d'un télescope, je vis si distinctement le grab, que mon
imagination me montra aussitôt Louis-le-Grand, l'air empressé,
égorgeant des tortues sous la banne du pont.
Je sortis avec Zéla de la chambre d'été, et j'allai m'asseoir sur un
morceau de rocher, qui formait un dôme arrondi au-dessus d'un profond
abîme. Des hauteurs de ce trône improvisé je pus, sans être importun,
suivre des regards les mouvements légers et souples de Zéla, qui
voltigeait, comme une abeille, de fleurs en fleurs, d'arbres en
arbres, effleurant tout du bout de ses jolis doigts, penchant sur
chaque arbuste ou sur chaque buisson sa jolie tête et ses beaux yeux
rayonnants de plaisir.
Les mouvements gracieux et élégants du corps, l'adresse modeste et
dégagée des gestes atteignent dans l'Est une réelle perfection. Comme
si elle redoutait la rivalité de l'art, comme si elle s'en indignait,
tout en dédaignant de le combattre, la nature a jeté là ses dons les
plus rares, les plus précieux et les plus recherchés. Innés chez ce
peuple, ils sont défigurés sous la laide forme de l'affectation dans
les pays qu'on appelle civilisés; la beauté du corps, la majesté
simple et naturelle des gestes, la grâce des mouvements, cet ensemble
des qualités extérieures qui ont un charme si séduisant, a déserté les
villes populeuses pour se jeter dans les déserts et dans les
montagnes. La beauté vit là; elle joue avec les enfants, elle pare le
front des jeunes filles, elle flotte sur l'aile du pigeon ramier, elle
étincelle dans le brillant et doux regard de la sauvage gazelle.
Un enfant du désert ressemble à une vigne vierge étendant avec
profusion ses branches couvertes de feuilles. Arrêtez cette
croissance, taillez la vigne, rendez-la productive, et vous aurez un
vilain feuillage et une mesquine vendange. La vigne et l'olivier sont
les enfants des collines et des sables, ils sont nourris par les
rayons du soleil; libres de grandir, ils deviennent splendides. Le
cheval du désert et l'antilope sont les plus rapides et les plus
beaux des animaux.
Le majestueux roi des oiseaux, ce roi dont le plumage voltige sur le
diadème des souverains du monde ou se penche en triomphe sur un
corbillard royal, habite les landes sablonneuses.
Les fruits les plus riches, les fleurs les plus belles, l'air le plus
odoriférant, l'eau la plus limpide, se trouvent dans les plaines, dans
les rochers, dans les sables, et sont tous nourris dans la solitude
par le soleil de la liberté.
C'est là que l'homme parle avec son Dieu jusqu'au moment où le coeur,
rempli d'amour et d'admiration, divinise ses sentiments.
J'ai vu les vierges de l'Est (Zéla en était une) aussi ignorantes que
ses plus sauvages enfants, et dont la beauté exquise ferait tomber le
ciseau des mains des sculpteurs grecs. J'ai regardé leurs formes,
leurs traits, l'expression de leurs figures, et tout se mêlait si
harmonieusement ensemble, que je ne pouvais pas comprendre qu'il fût
possible de rester froid devant tant de beauté, en cherchant à
découvrir si les lignes étaient de la forme grecque ou romaine. Il
serait plus facile au hibou de regarder le soleil sans en être ébloui,
qu'à un homme de coeur et d'imagination de contempler avec calme
l'idéale beauté des vierges de l'Est.
La plus belle et la plus délicieuse de ces vierges était à mes yeux ma
jeune et charmante femme. Zéla venait d'atteindre sa quinzième année;
et quoique ne pouvant, même dans l'Est, être considérée comme une
femme faite, son développement précoce donnait des promesses de la
plus rare beauté. Élevée dans l'ombre, Zéla avait le teint pâle, et
cette pâleur de camellia paraissait de l'albâtre au milieu des femmes
brunes qui entouraient la jeune fille. La largeur et la profondeur du
front de Zéla, clair et poli comme de l'ivoire, étaient à moitié
cachées par une magnifique couronne de cheveux fins, abondants et
légèrement ondulés.
Ses yeux étaient expressifs, même pour une Orientale, mais ni
brillants, ni saillants; ils étaient aussi doux que ceux d'une grive,
lorsque le calme du repos ne laissait ni la joie, ni la douleur, ni la
surprise y jeter leur brillante étincelle de satisfaction ou de
souffrance. Les cils d'ébène qui ombrageaient ce beau regard étaient
extraordinairement longs, et quand la jeune fille dormait, ils se
pressaient contre ses pâles joues en y jetant le doux reflet de leur
ombre. La bouche était pleine d'harmonie et de grâce; la figure,
petite et ovale, était fièrement portée par un joli cou aux mouvements
onduleux; les membres de Zéla, longs, pleins et arrondis, avaient des
gestes vifs et légers.
Au moment où j'analysais les rares perfections de la jeune fille, elle
se tenait debout sous l'ombrage d'un arbre dont les languissantes
branches tombaient en grappes autour d'elle. Cet arbre indou cache,
dit-on, dans ses feuilles fermées, l'asile d'une fée. Je crus que
Zéla, leur reine, était descendue de sa demeure de verdure pour
folâtrer un instant sur un gazon de fleurs, et, sous la fascination de
cette idée, je descendis rapidement auprès d'elle.
--J'ai guetté votre chute, lui dis-je en la prenant dans mes bras,
chère enfant! Je vous tiens, je vous garderai auprès de moi.
--Oh! mettez-moi par terre, s'écria la jeune fille effrayée, vous me
faites mal. Je ne suis pas tombée; laissez-moi, je vous prie,
laissez-moi m'en aller.
--J'y consens, si vous voulez me promettre de ne pas fuir, de ne pas
remonter dans le feuillage de cet arbre, votre féerique habitation.
--Je ne vous comprends pas, me répondit Zéla en ouvrant de grands
yeux; laissez-moi, vous me serrez avec trop de violence.
Je posai doucement la jeune fille à terre et je lui fis part de mes
craintes; mais elle m'écouta à demi, car, à peine libre, elle courut
vers sa vieille nourrice d'un air aussi effrayé qu'un jeune levraut.
Le lecteur aurait tort s'il m'accusait d'exagération dans l'éloge que
je fais des Arabes de l'Inde. S'il doute de ma véracité, il en croira
peut-être mieux les paroles d'un savant voyageur tout à fait exempt de
préjugés. Ce voyageur dit:
«Les Arabes sont nombreux dans l'Inde; ce sont des hommes magnifiques,
au teint blanc, aux formes belles, osseuses et musculeuses; leurs
mines nobles, leurs costumes pittoresques, leurs regards intelligents,
hardis, etc, etc.»
Ceci est donc le portrait du père de Zéla. Sa mère, d'une beauté
célèbre, avait été apportée du Caucase géorgien, et le hasard de la
guerre l'avait faite deux fois captive. La naissance de Zéla fut la
mort de cette femme, et elle quitta le monde, heureuse d'y laisser sa
vivante image.
Zéla était belle, plus belle que je n'ai pu la décrire, car je ne suis
pas versé dans la science des paroles, et les paroles sont souvent
impuissantes à représenter ce que l'oeil voit, aussi bien qu'à
exprimer ce que le coeur ressent.