On nous avait dit à l'île Maurice que le lac auprès duquel nous nous
reposions possédait des crevettes aussi grosses que des homards, et
que des anguilles avaient quinze ou vingt pieds de longueur.
Les deux principales rivières de l'île prennent leur source dans cette
plaine; en marchant elles augmentent leur volume par le tribut que
leur payent une infinité de ruisseaux, jusqu'à ce qu'elles arrivent à
être fortes et puissantes. Coulant parallèlement pendant quelque
temps, elles finissent, en rivales bien apprises, à tenter de se
surpasser en largeur et en vélocité. Après cette lutte ambitieuse et
coquette, elles se séparent; l'une va forcément à droite, l'autre à
gauche, arrosent leurs districts respectifs, et finissent par payer à
leur tour un tribut au puissant océan.
Après avoir rassasié nos sens de la vue des incomparables beautés de
cette riche nature, nous fûmes obligés de penser à des choses moins
poétiques et moins délicates, car nos estomacs demandaient à grands
cris d'être promptement restaurés. Nos gens placèrent devant nous les
mets favoris des marins, c'est-à-dire du poisson, des fruits, des
légumes, nourriture simple et sans apprêt, dont nous savourâmes les
délices avec un zèle vraiment sacerdotal.
Vers la fin de ce frugal déjeuner, nous retombâmes insensiblement dans
la contemplation des sublimes merveilles que renfermait cette île. La
tiède chaleur du soleil levant faisait monter vers nous le parfum des
citrons, des oranges, des framboises, celui encore plus doux des
mangoustans sauvages et des fraises. Ces enivrantes odeurs se mêlaient
à celles des herbes et des arbrisseaux aromatiques dont la vallée
envoyait l'encens confondu avec la rosée du matin. L'air pur et frais
des premières heures du jour, en se pénétrant de toutes ces émanations
embaumées, remplissait nos coeurs et nos sens d'un indéfinissable
bien-être. Mes membres étaient si légers, si souples, si élastiques,
qu'il ne m'eût pas semblé impossible de devancer à la course les cerfs
en émoi que nous apercevions traversant les clairières pour se
précipiter dans la profondeur des couverts.
Le plaisir que je ressentais se communiqua à Zéla; elle effeuillait
des fleurs en nous montrant, sous ses beaux sourires, l'émail de ses
dents de perle.
Nous mangions pour la première fois ensemble le pain et le sel, et
quand je lui en fis l'observation, elle me dit gaiement:
--Il faut aujourd'hui, mon frère, que nous soyons bons amis, et si
vous tenez à suivre les coutumes de notre pays, vous ne devez plus
froncer les sourcils en me regardant, parce que je suis votre hôte
jusqu'à ce que le soleil se couche et se lève de nouveau.
En nous promenant ensemble, j'aidai Zéla à cueillir des fleurs, et je
l'interrogeai sur leur classification, non sur celle que leur assigne
la botanique, mais les poëtes orientaux qui ont chanté l'amour.
De Ruyter interrompit notre douce causerie en nous criant qu'il
fallait nous mettre en route.
Après avoir laissé le lac à notre droite, traversé la base du _piton
du Milieu_, sur un terrain volcanique et réduit en poudre, nous nous
dirigeâmes vers le sud et nous nous trouvâmes bientôt dans des plaines
entourées de montagnes.
Ces plaines vertes, bordées de bois sombres, se trouvaient coupées par
des marais remplis de vétyver, de fougère, de mauve, de bambous
ondoyants et de tabac sauvage. Nous aperçûmes encore des plantations
de manioc, de maïs, de patates, de cotonniers, de cannes à sucre, de
café et de clous de girofle. Après avoir traversé ces vastes champs,
nous franchîmes des canaux, dont l'eau claire et limpide coulait sans
bruit, réfléchissant dans son onde cristalline des chênes nains, des
oliviers d'un vert sombre, près desquels fleurissait le figuier au
fruit rouge comme une fraise. Plus loin le majestueux palmier, isolé
de tout entourage, élevait vers le ciel sa tête couronnée d'un unique
fruit, et quand ce roi de la végétation perd son diadème, semblable
aux monarques de la terre, il cesse de vivre en cessant de régner.
Nous pénétrâmes bientôt dans les sauvages forêts où poussent l'arbre
de bois de fer, le chêne, le cannellier noir, le pommier, l'acacia, le
tamarin et la muscade. Le chemin que nous suivions était couvert comme
une charmille par des vignes vierges, du jasmin et une multitude
infinie de plantes rampantes d'un rouge brillant. Ces plantes avaient
si épaissement entrelacé leurs vivants cordages, que ni le soleil ni
la tempête ne pouvaient les pénétrer. Si, par hasard, un rayon égaré
trouvait un passage au travers de cet épais treillis, il ne lui était
possible d'étendre sa lumineuse clarté que sur une touffe de violette
ou de fraisier. La bienfaisante chaleur de ce doux rayon réchauffait
le fruit et la fleur, qui grandissaient avec force, en regardant d'un
air de commisération les pâles et frêles enfants de l'obscurité.
Les songes les plus poétiques des rêveurs ne pourront jamais inventer
de plus radieuses, de plus admirables merveilles que celles que nous
présentait cette nature sauvage et si réellement idéale. Ces
retraites, ombragées par de grands arbres verts, ces gazons émaillés
de fleurs suaves, me semblaient la demeure d'un peuple de génies, et
je considérais notre passage comme une odieuse profanation de leurs
droits divins.
Pour la première fois de ma vie, les belles voix d'Aston et de de
Ruyter me parurent discordantes, leurs formes si magnifiquement
dessinées, leurs fronts fiers, mais hâlés, ne me paraissaient
nullement en harmonie avec le lieu dans lequel nous nous trouvions.
--Ils sont fort déplacés ici, pensais-je en moi-même, le véritable
encadrement qui puisse faire ressortir leurs martiales figures est le
pont d'un vaisseau armé en guerre.
J'avais beau chercher à les assimiler à l'entourage de féerie
qu'embrassait ma vue, il m'était impossible de les grouper, ni par la
pensée, ni par les yeux, d'une façon assez avantageuse pour les faire
contribuer à la splendeur de la scène. Le regard le plus bienveillant,
le plus favorablement disposé, ne pouvait les prendre que pour des
démons, des jungles _admee_ (hommes sauvages), des orangs-outangs ou
des centaures.
La vieille nourrice Kamalia, suivie de deux esclaves noirs, marchait
derrière nous, et je fus si certain, dans la fièvre de mon
imagination, qu'elle était ou une sibylle ou une sorcière accompagnée
de deux démons prêts à exécuter les plus horribles enchantements, que
je commençai à maudire l'obscurité de la forêt en désirant de revoir
le soleil. Zéla arrêta tout à coup son cheval, et la sorcière noire,
toujours suivie de près par les deux démons, s'approcha de la jeune
fille.
Sous l'influence de mon étrange hallucination, je me précipitai vers
Zéla, je saisis la bride de son cheval, dont j'excitai vivement la
marche. J'avais peur de voir ma petite fée se transformer en faon
blanc et s'élancer vers les bois. La suite de cette métamorphose
devait m'envelopper dans la peau d'un chien noir et me condamner à
poursuivre la fugitive dans les mystérieux sentiers de cette
ténébreuse et impénétrable forêt.
Mes craintes se dissipèrent un peu quand je vis Zéla maintenir avec
force l'impétuosité de son cheval, qui voulait s'élancer en avant, et,
penchée vers moi, me dire de sa voix musicale:
--Laissez-moi libre, mon frère, vous allez me faire tomber; marchez un
peu en avant, je désire parler à Kamalia et lui demander le nom des
belles fleurs rouges qui sont sur cet arbre. Oh! regardez, ce ne sont
point des fleurs, mais de petits oiseaux; vous les avez effrayés en
voulant arrêter ma marche. Quel malheur! ils se sont enfuis.
Revenu à moi, je communiquai en riant mes chimériques angoisses à la
jeune fille.
--Et, me demanda-t-elle, quelle figure avais-je prise dans votre
esprit avant d'être transformée en faon?
--Vous, chère, vous êtes le doux Ariel, l'esprit enchanteur de ce
bois, votre demeure, votre empire. Rien d'humain ne doit vous
entourer, car chaque chose humaine a sa faiblesse ou son défaut. Ici,
il y a des murs de fleurs pour vous cacher à tous les regards: vous
vivrez comme les abeilles, comme les brillants oiseaux que vous venez
d'admirer, de parfums, de fruits et de rosée.
--Ce bois est un séjour vraiment enchanté, mon frère, je partage votre
admiration; mais je ne voudrais pas y vivre toute seule, puis je ne
saurais être heureuse emprisonnée: fleurs ou barreaux, marbre ou
pierre, les murs sont toujours sombres, et j'aime la liberté,
l'espace, le caprice qui m'emporte où m'appelle ma fantaisie.
--Ma bien-aimée, répondis-je à Zéla, je resterai avec vous comme votre
esclave.
--Mon esclave! oh! non, non, non, pas d'esclave; vous avez dit hier
qu'il ne devait point y en avoir, je pense et je dis comme vous: la
liberté pour tous.
Le sentier que nous suivions s'élargit bientôt; son obscurité se
dissipa, et nous atteignîmes l'entrée d'une grande plaine.
L'éblouissante clarté d'un ciel limpide, brillamment inondé par les
rayons du soleil, nous rendit presque aveugles.
En traversant une rivière sur un pont rustique, je reconnus la main de
de Ruyter dans la construction forte et élégante de ce pont. Après
avoir gravi de nouveau un sentier très-irrégulier, nous montâmes, au
travers d'une longue allée d'arbres et de buissons, sur une
plate-forme élevée. Sur cette plate-forme était assise la maison de de
Ruyter.
--Aston, criai-je joyeusement au lieutenant, voici notre résidence, je
suis certain que c'est bien elle. Quel autre que de Ruyter aurait eu
l'esprit de trouver cette délicieuse, cette ravissante situation!
Toutes les beautés que nous avons admirées ne sont point comparables à
celles qui environnent ce charmant séjour. La possession de ce
paradis terrestre doit satisfaire à jamais toutes les ambitions, tous
les désirs d'un homme; car la nature y a jeté à profusion toutes ses
parures pour le rendre parfait.
--Vous dites vrai, me répondit Aston en regardant autour de lui et
dans l'immensité de l'espace; quelle magnificence! quelle grandeur! je
n'ai jamais rêvé rien d'aussi splendidement beau.
--Allons, allons, cria de Ruyter, descendez de cheval; demain, vous
aurez la journée entière pour admirer tout cela. Maintenant il faut
songer au repas; votre mari, continua de Ruyter en se tournant vers
Zéla, n'est bon à rien, si ce n'est cependant à rôder dans les
déserts; regardez, mon enfant, il a choisi la place la moins ombragée
du jardin, afin de recevoir sur sa tête toute la chaleur des rayons du
soleil. Par le ciel! je crois qu'il ôte son turban; il serait un saint
parmi les Raypaats (descendants du soleil).
Zéla accourut vers moi et me dit doucement:
--Ne restez pas au soleil, mon frère; dans ce moment-ci sa chaleur est
très-dangereuse. Voyez comme les boutons et les fleurs cherchent à
échapper à son brûlant contact, en fermant leurs corolles et en se
cachant sous l'ombre des feuilles, qui baissent également avec
tristesse leur tige fatiguée. Les oiseaux, les insectes sont tous
endormis dans les bois; il n'y a pas un animal qui ose rester sans
abri quand la chaleur est aussi étouffante. Tout dort maintenant; le
vent même est allé se cacher dans les cavernes que nous avons vues ce
matin sur le rivage. Il n'y a que la méchante mouche qui soit
éveillée; elle ramasse les vapeurs empoisonnées pour s'en faire un
venin, et la nuit elle jette son cri de guerre; puis elle perce avec
sa lance le doux et bienfaisant sommeil: la mouche est le mauvais
esprit des ténèbres et le sommeil en est le bon. Venez, mon frère, le
capitaine l'ordonne, et vous obéissez mieux à sa voix qu'à celle de
Zéla.
Je suivis la jeune fille, en pensant qu'elle avait fait une très-jolie
description de la tribu des mouches.
Tout le monde mit pied à terre sous une verandah, et nous fûmes
conduits par de Ruyter dans l'intérieur de la maison. Une double
rangée de persiennes protégeait les appartements contre les ardeurs du
soleil, et laissait l'air et le vent circuler par les ouvertures en
toute liberté. La salle d'entrée occupait le tiers de la maison: elle
était pavée en grands carreaux de marbre blanc, et un bassin d'une
forme ovale, rempli d'eau, jetait dans l'air la fraîcheur la plus
suave.
En visitant le jardin, je découvris une citerne dont l'eau, après
avoir arrosé la terre, formait une cascade et allait sauter de rocher
en rocher, jusqu'à ce qu'elle eût atteint la rivière, dont on voyait,
des hautes fenêtres de la maison, la nappe calme et argentée.
De Ruyter avait fait creuser la montagne jusqu'à la source d'une de
ces fontaines, dont il dirigeait le cours dans ses terres.
Autour de la salle dans laquelle nous étions entrés s'étendait un
large divan garni de coussins; les murs étaient ornés d'armes
indiennes et européennes pour la chasse, mêlées à des dessins et à des
gravures de prix.
Zéla et ses femmes furent conduites dans une aile de la maison, et sur
la porte d'entrée de l'appartement qui s'y trouvait était écrit ce mot
en caractères persans: _Le Zennanah_.
--Cette désignation, nous dit de Ruyter, est une fantaisie de
l'artiste qui a peint l'intérieur de la maison; car votre Zéla est la
première femme qui entre ici.
Après avoir montré à Aston la chambre qui lui était destinée, de
Ruyter se tourna vers moi et me dit:
--Je crois, mon Trelawnay, qu'une chambre entourée de murailles ne
pourrait convenir à votre esprit errant: nous vous laisserons aller çà
et là; du reste, je sais que vous le feriez sans ou avec ma
permission. Si vous avez besoin de quelque chose, frappez dans vos
mains, et si ces besoins sont des besoins réels, ils seront à
l'instant satisfaits. Quant aux choses luxueuses, j'évite ce luxe du
climat; mais il n'est pas défendu. La défense n'atteint jamais son but
et met une valeur sur des ombres. Quand la cloche sonnera une heure,
le déjeuner sera servi dans la salle.