De Ruyter laissa le rais à bord du grab en qualité de commandant, et
quand tous les préparatifs de notre départ furent terminés, nous nous
mîmes en route.
Le personnel de la caravane se composait de de Ruyter, d'Aston, de
Zéla, accompagnée de ses femmes et de quelques Arabes de sa tribu.
Notre voyage dans l'intérieur des terres se fit sur des mulets, des
petits chevaux et des ânes. Nous suivîmes le rivage de la mer, qui
était magnifiquement tessellé d'une grande variété de coquillages de
toutes les couleurs et de toutes les formes. Je marchais aux côtés de
Zéla, qui était gracieusement assise sur un petit cheval dont elle
dirigeait vaillamment la marche.
--Chère soeur, lui dis-je, regardez la sublime beauté de ce paysage,
voyez comme les nuages gris laissent à découvert le sommet des
collines, tandis que leurs bases sont encore cachées par la vapeur:
elles ressemblent à un groupe de magnifiques îles ou à une compagnie
de cygnes noirs nageant sur un lac calme et silencieux. Quelques-unes
sont couvertes d'arbres et de buissons jusqu'à la crête, tandis que
d'autres se montrent dépouillées et flétries par les feux volcaniques.
Le sang d'une race intrépide coulait dans les veines de Zéla. Elle
avait été élevée au milieu des périls de la guerre, et ne savait point
affecter des sentiments qu'elle n'éprouvait pas. Elle traversa les
ravins, marcha le long des précipices, passa à gué les ruisseaux et
les rivières, non-seulement sans nous arrêter par une représentation
de craintes imaginaires, de larmes forcées, de prières, de cris,
d'évanouissement; mais encore en ne faisant attention aux dangers
réels des passages que pour dire de sa voix douce et mélodieuse que
les endroits que nous traversions étaient charmants aux regards, ou
bien encore elle arrêtait sa monture sur les bords d'un précipice pour
cueillir quelque fleur rare ou arracher les ondoyantes branches du
plus gracieux des arbres indiens, l'impérial mimosa, dont la
délicatesse est aussi sensible que celle de l'amour vrai, car il fuit
le toucher des mains profanes.
--Mettez cette branche fleurie dans votre turban, me dit Zéla en me
tendant une de celles qu'elle venait de cueillir, car je suis sûre que
dans ces cavernes ou dans ces abîmes il y a des ogres qui nourrissent
leurs petits avec du sang humain, et ils aiment à leur donner les
hommes jeunes et beaux. Mettez donc la branche dans votre turban, mon
frère; je vous nomme ainsi parce que vous m'avez priée de ne point
vous appeler mon maître, et ne froncez jamais vos sourcils: je n'aime
pas l'expression que cet air sévère donne à votre physionomie, il nuit
à votre beauté; le sourire vous va bien, mais ne riez pas maintenant,
prenez ma branche, elle sera pour vous un préservatif contre les
charmes de la magie.
J'acceptai en souriant les fleurs du mimosa et je les plaçai dans mon
turban.
En traversant une plaine sablonneuse, Zéla tressaillit, et sans
arrêter son cheval, qui marchait lentement, elle sauta par terre et
courut comme une biche vers une colline de sable. N'ayant jamais été
le témoin d'une adresse et d'une légèreté semblables, Zéla eut le
temps de revenir avant que l'étonnement dans lequel j'étais plongé se
fût tout à fait dissipé.
--Un ogre vous a-t-il attirée par un mauvais regard? lui dis-je en
riant.
--Oh! non, s'écria-t-elle; regardez, vous qui aimez les fleurs,
dites-moi si vous en avez jamais vu une qui soit aussi radieusement
belle que celle-ci. Sentez-la, son odeur et sa beauté sont supérieures
à celles de la rose, qui perd parfum et fraîcheur par jalousie si elle
se trouve auprès de cette invincible rivale.
Je crus un instant que Zéla était ensorcelée par l'odieuse fleur dont
elle aspirait si joyeusement la prétendue suavité. Cette fleur était
une grande branche rouge, couverte de boutons bruns, de baies jaunes,
et exhalant l'horrible odeur du musc.
--En vérité, ma chère soeur, m'écriai-je, la rose aurait autant raison
d'être jalouse que vous de craindre le voisinage de la figure de
Kamalia, votre nourrice. Cette fleur ressemble à une ronce, et son
abominable odeur me rend malade.
Je fus sans doute poussé à accueillir la fleur de Zéla avec ces rudes
paroles par l'impatience et le chagrin que me firent éprouver les
caresses dont elle couvrit la branche appuyée sur ses lèvres.
Les yeux noirs de Zéla se dilatèrent; et pendant une seconde elle me
contempla avec un étonnement plein de tristesse, puis l'éclat de son
regard se ternit, et ses longues paupières se couvrirent d'une rosée
de perles; la branche aimée s'échappa des mains de la jeune fille, sa
figure pâlit, et le son de sa voix eut la navrante tristesse du
dernier adieu qu'elle fit à son père, lorsqu'elle murmura faiblement:
--Pardonnez-moi, étranger, je ne me souvenais plus que vous n'étiez
pas né dans la tribu de mes pères. Cet arbre, que j'aime, ressemble à
celui qui abritait la tente de ma famille; il nous protégeait contre
l'ardeur du soleil, quand nous dormions sous son ombre. Nos vierges
entrelacent ses fleurs en couronne pour parer leurs fronts, et si
elles meurent, on en couvre la pierre de leurs tombeaux. Pardonnez-moi
d'avoir cueilli ce souvenir du passé, je ne puis empêcher mon coeur de
préférer cette fleur à toutes les fleurs; mais puisque vous dites
qu'elle vous rend malade, eh bien!... je ne l'aimerai plus, je ne la
cueillerai plus!... Puis, ajouta la jeune fille d'une voix entrecoupée
par les sanglots, pourquoi parerais-je mes cheveux d'une couronne de
cette fleur, puisque j'appartiens à un étranger et que mon père est
mort?
Je n'ai pas besoin de dire que non-seulement je ramassai la fleur pour
la remettre entre les mains de Zéla, mais encore je lui fis comprendre
que mon ignorance était l'excuse de ma conduite. Après avoir calmé le
chagrin de la douce et sensible enfant, je courus sur la colline,
j'arrachai l'arbre garni de ses racines, et je dis à Zéla:
--Chère soeur, j'ai dédaigné cette fleur uniquement parce que vous
avez dit du mal de la rose, la plus belle parure de nos parterres,
mais en examinant de près cet arbuste chéri (et je regardai Zéla), je
me suis assuré que la rose peut en être jalouse aussi bien que mes
compatriotes pourraient l'être de vous. Je planterai cet arbre dans le
jardin de notre habitation.
--Vous êtes bon, mon frère, me dit Zéla. Eh bien, moi, je planterai un
rosier auprès de lui, et ces deux charmantes fleurs uniront leurs
parfums. Notre affection et nos soins pour ces chers arbustes les
feront grandir, prospérer et vivre ensemble, sans rivalité jalouse. On
doit aimer sans préférence exclusive tout ce qui est beau; moi, j'aime
tous les arbres, tous les fruits et toutes les fleurs.
Malgré ces paroles joyeuses et calmes, je voyais à travers les plis
vaporeux de la légère robe de Zéla son pauvre petit coeur aussi agité
qu'un oiseau mis en cage. Pour arracher ses pensées au sujet qui
l'avait attristée, je dis en lui serrant la main:
--Vous devez être fatiguée, chère Zéla; mais ne craignez rien, voici
le dernier ruisseau que nous avons à traverser, et nous serons bientôt
dans cette magnifique plaine.
--Oh! me répondit la jeune fille, Zéla n'a jamais craint que son père
quand il était en colère, car alors ceux qui osaient regarder les
éclairs qui déchirent la nue en feu ne pouvaient soutenir le regard
de leur chef. La voix de mon père était plus forte que le bruit du
tonnerre, et sa lance plus fatale que l'éclat de la foudre. Hier au
soir, en parlant à cet homme grand qui est si doux, je croyais que
vous alliez le tuer, et je voulais vous dire de ne pas le faire, parce
que j'avais lu dans ses yeux qu'il vous aime de tout son coeur; c'est
très-mal, mon frère, de se fâcher contre ceux qui nous aiment.
--Vous voulez parler d'Aston, ma chère Zéla, mais je n'étais nullement
en colère contre lui: je l'aime beaucoup, et nous sommes les meilleurs
amis du monde; la vivacité de mes paroles était puisée dans le sujet
de notre conversation, car nous parlions des horribles cruautés qui
sont exercées dans l'île Maurice sur les pauvres esclaves.
--Je voudrais bien connaître votre langue, mon frère, j'aimerais tant
à vous écouter! Si j'avais compris vos paroles, j'aurais passé une
nuit calme; car, ignorant le sujet de votre conversation, j'ai
beaucoup pleuré, j'avais tant de chagrin de vous croire fâché contre
une personne qui vous aime!
Je rassurai bien tendrement l'adorable jeune fille, et nous reprîmes
avec joie notre route. De Ruyter vint nous rejoindre, et nous nous
trouvâmes bientôt sur une plaine élevée nommée Vacois, au milieu de
l'île. Notre montée avait été très-difficile et très-rude. Devant
nous, au centre de la plaine que nous traversions, se trouve la
montagne pyramidale dont j'ai déjà parlé, et qu'on nomme le _piton du
Milieu_. Sur notre droite s'étendaient le port et la ville de
Saint-Louis. Vers le sud, nous découvrîmes de grandes et magnifiques
plaines, dont la riche végétation se mire dans une belle rivière; et
vers le nord, d'autres plaines se penchant vers la mer: elles
paraissaient les unes arides, les autres cultivées. On distinguait çà
et là des champs de cannes à sucre, d'indigo et de riz. Du sud à
l'est, le pays volcanique et montagneux est couvert de jungles et
d'anciennes forêts, mais le nord-est est presque une surface plane.
Dans la plaine où nous nous trouvions, il y a un grand nombre de mares
d'eau qui forment de jolis lacs, et à l'époque des grandes pluies, le
débordement de ces lacs rend la plaine marécageuse et la couvre de
cannes, de roseaux et d'herbes gigantesques.
Telle était la magnifique scène qui se déroulait sous nos yeux. Le
soleil, qui s'était levé à l'est au-dessus de la montagne, dispersa
les brouillards jaunes du matin et découvrit entièrement les beautés
mystérieuses de cette île, fraîche et radieuse comme une vierge
sortant du bain.
Nous mîmes pied à terre pour nous reposer sous l'ombrage d'un groupe
de bananiers qui semblaient s'être plu à dessiner un cercle enchanté
autour d'un chêne incliné vers le lac, dont l'eau, claire et limpide
comme un diamant, avait une incommensurable profondeur. Des poissons
rouges de la Chine jouaient sur la surface de l'eau, et les
mouches-dragons rouges, vertes, jaunes et bleues volaient en
bourdonnant autour de nous.
Interrompus dans leurs ablutions matinales, le chaste pigeon ramier et
la blanche colombe s'envolaient vers les bois; la perdrix grise
courait se cacher, les oiseaux aquatiques plongeaient dans l'eau,
tandis que les perroquets jaseurs caquetaient sur les arbres comme des
femmes mariées en mauvaise humeur. Pendant le bruissement harmonieux
de ses fuites, de ses gais ramages, le nonchalant babouin au ventre
rebondi mangeait avec la gloutonne voracité d'un moine: il était
inattentif à tout ce qui ne tendait pas à gorger de bananes son
insatiable panse.