De Ruyter se rendit à bord de la corvette pour dire à son capitaine
que les Anglais avaient levé le blocus du Port-Louis. Contraints à
cette retraite par les pertes qu'ils avaient faites de leurs hommes et
de leurs bateaux, les Anglais voulaient encore avoir le temps de
rentrer à Madras avant que le sud-ouest mousson commençât à se faire
sentir. D'ailleurs, comme la flotte qui devait regagner l'Angleterre
était censée avoir passé les latitudes des îles, le but des frégates
qui bloquaient Port-Louis se trouvait atteint.
De Ruyter convint avec la corvette qu'aussitôt qu'elle aurait
renouvelé sa provision d'eau et de vivres, elle irait au Port-Louis,
et que, par la traverse sur terre, de Ruyter la rejoindrait avant son
départ pour lui donner les dépêches destinées au général français.
Cet arrangement fait, de Ruyter remonta sur le grab et nous envoyâmes
les prisonniers et les blessés sur la corvette.
--Il faut maintenant songer à nos malades, me dit de Ruyter, lorsque
le transport des étrangers fut opéré. Je vais me mettre à la recherche
de quelques logements, et vous envoyer toutes les choses dont vous
pouvez avoir besoin.
Le lendemain, de Ruyter nous quitta encore pour se rendre au
Port-Louis; mais, avant son départ, il me donna des instructions
précises sur tout ce que je devais faire pendant son absence, et il
quitta le vaisseau en nous promettant d'être rentré dans trois ou
quatre jours.
Il avait été convenu qu'après avoir chargé le grab, nous le mettrions
dans un lieu sûr, et que nous irions passer quelque temps dans la
maison de campagne de de Ruyter, car mon ami possédait des terres
considérables dans l'intérieur de l'île.
Cette île a, relativement au climat, une particularité digne de
remarque, et je n'ai jamais trouvé dans aucune autre partie de l'Inde
l'étrange bizarrerie de sa température. Généralement les îles ont sur
les côtes une atmosphère douce et fraîche, tandis que l'intérieur des
terres est chaud, malsain, excepté toutefois les hauteurs du centre de
l'île; mais, à l'île Maurice, c'est le contraire: il fait si
horriblement chaud le long de la côte entière, l'air y est si impur,
qu'à Port-Louis et dans ses environs, personne n'ose sortir pendant
six mois de l'année, tellement on est sûr de recevoir un coup de
soleil, coup de soleil fort dangereux, car d'ordinaire il amène la
frénésie, la fièvre, le choléra-morbus ou la dyssenterie. En revanche
et à la même période de l'année, dans l'intérieur de l'île, et surtout
au côté opposé au vent, l'air est doux, suave et sain.
Depuis novembre jusqu'en avril, l'air de la ville de Saint-Louis est
si insupportablement chaud, que peu de personnes, à l'exception des
esclaves, osent y rester. Les habitants assez heureux pour avoir la
liberté de choisir le lieu de leur résidence vont s'établir dans
l'intérieur de l'île. Ajoutez à ces six mois d'étouffante chaleur une
fin d'année pluvieuse, pendant que d'horribles orages ravagent les
côtes. Toujours à la même époque, l'intérieur de l'île est calme,
doucement chauffé par le soleil. J'ai été témoin de ce fait, fait
d'autant plus étrange que l'île, nous l'avons dit, n'a que dix-neuf
lieues de circonférence.
J'exécutais avec une infatigable ardeur les ordres de de Ruyter;
l'insomnie et le travail étaient pour moi un plaisir, car mon corps
était fort et mon esprit avait des ailes. Nous eûmes bientôt construit
sur le rivage des magasins en barres de bois, en planches et en
paillassons, et toutes les choses qui n'appartenaient pas au grab
furent débarquées et envoyées dans la ville sur le dos des mulets, des
buffles et des esclaves. (Je rougis d'être obligé de dire que les
esclaves sont les principales bêtes de somme de l'île Maurice).
De Ruyter avait fait de grands efforts et de grands sacrifices afin
d'obtenir des buffles et des ânes pour remplacer les esclaves dans
l'humiliante et pénible fatigue de porter des fardeaux pendant des
journées d'une chaleur insupportable. Mais la moindre indifférence,
mais le cruel égoïsme avec lesquels les propriétaires des esclaves
accueillirent les humaines propositions de de Ruyter rendirent sa
tâche difficile.
Ces trafiquants sans coeur ne veulent ni voir ni entendre parler d'un
projet qui ne tend pas à augmenter sur-le-champ leur bénéfice. Chez
eux, les organes communs de la nature sont abrutis; leur vue des
choses est rétrécie à la circonférence qu'embrasse le regard.
Ils sont semblables à la guêpe, dont l'oeil, rond comme une lentille,
grossit dans des proportions énormes le plus petit objet qui se trouve
devant lui, mais qui ne peut pas distinguer un mur d'une fleur, s'il
est éloigné d'un mètre du centre de son regard. Ces hommes stupides
voient donc les objets aussi clairement que la guêpe. Il était inutile
de leur parler d'un gain à venir, gain que la recherche des ânes et
des buffles pouvait leur produire. Ils disaient que cette recherche
était une perte de temps, et que, les esclaves étant tout prêts, il
fallait s'en servir. Quant à la souffrance de ces malheureux, elle ne
pouvait attendrir des êtres qui n'ont pas de sentiments humains. À
toutes les réflexions généreuses que fit de Ruyter, ils opposèrent
cette étrange question:
--Est-ce la loi? Je ne puis pas la trouver: elle n'est pas dans mon
livre.
Tel est, en un mot, le résumé de leurs réponses aux avocats de
l'humanité. À chaque appel, ils restent aussi sourds que des
crocodiles, et pendant que vous leur parlez de charité chrétienne, ils
fouettent ou donnent l'ordre de fouetter le dos nu d'un pauvre esclave
succombant de fatigue sous le poids d'une trop lourde charge.
J'ai vu de ces malheureux nègres couverts d'ulcères, et dont les
plaies saignantes étaient déjà à moitié dévorées par des mouches et
par des vers. C'est alors que ces infortunés appellent de tous leurs
voeux celle que les riches craignent tant: la mort, la mort qui
devient leur seul refuge, leur seule espérance, est accueillie comme
une fée bienfaisante, et, après la suprême séparation de l'âme d'avec
le corps, ce corps, masse morte et corrompue, est jeté, sans cercueil,
dans la mer ou dans un fossé. J'ai vu le dos de ces pauvres martyrs
aussi couvert de noeuds qu'un pin, et la peau en était aussi dure et
aussi rocailleuse; de cette peau, semblable à de l'écorce d'arbre, le
sang tombait goutte à goutte comme de la gomme.
Pendant que des centaines de ces malheureux travaillaient tous les
jours dans les chantiers, à Port-Louis, sous un soleil brûlant, leurs
maîtres, abrités et protégés dans l'intérieur de leurs habitations, se
plaignaient de la chaleur en faisant de temps à autre des pas de
tortue pour donner un ordre.
La pitié et la douleur que je ressentis en voyant le déplorable état
dans lequel se trouvaient les esclaves à l'île Maurice, ne pouvaient
être comparées, dans l'énergie de leur sensation, qu'à l'ardent
souhait que je fis en suppliant le ciel d'envoyer sur la tête des
oppresseurs les plus terribles malédictions. Ces monstres seront un
jour anéantis, je l'espère, et s'ils doivent être immortels, que ce
soit dans l'éternité, mais dans une éternité de souffrance. En toute
justice, le mal qu'ils ont fait aux nègres doit leur être rendu, et je
défie l'invention la plus hardie des démons d'arriver à égaler la
cruauté de ces êtres sans âme.
Quoique ce barbare traitement des esclaves ne fût pas tout à fait
aussi rigoureux dans l'intérieur de l'île, je me hâtai, le coeur plein
de dégoût, de reconquérir, en terminant mes affaires le plus
promptement possible, le bonheur d'aller chercher quelques jours de
repos sur la colline déserte et boisée que de Ruyter m'avait indiquée
comme étant le lieu de sa résidence. Je savais que là, s'il y avait du
pouvoir, la douleur de l'oppression y était non-seulement adoucie,
mais encore à peine sensible.
De Ruyter rentra au grab le troisième jour de son départ, et, quoique
actif et énergique dans toutes ses entreprises, il fut étonné de
l'extrême promptitude que nous avions mise à opérer le débarquement.
Le vaisseau qui, avec sa carène chargée et toutes voiles déployées,
était entré dans le port quelques jours auparavant à demi submergé
sous le poids de sa cargaison, flottait maintenant sur l'eau aussi
légèrement qu'une mouette endormie. Ses voiles étaient détendues, ses
mâts et ses vergues baissés et démantelés, et le grab lui-même amarré
près du rivage.
De Ruyter apprit à Aston qu'il avait obtenu la permission de le garder
avec lui, ainsi que les quatre hommes de sa frégate, et que la parole
d'honneur du jeune lieutenant était la seule chaîne qui l'attachât au
grab.
Aston parut enchanté, et serra avec une reconnaissante affection la
main de de Ruyter.
À l'arrivée de notre commandant, je traitais avec Aston la grande
question des esclaves. De Ruyter prit la parole et nous dit:
--Il y a de cela deux jours, je me rendais vers la porte d'une église
(je ne vais jamais au delà), qui, ouverte pour la première fois à la
piété des fidèles, venait d'être consacrée. J'allais donc aux environs
de cette église pour y chercher un marchand d'esclaves avec lequel
j'avais une affaire à traiter. Cet homme, qui est un misérable fripon,
ajoute à ses vices naturels celui d'être faussement religieux et
d'affecter une grande exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs
de chrétien; il pousse l'hypocrisie si loin, que, s'il restait sur le
globe en compagnie d'un seul homme dont les croyances différeraient de
celles qu'il a adoptées, il poignarderait ou brûlerait cet homme. Sa
foi est un fanatisme, un fanatisme aveugle, irréfléchi et intolérant.
Ne trouvant pas mon coquin, je m'approchai de la porte ouverte de
l'église. Un coup d'oeil dans l'intérieur me montra que les carreaux
blancs de la nef étaient obscurcis par une douzaine de prêtres noirs.
Une foule de monde venue pour voir la cérémonie encombrait l'église.
Rien ne m'intéressant, j'allais continuer mes recherches, car un
mélange d'encens, d'ail et de sueur formait une si horrible atmosphère
que, pour l'avoir respirée une seconde, j'avais déjà des nausées.
Au moment de mon départ, je fus presque coudoyé par un esclave
converti qui entrait dans l'église. Voyant à sa droite un bassin de
pierre rempli d'eau, le nègre crut que cette eau était mise là pour
servir aux ablutions; il y plongea vivement ses deux mains et lava
jusqu'aux coudes ses bras noirs et sales. Un dévot, qui s'aperçut de
cette action, frappa sur la tête du nègre penché avec une croix qu'il
tenait à la main. La croix de la rédemption servit à exécuter un
meurtre! Je frissonnai; je ne comprends pas ainsi la religion. Si
j'avais été Dieu, j'aurais foudroyé ce stupide enthousiaste. Le pauvre
nègre tomba baigné dans son sang, il n'eut même pas le temps d'exhaler
une plainte.
--Qu'a-t-on fait à ce misérable assassin? demanda Aston.
--Rien. La cérémonie ne fut pas interrompue, car un nègre n'est pas un
homme.
--C'est horrible! m'écriai-je; mais n'en parlons plus, de grâce, et
hâtons-nous d'aller établir nos quartiers sur la colline, loin des
oppresseurs et des esclaves.