XXIII

--Docteur, vous direz à Claude que je me plains de ne plus la voir! dit,

avec un sourire, Sonia qui prenait congé de Mme Ronal sur le petit

perron du dispensaire. Tantôt, j'espérais l'apercevoir en venant vous

parler.

--Elle est très occupée, en ce moment. Elle prépare une tournée de

concerts avec Rita Delviani.

--Faites-lui toutes mes amitiés. Imaginez-vous que, l'autre jour, j'ai

été sur le point de hâter le pas pour rejoindre une jeune femme qui

descendait d'une somptueuse auto de maître, près du Louvre, sur le quai.

Elle lui ressemblait, à jurer que c'était elle!... Heureusement, je me

suis arrêtée, car la jeune dame était accompagnée,--je m'en suis aperçue

à temps...--d'un beau monsieur, d'aussi haute allure que l'auto

elle-même. Racontez ma méprise à Claude... Au revoir, docteur.

--Oui, je la lui raconterai, dit Élisabeth, la voix un peu lente,--comme

si elle réfléchissait.--Toutes mes amitiés, Sonia.

La jeune Russe salua Mme Ronal de son sourire lumineux de bonté. Puis,

traversant le jardinet, elle sortit.

Sur le perron, Élisabeth était demeurée immobile. Les yeux songeurs,

elle regardait, sans les voir, des roses qui fleurissaient le petit

massif de la pelouse. Un pli creusait son front que baignait la brise,

chaude encore, du couchant.

Mais une sonnerie, brusquement, la rappela à elle-même. Dans son

cabinet, Hugaye l'attendait, avec beaucoup de travail!... Et elle s'en

alla aussitôt vers lui, sa forte volonté obligeant le cerveau à

s'absorber dans la tâche imposée.

Seulement, quand au bout d'une grande heure, tous les chiffres du

rapport furent alignés et les décisions prises, Élisabeth, repoussant

les papiers amoncelés sur le bureau devant elle, interrogea soudain:

--Hugaye, je ne veux pas vous demander de médisances... vous me

connaissez trop pour le supposer... Mais j'ai besoin d'un renseignement

qui, pour moi, est important. Aussi, je vous prie de me répondre en

toute sincérité.

Il acquiesça du geste. Un peu surpris, il attendait, étonné de

l'expression qu'avait prise le visage de la jeune femme. Un si lourd

souci semblait peser sur elle...

--Étienne, estimez-vous M. de Ryeux incapable d'une vilaine action?

--Qu'entendez-vous, madame, par une vilaine action?

--Le croyez-vous, par exemple, capable de séduire une jeune fille?

Leurs yeux se rencontrèrent. Il y eut un silence. Il n'avait pas

répondu. Elle insista, et ses traits s'altéraient plus encore:

--Étienne, la vérité... Il me la faut!

Grave, il articula:

--Je crois que, quand une femme le charme profondément, il n'existe

aucune loi qui l'empêche d'aller à elle et de tenter... tout ce qui est

en son pouvoir, pour l'avoir à lui...

--Mais il n'est pas homme... à prendre une femme de force?...

--Oh! non!... Seulement, il a le don... redoutable de l'ascendant.

--Sur certaines, oui...

--Sur presque toutes, madame.

De nouveau, tous deux se turent. Puis, brusquement, Élisabeth

interrogea:

--Pensez-vous que Claude lui plaise?... Vous les avez vus ensemble, dans

le monde, bien plus que moi!

Une contraction crispa les traits d'Étienne.

--Oui, elle lui plaît!... Comment en serait-il autrement?... Elle

ressemble si peu aux femmes qu'il a coutume de rencontrer! Il ne pouvait

manquer d'être attiré...

--Et à elle, plaît-il?... Croyez-vous?

L'étau se resserrait autour du coeur d'Élisabeth Ronal.

--Il l'intéresse...

--Il l'intéresse seulement?... Alors, si vous ne vous trompez pas, le

mal n'est peut-être pas irrémédiable encore...

Entre haut et bas, elle avait parlé, comme pour elle seule. Lui,

hésitait à poursuivre, craignant de paraître indiscret. Mais il sentait

en elle une si douloureuse anxiété, et lui aussi l'éprouvait si intense,

cette anxiété... qu'il reprit, sa réserve vaincue:

--Claude a forcément fait attention à lui, car tout l'hiver, il l'a

enveloppée de ses hommages,... de son admiration... Mais l'été va les

séparer... Et, avant même, ils vont l'être; car il part ces jours-ci,

pour une randonnée en auto dans le Midi, Dauphiné et Provence, je crois.

--Dans le Midi?... Ah!... Il part avec Mme de Ryeux?

--Oh! non!! Il part seul.

Élisabeth ne répondit pas; même à un ami tel qu'Hugaye, elle ne voulait

pas livrer le soupçon qui, impérieusement, venait de pénétrer en elle.

Raymond de Ryeux partait dans le Midi... Et Claude aussi, y allait, pour

cette tournée qu'elle avait voulue, avec Rita Delviani...

Habituée à l'empire absolu sur elle-même, elle dit simplement:

--Merci de votre confiance, Hugaye. Vous avez raison, je redoute un

fantôme... Mais, comme le prétend le docteur Delbeau, à l'égard de

Claude, je ne suis qu'une «mère poule».

Elle souriait faiblement; et Hugaye comprit qu'elle avait hâte d'être

seule.

Elle le laissa partir sans lui donner aucun rendez-vous pour la

continuation de leur travail. Une pensée prenait toute l'attention de

son cerveau:

--Il faut que je parle à Claude.

Elle était trop éclairée pour ne pas comprendre qu'une heure grave

approchait.

La jeune fille rentra tard; au moment même du repas du soir; et elles

dînèrent vite, presque silencieusement. Cela leur arrivait quand l'une

ou l'autre, ou toutes deux avaient des préoccupations absorbantes.

D'autant qu'elles possédaient une égale terreur des conversations

oiseuses; et après leurs laborieuses journées, le silence les reposait.

En arrivant, Claude avait expliqué son retard, en disant que la

répétition, pour son concert, s'était beaucoup prolongée. Elle n'en

paraissait pas fatiguée, d'ailleurs, et son visage avait un tel éclat

que Mme Ronal en fut saisie. Dans ses yeux, il y avait une sorte de

fièvre qui les faisait sombres, superbement... Mais comme elle semblait

isolée en elle-même! mangeant à peine; distraite à ce point, qu'elle ne

remarquait pas l'attention préoccupée d'Élisabeth.

Leur repas fini, elles passèrent comme de coutume dans le _studio_; mais

Claude dit aussitôt:

--Je vais, un instant, dans le jardin, Élisabeth.

Mme Ronal ne la suivit pas. Elle s'assit à sa table de travail.

Seulement, elle ne prit aucun des papiers disposés devant elle. Grave,

réfléchissant, elle suivait la lente promenade de Claude, autour du

jardinet.

Dix heures sonnaient quand la jeune fille enfin rentra, disant:

--Il fait bien lourd, ce soir!... Je me suis laissé entraîner à rester

dehors. Vous travaillez? Élisabeth. Est-ce que je vous gênerais en

faisant un peu de musique? J'ai besoin de me reposer les nerfs avec mon

violon. Je sens l'orage.

--Non, tu ne me gênes jamais... Mais avant que tu commences à jouer...

je voudrais te faire une question à laquelle je te prie de répondre en

toute franchise.

Élisabeth perçut, chez Claude, un frémissement que, tout de suite,

d'ailleurs, elle domina:

--Demandez, Élisabeth.

--Serait-il vrai que tu sois sortie en auto avec M. de Ryeux? Tu ne m'en

avais jamais parlé?...

Le visage de Claude prit, instantanément, son masque de sphinx. Mais

elle n'avait pu empêcher une fugitive rougeur de colorer, une seconde,

l'ivoire pâle de la peau.

--Je ne raconte pas tout ce que je fais, Élisabeth; surtout quand il

s'agit de choses sans intérêt.

--Ce qui te concerne m'intéresse toujours. Tu te souviens, sans doute,

que le jour où je vous ai trouvés, M. de Ryeux et toi, en train de

prendre le thé ensemble--et seuls,--je t'ai dit que je jugeais...

fâcheuses... ces petites séances...

--Et je les ai interrompues aussitôt.

--Oui; mais tu t'es arrangée pour rencontrer ailleurs M. de Ryeux. Et je

m'en étonne. Je ne comprends pas ta conduite, Claude. Pourquoi donc

étais-tu en auto avec Raymond de Ryeux?

Un silence tomba dans la pièce. Mme Ronal eut conscience que la jeune

fille hésitait sur la réponse à faire. Mais ce ne fut qu'un instant.

Jamais elle ne reculait devant la lutte; et, inconsciemment hautaine,

elle dit:

--Oh! la chose est bien simple... j'étais allée à Chantilly revoir le

Musée. J'y ai trouvé M. de Ryeux qui a été assez aimable pour

m'accompagner dans ma visite; et comme lui-même rentrait à Paris, en

auto, il m'a offert de me ramener, pour éviter la chaleur du wagon.

Voilà tout!... Les espions n'ont pu vous en dire plus long! Élisabeth.

--Jamais tu n'as été «espionnée», mon enfant. Une personne, bien

innocemment, m'a dit avoir cru te reconnaître, descendant d'une auto

privée, sur le quai du Louvre. Alors, j'ai voulu savoir, de toi, si le

fait était vrai... Car il m'étonne beaucoup... oh! oui, beaucoup!

--Pourquoi?... Vous m'avez toujours laissée libre d'agir comme je

décidais de le faire.

L'accent de Mme Ronal prit une autorité presque sévère.

--Oui; mais à la condition que tu décides... bien!... Et, en la

circonstance, tu as mal décidé! Une fille de ton âge ne circule pas

seule en auto avec un homme qui a la réputation de M. de Ryeux.

De nouveau, une rougeur monta, telle une flamme, aux joues de Claude.

Elle eut un rire bref. Un pli barrait son front, rapprochant les deux

sourcils:

--C'est sa mère elle-même qui m'a envoyée, la première, en auto avec

lui!

--Les mères ne se rendent pas toujours bien compte de ce que sont leurs

enfants; et Mme de Ryeux est incapable d'imaginer le mal!

Claude laissa tomber un geste indifférent:

--Soit!... C'est tout ce que vous vouliez me dire? Élisabeth.

--Non.

--Ah! vraiment; il y a encore autre chose?

--Oui... Tantôt, incidemment, le hasard d'une conversation m'a appris

que M. de Ryeux...

--Encore lui!

--Que M. de Ryeux partait pour une excursion en auto, dans le Midi,

Dauphiné et Provence...

--Eh bien?

Cette fois, elle était très pâle, comme si le sang eût soudain reflué au

coeur; mais les traits avaient une résolution inflexible.

--Il part dans la région où tu vas pour tes concerts. Tu le savais?

Elle inclina lentement la tête.

--Oui, il me l'a dit.

--Claude! il va te retrouver!

--Il va dans le Midi parce qu'il lui convient d'y aller.

Élisabeth l'enveloppa toute de son regard si pénétrant qu'il semblait

descendre tout droit dans l'âme qui prétendait se dérober. Une angoisse

tremblait dans sa voix, si ferme, d'ordinaire, en sa douceur.

--Claude, pour la première fois de ma vie, je doute de toi!... Je n'ai

plus confiance. Quelque chose qui ne _doit_ pas être, existe entre

Raymond de Ryeux et toi. Toutes tes paroles, assurances, dénégations,

promesses n'iraient pas contre cette certitude!

--Je ne vous en ai pas fait entendre une seule, Élisabeth,

interrompit-elle, orgueilleuse.

--Je ne t'avais jamais rien encore demandé... Tu as plu à cet homme.

Aujourd'hui, il te veut... Et soudain, il me vient la peur, la peur

horrible! qu'il ne soit arrivé à prendre ton coeur... tout au moins...

Claude ne répondit pas. Elle semblait regarder en elle-même... si

profondément!...

--Claude, tu l'aimes!...

Lentement, elle articula, comme si elle déchiffrait un mystère dans son

âme:

--Non... je ne le crois pas... mais j'aime qu'il m'aime... j'aime...

--Quoi?

--J'aime à le sentir ivre de moi, à me sentir toute-puissante sur lui...

Et aussi...

Elle parlait avec le même accent; mais une sorte de désespoir farouche

assourdissait tragiquement sa voix.

--... Et aussi, j'aime à me sentir brûlée par son amour... J'aime la

morsure et la caresse de son baiser...

--De son baiser!... Claude, oh! Claude, tu ne vas pas me dire que tu es

sa maîtresse!

Il y avait une épouvante dans les yeux d'Élisabeth.

--Je ne suis pas sa maîtresse!... Mais si je voulais... je serais sa

femme...

--Il t'a dit cela pour te vaincre! Et tu as pu croire ce mensonge?...

Comme le ferait une naïve pensionnaire!... Toi! qui connais déjà la vie,

autant qu'une femme...

Claude secouait la tête.

--Vous vous trompez... C'est la vérité absolue... Vous avez raison,

Élisabeth, il me veut... Et pour m'avoir, il est prêt à tout... même au

divorce...

--Et tu chasserais une femme de chez elle pour prendre sa place?...

Mais, Claude, dans quel bas-fond es-tu tombée?

Sans bouger, droite devant la table de travail qu'Élisabeth n'avait pas

quittée, Claude, d'un geste douloureux, tordait ses mains, serrées l'une

contre l'autre.

--Oui, tout cela est misérable et laid!... Ah! vous pouvez me mépriser,

Élisabeth... Autant que je me méprise moi-même; car cette place, dont

vous parlez... si elle me tentait... pardonnez-moi! Élisabeth... eh

bien, je la prendrais, sans remords, ni pitié... Mais elle ne me tente

pas!... Je ne veux pas du personnage de poupée de salon... J'aime ma vie

d'artiste, libre, grisante, si intéressante! A moi seule, je devrai la

fortune... Je ne serai pas la femme de M. de Ryeux...

Élisabeth passa la main sur son front; à mesure que Claude cédait à

l'élan qui la soulevait, elle devenait calme, avec ce regard clair et

profond qu'elle avait près de ses malades, à l'heure suprême du danger.

--Tu ne veux être ni sa femme, ni sa maîtresse... Alors... alors je ne

comprends plus... Je me demande quel abominable jeu, tu joues avec cet

homme!

--Ah! si c'était un jeu!... Mais, pour moi, Élisabeth, c'est un drame,

terrible et enivrant, qui fait de moi une créature grisée...

--Claude, tu me dis que tu n'es pas sa maîtresse... Peut-être, c'est

vrai... Tu ne l'es pas encore... Mais, fatalement, tu le seras, si tu

t'abandonnes ainsi!

--Non, car je ne veux pas l'être!

--Tu ne _veux_ pas!... Mais tu oublies donc qu'il suffit d'une minute de

défaillance de ta volonté, de tes nerfs, pour que l'irréparable

s'accomplisse... Et alors?

--Alors?... Je ferai comme tant d'autres malheureuses, je paierai ma

lâcheté. A l'avance, j'accepte le prix de la dette, si dur soit-il. Je

l'aurai mérité. Et peut-être alors, je redeviendrai vaillante.

Aujourd'hui, je ne suis plus qu'une feuille balayée par un vent de

tempête... Je ne raisonne plus... Je vis dans l'heure présente. La

première fois que, par surprise, ses lèvres ont pris les miennes... ces

lèvres, je les ai mordues... pour me défendre... Et maintenant!... Ah!

par quel sortilège a-t-il pu vaincre ainsi ma volonté!

Dans son souvenir, se dressait l'image de la forêt, lumineuse et

odorante, où l'auto, un moment, les avait arrêtés. Elle entendait un

homme, heureux selon le monde, lui découvrir soudain la misère de sa

vie, sans bonheur, sans amour, aussi dévastée qu'une terre maudite...

Alors pour cet homme, moralement dénué, autant que les plus pauvres à

qui elle faisait l'aumône, elle avait senti une infinie pitié; et sans

qu'elle sût comment, dans un instinctif élan, elle avait penché ses

lèvres sur la bouche altérée qui implorait le viatique de son baiser;

comme l'être tout entier appelait le viatique de son amour.

Mais après,... après, il n'y avait plus eu que de la pitié dans

l'abandon qui la livrait à la caresse délicieuse. Et Élisabeth avait

raison de lui répondre:

--Ce sortilège, c'est ta faiblesse, ta sensualité!...

--Élisabeth, vous ne savez pas ce que c'est d'être attirée par un être

brûlé de passion... Vous êtes sage...

D'un geste impérieux, Mme Ronal l'arrêta.

--Tais-toi... Tu parles de ce que tu ignores! Moi aussi, j'ai eu vingt

ans... Moi aussi, j'ai été folle d'un homme qui était un misérable...

Moi aussi, j'ai connu les baisers qui donnent la sensation d'un néant

divin... Et plus encore que toi... puisque j'ai été l'épouse d'un être

qui vivait pour la volupté... Ah! quelle boue, tu me fais remuer là!

Mais il faut bien te sauver, toi, ma «petite»... Oui, je sais ce que tu

éprouves... De plus que toi, je connais les lendemains des ivresses qui

sont des hontes... Mon excuse de les avoir subies, c'est que j'étais

bien jeune, une pauvre enfant, que personne n'avait éclairée... Toi, tu

es habituée à regarder la vie en face... Tu n'ignores pas ce qu'elle

est... ce qu'elle apporte aux êtres qui ne peuvent s'aimer qu'en cachant

leur amour. C'est pour cela que tu peux, que tu dois lutter contre le

danger...

--Lutter... A quoi bon? Je sens que je serai vaincue. Je suis emportée

sur un chemin qui me ramène en bas... où est ma place...

--Claude!... oh! Claude!...

--Il ne sert à rien, Élisabeth, de chercher à se créer une nature autre

que la sienne. Après vous, en écolière docile, j'ai répété des leçons,

obéi à des commandements auxquels je m'imaginais croire... auxquels je

ne croyais pas!... Savez-vous quand j'ai entrevu tout cela pour la

première fois?... C'est ce dernier été, dans mes longues courses

solitaires, à Landemer... J'étais sans vous, sans la protection de votre

influence. Alors le renoncement, l'austère idéal que vous m'aviez montré

m'est apparu comme une duperie. J'ai compris que, de tout mon être, je

voulais impérieusement jouir de la vie, de la vie ardente qui affole,

qui brûle, qui dévore... mais qui vaut seule d'être vécue!... Dans cette

enveloppe de sagesse que vous vous appliquiez à me donner, j'étouffais,

comme on étouffe dans un vêtement qui n'est pas à votre taille... Eh

bien, ce vêtement, je n'ai plus le courage de le porter... Vous avez,

ma pauvre grande amie, essayé de me façonner à votre image... Mais le

modèle était, pour moi, trop difficile à atteindre... Je n'étais pas de

force!...

Sa voix se brisa. Elle était haletante de la violence froide et

désespérée avec laquelle elle avait parlé.

Élisabeth la contemplait.

--Claude, c'est toi, toi ma fille, qui oses dire de pareilles lâchetés!

--Ah! c'est que je ne suis pas votre _vraie_ fille, Élisabeth... Je suis

l'enfant de la pauvre femme que vous avez si généreusement aimée... qui

a connu, comme moi, l'irrésistible soif de vivre pleinement la vie...

--Et qui en est morte!... Ton excuse, Claude, ma pauvre petite Claude,

c'est qu'elle a dû te léguer les folles aspirations qui ont fait son

malheur... Tu n'es pas tout à fait responsable... quoique tu aies grandi

dans un milieu bien autre que le sien, le sien si bohème! où rien ne lui

avait appris le sens du devoir... Mais...

Élisabeth s'arrêta. Son visage altéré prenait tout à coup une sorte de

gravité douloureuse... Claude, saisie, l'interrogeait de ses prunelles

brûlantes.

Des secondes s'enfuirent. La jeune femme semblait réfléchir. Puis, tout

à coup, comme si elle eût été résolue enfin, elle acheva, avec une sorte

d'effort:

--Mais... c'est que tu es aussi la fille d'un homme qui vivait pour

l'amour.

Frémissante, Claude se pencha vers Mme Ronal.

--Élisabeth! oh! Élisabeth... qu'est-ce que vous voulez dire! Mon père

n'était-il pas, au contraire, un être si sage,... si paisible, que ma

pauvre maman s'est trouvée glacée près de lui... qui ne savait pas lui

faire aimer leur monotone vie?...

Encore un silence... Un silence lourd de tout ce qu'enfermaient deux

pensées...

--Ce n'est pas ton père, celui-là... Tu... tu es la fille du prince

Michel Démerowsky... Un séduisant homme de plaisir, un vrai frère de

Raymond de Ryeux! Un Russe qui a follement adoré ta mère... Et puis, qui

l'a torturée... et finalement, abandonnée avec toi, leur enfant...

Dans les prunelles de Claude, devenues immenses, il y avait de

l'épouvante et de l'horreur. D'un ton d'enfant, inconnu à ses lèvres,

elle murmura:

--Élisabeth, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, ce que vous dites là?...

C'est pour me punir...

--Oh! Claude, me crois-tu capable de calomnier une morte que j'ai aimée

comme une petite soeur très chère... Tant qu'il a été possible, j'ai

laissé cette cruelle vérité dans l'ombre, afin que tu l'ignores... aussi

longtemps que tu le pourrais. Mais soudain, ce soir, j'ai eu la

certitude que tu arrivais à une heure si grave, qu'il fallait que tu

saches... Écoute, mon enfant...

--Quoi?... Oh! Élisabeth, qu'allez-vous encore me révéler?... Je vous en

supplie; ne me faites plus de mal...

Avec toute sa pitié, Mme Ronal regardait le visage décoloré de Claude.

--Je ne veux pas te faire de mal, ma pauvre petite... Je veux seulement

essayer de te sauver... Et aussi, j'obéis à ta mère... Quand elle est

venue se réfugier près de moi, fuyant la Russie où elle avait tant

souffert, elle était déjà très malade, tuée par le chagrin, le dégoût de

la vie qu'elle s'était faite... et dont elle voulait à tout prix te

garder... Elle avait le pressentiment que tu lui ressemblerais... Puis

aussi, peut-être, à ton père... Alors...

--Alors?... Élisabeth...

--Alors... quelques jours avant sa mort, un soir que nous parlions de

toi, elle m'a dit que si la fatalité voulait que toi, «sa petite», tu te

trouves devant un péril comme celui qu'elle a connu... alors je te donne

à lire son journal et toutes les lettres qu'elle m'a écrites, racontant

son roman de cinq années. Avec ces papiers, il y a une lettre close,

qu'elle a écrite pour toi, à lire, quand tu connaîtrais son journal...

Claude, ce soir, il me semble qu'il faut que je te donne tout cela...

comme elle l'a désiré...

Claude inclina lentement la tête. Ses traits étaient devenus rigides

comme s'ils eussent été taillés dans le marbre. La voix sourde, elle

articula:

--Oui... Donnez, Élisabeth...

Mme Ronal s'était levée et passait dans son cabinet. Quand elle rentra,

Claude n'avait pas fait un mouvement. Son regard, tourné vers

l'invisible, demeurait attaché sur le ciel obscur, lourd d'orage, que

découvrait la fenêtre ouverte.

Mme Ronal lui tendit la grande enveloppe fermée par un cachet, sur

laquelle une écriture tremblée avait tracé: «Pour ma fille...»

Une seconde, toutes deux se regardèrent, leurs âmes soudain rapprochées,

ainsi qu'aux jours de jadis,--comme elles ne l'avaient pas été depuis

bien des mois...

Tout bas, Claude dit:

--Élisabeth, avec tout ce qu'il y a de meilleur en moi, je regrette le

mal que je vous fais... Pour vous l'éviter, j'avais décidé que je vous

cacherais la vérité... Mais j'éprouvais une telle horreur de vous

mentir... de voler votre estime que... je ne _peux_ pas regretter vos

questions qui m'ont amenée à vous avouer... ce qui est... Je vous

demande pardon, Élisabeth...

La jeune femme eut un geste d'infini détachement. Elle semblait épuisée.

--Oh! moi!... qu'est-ce que cela fait! C'est toi seule qui importes!...

Va lire ces pages, ma petite... Après, tu décideras de toi-même.

Et d'un geste pareil à une bénédiction, sa main effleura le front de

Claude...

Celle-ci prit l'enveloppe et sortit.

Le chemin qui descend · 第 28 / 31 题