--Docteur, vous direz à Claude que je me plains de ne plus la voir! dit,
avec un sourire, Sonia qui prenait congé de Mme Ronal sur le petit
perron du dispensaire. Tantôt, j'espérais l'apercevoir en venant vous
parler.
--Elle est très occupée, en ce moment. Elle prépare une tournée de
concerts avec Rita Delviani.
--Faites-lui toutes mes amitiés. Imaginez-vous que, l'autre jour, j'ai
été sur le point de hâter le pas pour rejoindre une jeune femme qui
descendait d'une somptueuse auto de maître, près du Louvre, sur le quai.
Elle lui ressemblait, à jurer que c'était elle!... Heureusement, je me
suis arrêtée, car la jeune dame était accompagnée,--je m'en suis aperçue
à temps...--d'un beau monsieur, d'aussi haute allure que l'auto
elle-même. Racontez ma méprise à Claude... Au revoir, docteur.
--Oui, je la lui raconterai, dit Élisabeth, la voix un peu lente,--comme
si elle réfléchissait.--Toutes mes amitiés, Sonia.
La jeune Russe salua Mme Ronal de son sourire lumineux de bonté. Puis,
traversant le jardinet, elle sortit.
Sur le perron, Élisabeth était demeurée immobile. Les yeux songeurs,
elle regardait, sans les voir, des roses qui fleurissaient le petit
massif de la pelouse. Un pli creusait son front que baignait la brise,
chaude encore, du couchant.
Mais une sonnerie, brusquement, la rappela à elle-même. Dans son
cabinet, Hugaye l'attendait, avec beaucoup de travail!... Et elle s'en
alla aussitôt vers lui, sa forte volonté obligeant le cerveau à
s'absorber dans la tâche imposée.
Seulement, quand au bout d'une grande heure, tous les chiffres du
rapport furent alignés et les décisions prises, Élisabeth, repoussant
les papiers amoncelés sur le bureau devant elle, interrogea soudain:
--Hugaye, je ne veux pas vous demander de médisances... vous me
connaissez trop pour le supposer... Mais j'ai besoin d'un renseignement
qui, pour moi, est important. Aussi, je vous prie de me répondre en
toute sincérité.
Il acquiesça du geste. Un peu surpris, il attendait, étonné de
l'expression qu'avait prise le visage de la jeune femme. Un si lourd
souci semblait peser sur elle...
--Étienne, estimez-vous M. de Ryeux incapable d'une vilaine action?
--Qu'entendez-vous, madame, par une vilaine action?
--Le croyez-vous, par exemple, capable de séduire une jeune fille?
Leurs yeux se rencontrèrent. Il y eut un silence. Il n'avait pas
répondu. Elle insista, et ses traits s'altéraient plus encore:
--Étienne, la vérité... Il me la faut!
Grave, il articula:
--Je crois que, quand une femme le charme profondément, il n'existe
aucune loi qui l'empêche d'aller à elle et de tenter... tout ce qui est
en son pouvoir, pour l'avoir à lui...
--Mais il n'est pas homme... à prendre une femme de force?...
--Oh! non!... Seulement, il a le don... redoutable de l'ascendant.
--Sur certaines, oui...
--Sur presque toutes, madame.
De nouveau, tous deux se turent. Puis, brusquement, Élisabeth
interrogea:
--Pensez-vous que Claude lui plaise?... Vous les avez vus ensemble, dans
le monde, bien plus que moi!
Une contraction crispa les traits d'Étienne.
--Oui, elle lui plaît!... Comment en serait-il autrement?... Elle
ressemble si peu aux femmes qu'il a coutume de rencontrer! Il ne pouvait
manquer d'être attiré...
--Et à elle, plaît-il?... Croyez-vous?
L'étau se resserrait autour du coeur d'Élisabeth Ronal.
--Il l'intéresse...
--Il l'intéresse seulement?... Alors, si vous ne vous trompez pas, le
mal n'est peut-être pas irrémédiable encore...
Entre haut et bas, elle avait parlé, comme pour elle seule. Lui,
hésitait à poursuivre, craignant de paraître indiscret. Mais il sentait
en elle une si douloureuse anxiété, et lui aussi l'éprouvait si intense,
cette anxiété... qu'il reprit, sa réserve vaincue:
--Claude a forcément fait attention à lui, car tout l'hiver, il l'a
enveloppée de ses hommages,... de son admiration... Mais l'été va les
séparer... Et, avant même, ils vont l'être; car il part ces jours-ci,
pour une randonnée en auto dans le Midi, Dauphiné et Provence, je crois.
--Dans le Midi?... Ah!... Il part avec Mme de Ryeux?
--Oh! non!! Il part seul.
Élisabeth ne répondit pas; même à un ami tel qu'Hugaye, elle ne voulait
pas livrer le soupçon qui, impérieusement, venait de pénétrer en elle.
Raymond de Ryeux partait dans le Midi... Et Claude aussi, y allait, pour
cette tournée qu'elle avait voulue, avec Rita Delviani...
Habituée à l'empire absolu sur elle-même, elle dit simplement:
--Merci de votre confiance, Hugaye. Vous avez raison, je redoute un
fantôme... Mais, comme le prétend le docteur Delbeau, à l'égard de
Claude, je ne suis qu'une «mère poule».
Elle souriait faiblement; et Hugaye comprit qu'elle avait hâte d'être
seule.
Elle le laissa partir sans lui donner aucun rendez-vous pour la
continuation de leur travail. Une pensée prenait toute l'attention de
son cerveau:
--Il faut que je parle à Claude.
Elle était trop éclairée pour ne pas comprendre qu'une heure grave
approchait.
La jeune fille rentra tard; au moment même du repas du soir; et elles
dînèrent vite, presque silencieusement. Cela leur arrivait quand l'une
ou l'autre, ou toutes deux avaient des préoccupations absorbantes.
D'autant qu'elles possédaient une égale terreur des conversations
oiseuses; et après leurs laborieuses journées, le silence les reposait.
En arrivant, Claude avait expliqué son retard, en disant que la
répétition, pour son concert, s'était beaucoup prolongée. Elle n'en
paraissait pas fatiguée, d'ailleurs, et son visage avait un tel éclat
que Mme Ronal en fut saisie. Dans ses yeux, il y avait une sorte de
fièvre qui les faisait sombres, superbement... Mais comme elle semblait
isolée en elle-même! mangeant à peine; distraite à ce point, qu'elle ne
remarquait pas l'attention préoccupée d'Élisabeth.
Leur repas fini, elles passèrent comme de coutume dans le _studio_; mais
Claude dit aussitôt:
--Je vais, un instant, dans le jardin, Élisabeth.
Mme Ronal ne la suivit pas. Elle s'assit à sa table de travail.
Seulement, elle ne prit aucun des papiers disposés devant elle. Grave,
réfléchissant, elle suivait la lente promenade de Claude, autour du
jardinet.
Dix heures sonnaient quand la jeune fille enfin rentra, disant:
--Il fait bien lourd, ce soir!... Je me suis laissé entraîner à rester
dehors. Vous travaillez? Élisabeth. Est-ce que je vous gênerais en
faisant un peu de musique? J'ai besoin de me reposer les nerfs avec mon
violon. Je sens l'orage.
--Non, tu ne me gênes jamais... Mais avant que tu commences à jouer...
je voudrais te faire une question à laquelle je te prie de répondre en
toute franchise.
Élisabeth perçut, chez Claude, un frémissement que, tout de suite,
d'ailleurs, elle domina:
--Demandez, Élisabeth.
--Serait-il vrai que tu sois sortie en auto avec M. de Ryeux? Tu ne m'en
avais jamais parlé?...
Le visage de Claude prit, instantanément, son masque de sphinx. Mais
elle n'avait pu empêcher une fugitive rougeur de colorer, une seconde,
l'ivoire pâle de la peau.
--Je ne raconte pas tout ce que je fais, Élisabeth; surtout quand il
s'agit de choses sans intérêt.
--Ce qui te concerne m'intéresse toujours. Tu te souviens, sans doute,
que le jour où je vous ai trouvés, M. de Ryeux et toi, en train de
prendre le thé ensemble--et seuls,--je t'ai dit que je jugeais...
fâcheuses... ces petites séances...
--Et je les ai interrompues aussitôt.
--Oui; mais tu t'es arrangée pour rencontrer ailleurs M. de Ryeux. Et je
m'en étonne. Je ne comprends pas ta conduite, Claude. Pourquoi donc
étais-tu en auto avec Raymond de Ryeux?
Un silence tomba dans la pièce. Mme Ronal eut conscience que la jeune
fille hésitait sur la réponse à faire. Mais ce ne fut qu'un instant.
Jamais elle ne reculait devant la lutte; et, inconsciemment hautaine,
elle dit:
--Oh! la chose est bien simple... j'étais allée à Chantilly revoir le
Musée. J'y ai trouvé M. de Ryeux qui a été assez aimable pour
m'accompagner dans ma visite; et comme lui-même rentrait à Paris, en
auto, il m'a offert de me ramener, pour éviter la chaleur du wagon.
Voilà tout!... Les espions n'ont pu vous en dire plus long! Élisabeth.
--Jamais tu n'as été «espionnée», mon enfant. Une personne, bien
innocemment, m'a dit avoir cru te reconnaître, descendant d'une auto
privée, sur le quai du Louvre. Alors, j'ai voulu savoir, de toi, si le
fait était vrai... Car il m'étonne beaucoup... oh! oui, beaucoup!
--Pourquoi?... Vous m'avez toujours laissée libre d'agir comme je
décidais de le faire.
L'accent de Mme Ronal prit une autorité presque sévère.
--Oui; mais à la condition que tu décides... bien!... Et, en la
circonstance, tu as mal décidé! Une fille de ton âge ne circule pas
seule en auto avec un homme qui a la réputation de M. de Ryeux.
De nouveau, une rougeur monta, telle une flamme, aux joues de Claude.
Elle eut un rire bref. Un pli barrait son front, rapprochant les deux
sourcils:
--C'est sa mère elle-même qui m'a envoyée, la première, en auto avec
lui!
--Les mères ne se rendent pas toujours bien compte de ce que sont leurs
enfants; et Mme de Ryeux est incapable d'imaginer le mal!
Claude laissa tomber un geste indifférent:
--Soit!... C'est tout ce que vous vouliez me dire? Élisabeth.
--Non.
--Ah! vraiment; il y a encore autre chose?
--Oui... Tantôt, incidemment, le hasard d'une conversation m'a appris
que M. de Ryeux...
--Encore lui!
--Que M. de Ryeux partait pour une excursion en auto, dans le Midi,
Dauphiné et Provence...
--Eh bien?
Cette fois, elle était très pâle, comme si le sang eût soudain reflué au
coeur; mais les traits avaient une résolution inflexible.
--Il part dans la région où tu vas pour tes concerts. Tu le savais?
Elle inclina lentement la tête.
--Oui, il me l'a dit.
--Claude! il va te retrouver!
--Il va dans le Midi parce qu'il lui convient d'y aller.
Élisabeth l'enveloppa toute de son regard si pénétrant qu'il semblait
descendre tout droit dans l'âme qui prétendait se dérober. Une angoisse
tremblait dans sa voix, si ferme, d'ordinaire, en sa douceur.
--Claude, pour la première fois de ma vie, je doute de toi!... Je n'ai
plus confiance. Quelque chose qui ne _doit_ pas être, existe entre
Raymond de Ryeux et toi. Toutes tes paroles, assurances, dénégations,
promesses n'iraient pas contre cette certitude!
--Je ne vous en ai pas fait entendre une seule, Élisabeth,
interrompit-elle, orgueilleuse.
--Je ne t'avais jamais rien encore demandé... Tu as plu à cet homme.
Aujourd'hui, il te veut... Et soudain, il me vient la peur, la peur
horrible! qu'il ne soit arrivé à prendre ton coeur... tout au moins...
Claude ne répondit pas. Elle semblait regarder en elle-même... si
profondément!...
--Claude, tu l'aimes!...
Lentement, elle articula, comme si elle déchiffrait un mystère dans son
âme:
--Non... je ne le crois pas... mais j'aime qu'il m'aime... j'aime...
--Quoi?
--J'aime à le sentir ivre de moi, à me sentir toute-puissante sur lui...
Et aussi...
Elle parlait avec le même accent; mais une sorte de désespoir farouche
assourdissait tragiquement sa voix.
--... Et aussi, j'aime à me sentir brûlée par son amour... J'aime la
morsure et la caresse de son baiser...
--De son baiser!... Claude, oh! Claude, tu ne vas pas me dire que tu es
sa maîtresse!
Il y avait une épouvante dans les yeux d'Élisabeth.
--Je ne suis pas sa maîtresse!... Mais si je voulais... je serais sa
femme...
--Il t'a dit cela pour te vaincre! Et tu as pu croire ce mensonge?...
Comme le ferait une naïve pensionnaire!... Toi! qui connais déjà la vie,
autant qu'une femme...
Claude secouait la tête.
--Vous vous trompez... C'est la vérité absolue... Vous avez raison,
Élisabeth, il me veut... Et pour m'avoir, il est prêt à tout... même au
divorce...
--Et tu chasserais une femme de chez elle pour prendre sa place?...
Mais, Claude, dans quel bas-fond es-tu tombée?
Sans bouger, droite devant la table de travail qu'Élisabeth n'avait pas
quittée, Claude, d'un geste douloureux, tordait ses mains, serrées l'une
contre l'autre.
--Oui, tout cela est misérable et laid!... Ah! vous pouvez me mépriser,
Élisabeth... Autant que je me méprise moi-même; car cette place, dont
vous parlez... si elle me tentait... pardonnez-moi! Élisabeth... eh
bien, je la prendrais, sans remords, ni pitié... Mais elle ne me tente
pas!... Je ne veux pas du personnage de poupée de salon... J'aime ma vie
d'artiste, libre, grisante, si intéressante! A moi seule, je devrai la
fortune... Je ne serai pas la femme de M. de Ryeux...
Élisabeth passa la main sur son front; à mesure que Claude cédait à
l'élan qui la soulevait, elle devenait calme, avec ce regard clair et
profond qu'elle avait près de ses malades, à l'heure suprême du danger.
--Tu ne veux être ni sa femme, ni sa maîtresse... Alors... alors je ne
comprends plus... Je me demande quel abominable jeu, tu joues avec cet
homme!
--Ah! si c'était un jeu!... Mais, pour moi, Élisabeth, c'est un drame,
terrible et enivrant, qui fait de moi une créature grisée...
--Claude, tu me dis que tu n'es pas sa maîtresse... Peut-être, c'est
vrai... Tu ne l'es pas encore... Mais, fatalement, tu le seras, si tu
t'abandonnes ainsi!
--Non, car je ne veux pas l'être!
--Tu ne _veux_ pas!... Mais tu oublies donc qu'il suffit d'une minute de
défaillance de ta volonté, de tes nerfs, pour que l'irréparable
s'accomplisse... Et alors?
--Alors?... Je ferai comme tant d'autres malheureuses, je paierai ma
lâcheté. A l'avance, j'accepte le prix de la dette, si dur soit-il. Je
l'aurai mérité. Et peut-être alors, je redeviendrai vaillante.
Aujourd'hui, je ne suis plus qu'une feuille balayée par un vent de
tempête... Je ne raisonne plus... Je vis dans l'heure présente. La
première fois que, par surprise, ses lèvres ont pris les miennes... ces
lèvres, je les ai mordues... pour me défendre... Et maintenant!... Ah!
par quel sortilège a-t-il pu vaincre ainsi ma volonté!
Dans son souvenir, se dressait l'image de la forêt, lumineuse et
odorante, où l'auto, un moment, les avait arrêtés. Elle entendait un
homme, heureux selon le monde, lui découvrir soudain la misère de sa
vie, sans bonheur, sans amour, aussi dévastée qu'une terre maudite...
Alors pour cet homme, moralement dénué, autant que les plus pauvres à
qui elle faisait l'aumône, elle avait senti une infinie pitié; et sans
qu'elle sût comment, dans un instinctif élan, elle avait penché ses
lèvres sur la bouche altérée qui implorait le viatique de son baiser;
comme l'être tout entier appelait le viatique de son amour.
Mais après,... après, il n'y avait plus eu que de la pitié dans
l'abandon qui la livrait à la caresse délicieuse. Et Élisabeth avait
raison de lui répondre:
--Ce sortilège, c'est ta faiblesse, ta sensualité!...
--Élisabeth, vous ne savez pas ce que c'est d'être attirée par un être
brûlé de passion... Vous êtes sage...
D'un geste impérieux, Mme Ronal l'arrêta.
--Tais-toi... Tu parles de ce que tu ignores! Moi aussi, j'ai eu vingt
ans... Moi aussi, j'ai été folle d'un homme qui était un misérable...
Moi aussi, j'ai connu les baisers qui donnent la sensation d'un néant
divin... Et plus encore que toi... puisque j'ai été l'épouse d'un être
qui vivait pour la volupté... Ah! quelle boue, tu me fais remuer là!
Mais il faut bien te sauver, toi, ma «petite»... Oui, je sais ce que tu
éprouves... De plus que toi, je connais les lendemains des ivresses qui
sont des hontes... Mon excuse de les avoir subies, c'est que j'étais
bien jeune, une pauvre enfant, que personne n'avait éclairée... Toi, tu
es habituée à regarder la vie en face... Tu n'ignores pas ce qu'elle
est... ce qu'elle apporte aux êtres qui ne peuvent s'aimer qu'en cachant
leur amour. C'est pour cela que tu peux, que tu dois lutter contre le
danger...
--Lutter... A quoi bon? Je sens que je serai vaincue. Je suis emportée
sur un chemin qui me ramène en bas... où est ma place...
--Claude!... oh! Claude!...
--Il ne sert à rien, Élisabeth, de chercher à se créer une nature autre
que la sienne. Après vous, en écolière docile, j'ai répété des leçons,
obéi à des commandements auxquels je m'imaginais croire... auxquels je
ne croyais pas!... Savez-vous quand j'ai entrevu tout cela pour la
première fois?... C'est ce dernier été, dans mes longues courses
solitaires, à Landemer... J'étais sans vous, sans la protection de votre
influence. Alors le renoncement, l'austère idéal que vous m'aviez montré
m'est apparu comme une duperie. J'ai compris que, de tout mon être, je
voulais impérieusement jouir de la vie, de la vie ardente qui affole,
qui brûle, qui dévore... mais qui vaut seule d'être vécue!... Dans cette
enveloppe de sagesse que vous vous appliquiez à me donner, j'étouffais,
comme on étouffe dans un vêtement qui n'est pas à votre taille... Eh
bien, ce vêtement, je n'ai plus le courage de le porter... Vous avez,
ma pauvre grande amie, essayé de me façonner à votre image... Mais le
modèle était, pour moi, trop difficile à atteindre... Je n'étais pas de
force!...
Sa voix se brisa. Elle était haletante de la violence froide et
désespérée avec laquelle elle avait parlé.
Élisabeth la contemplait.
--Claude, c'est toi, toi ma fille, qui oses dire de pareilles lâchetés!
--Ah! c'est que je ne suis pas votre _vraie_ fille, Élisabeth... Je suis
l'enfant de la pauvre femme que vous avez si généreusement aimée... qui
a connu, comme moi, l'irrésistible soif de vivre pleinement la vie...
--Et qui en est morte!... Ton excuse, Claude, ma pauvre petite Claude,
c'est qu'elle a dû te léguer les folles aspirations qui ont fait son
malheur... Tu n'es pas tout à fait responsable... quoique tu aies grandi
dans un milieu bien autre que le sien, le sien si bohème! où rien ne lui
avait appris le sens du devoir... Mais...
Élisabeth s'arrêta. Son visage altéré prenait tout à coup une sorte de
gravité douloureuse... Claude, saisie, l'interrogeait de ses prunelles
brûlantes.
Des secondes s'enfuirent. La jeune femme semblait réfléchir. Puis, tout
à coup, comme si elle eût été résolue enfin, elle acheva, avec une sorte
d'effort:
--Mais... c'est que tu es aussi la fille d'un homme qui vivait pour
l'amour.
Frémissante, Claude se pencha vers Mme Ronal.
--Élisabeth! oh! Élisabeth... qu'est-ce que vous voulez dire! Mon père
n'était-il pas, au contraire, un être si sage,... si paisible, que ma
pauvre maman s'est trouvée glacée près de lui... qui ne savait pas lui
faire aimer leur monotone vie?...
Encore un silence... Un silence lourd de tout ce qu'enfermaient deux
pensées...
--Ce n'est pas ton père, celui-là... Tu... tu es la fille du prince
Michel Démerowsky... Un séduisant homme de plaisir, un vrai frère de
Raymond de Ryeux! Un Russe qui a follement adoré ta mère... Et puis, qui
l'a torturée... et finalement, abandonnée avec toi, leur enfant...
Dans les prunelles de Claude, devenues immenses, il y avait de
l'épouvante et de l'horreur. D'un ton d'enfant, inconnu à ses lèvres,
elle murmura:
--Élisabeth, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, ce que vous dites là?...
C'est pour me punir...
--Oh! Claude, me crois-tu capable de calomnier une morte que j'ai aimée
comme une petite soeur très chère... Tant qu'il a été possible, j'ai
laissé cette cruelle vérité dans l'ombre, afin que tu l'ignores... aussi
longtemps que tu le pourrais. Mais soudain, ce soir, j'ai eu la
certitude que tu arrivais à une heure si grave, qu'il fallait que tu
saches... Écoute, mon enfant...
--Quoi?... Oh! Élisabeth, qu'allez-vous encore me révéler?... Je vous en
supplie; ne me faites plus de mal...
Avec toute sa pitié, Mme Ronal regardait le visage décoloré de Claude.
--Je ne veux pas te faire de mal, ma pauvre petite... Je veux seulement
essayer de te sauver... Et aussi, j'obéis à ta mère... Quand elle est
venue se réfugier près de moi, fuyant la Russie où elle avait tant
souffert, elle était déjà très malade, tuée par le chagrin, le dégoût de
la vie qu'elle s'était faite... et dont elle voulait à tout prix te
garder... Elle avait le pressentiment que tu lui ressemblerais... Puis
aussi, peut-être, à ton père... Alors...
--Alors?... Élisabeth...
--Alors... quelques jours avant sa mort, un soir que nous parlions de
toi, elle m'a dit que si la fatalité voulait que toi, «sa petite», tu te
trouves devant un péril comme celui qu'elle a connu... alors je te donne
à lire son journal et toutes les lettres qu'elle m'a écrites, racontant
son roman de cinq années. Avec ces papiers, il y a une lettre close,
qu'elle a écrite pour toi, à lire, quand tu connaîtrais son journal...
Claude, ce soir, il me semble qu'il faut que je te donne tout cela...
comme elle l'a désiré...
Claude inclina lentement la tête. Ses traits étaient devenus rigides
comme s'ils eussent été taillés dans le marbre. La voix sourde, elle
articula:
--Oui... Donnez, Élisabeth...
Mme Ronal s'était levée et passait dans son cabinet. Quand elle rentra,
Claude n'avait pas fait un mouvement. Son regard, tourné vers
l'invisible, demeurait attaché sur le ciel obscur, lourd d'orage, que
découvrait la fenêtre ouverte.
Mme Ronal lui tendit la grande enveloppe fermée par un cachet, sur
laquelle une écriture tremblée avait tracé: «Pour ma fille...»
Une seconde, toutes deux se regardèrent, leurs âmes soudain rapprochées,
ainsi qu'aux jours de jadis,--comme elles ne l'avaient pas été depuis
bien des mois...
Tout bas, Claude dit:
--Élisabeth, avec tout ce qu'il y a de meilleur en moi, je regrette le
mal que je vous fais... Pour vous l'éviter, j'avais décidé que je vous
cacherais la vérité... Mais j'éprouvais une telle horreur de vous
mentir... de voler votre estime que... je ne _peux_ pas regretter vos
questions qui m'ont amenée à vous avouer... ce qui est... Je vous
demande pardon, Élisabeth...
La jeune femme eut un geste d'infini détachement. Elle semblait épuisée.
--Oh! moi!... qu'est-ce que cela fait! C'est toi seule qui importes!...
Va lire ces pages, ma petite... Après, tu décideras de toi-même.
Et d'un geste pareil à une bénédiction, sa main effleura le front de
Claude...
Celle-ci prit l'enveloppe et sortit.