XXIV

La flamme de la lampe vacilla encore, prête à mourir. D'un mouvement

machinal, Claude étendit le bras et l'éteignit.

Alors la lueur de l'aube flotta dans la chambre, errant sur la femme

immobile, assise près de la table où la lampe avait brûlé; sur les

papiers qu'elle gardait sur ses genoux, sous ses mains serrées.

Qu'importait maintenant qu'il fît clair ou non?... Claude avait fini de

lire. Et tout son être écrasé frémissait de l'angoisse, du dégoût, du

désespoir qui criaient dans les pauvres pages palpitantes qu'elle venait

de lire... Les pages qui restaient, qui resteraient vivantes, alors que

la créature qui les avait écrites, dans l'allégresse, puis la révolte,

la souffrance, n'était plus qu'une poignée de poussière...

Et cette créature n'était pas une imaginaire héroïne de roman... Ce

n'était pas une étrangère, une inconnue; c'était l'être qui l'avait

créée de sa chair, qui lui avait légué, non pas seulement son visage,

mais aussi son âme tourmentée, altérée de jouissance et de passion...

Dans ce journal de sa mère, il y avait des phrases qu'elle-même avait

prononcées, des pensées, des désirs, des faiblesses, des volontés, des

espoirs, qu'elle-même avait connus... Et c'était effrayant, cet

héritage!

Élisabeth avait dit vrai. Raymond de Ryeux était bien de la même race

que ce prince Michel, son père. C'était le même charme, doublé du même

égoïsme féroce... La même insouciance pour le sort de la créature,

voulue par leur désir... La même volonté paisible, cruelle, inflexible

de conquérir la femme qui a séduit...

Son regard devenu d'une impitoyable clarté, elle le jugeait, et se

jugeait elle-même. La réalité--affreuse!--l'avait étreinte et

réveillée... Seulement, elle avait la sensation que son coeur avait été

cautérisé par un fer rouge, si cruellement qu'il était mort...

Ah! elle pouvait le revoir maintenant, M. de Ryeux!... Elle était bien

perdue pour lui. Entre eux, il y avait l'abîme creusé par les terribles

pages... Peut-être plus encore, par les lignes si douloureuses et si

tendres, que sa mère avait encore trouvé la force de tracer pour lui

dire la misère des amours qui ne peuvent s'avouer...

«...Ma Claude, mon enfant... que je ne pourrai protéger...--je ne le

méritais pas, moi qui n'ai pas su me garder...--je t'en supplie, donne

ton coeur seulement à l'homme que tu as le droit d'aimer... Crois-moi, ma

Claude chérie, moi qui, pour te sauver, accepte l'atroce humiliation de

t'avouer ma faiblesse... Claude, crois-moi... le fier sacrifice d'un

amour que la conscience interdit, est encore moins crucifiant que la

honte et la souffrance dont on le paye fatalement quand on s'y livre...

«Ah! ce mépris, ce dégoût de soi, cette horreur de l'homme qui vous a

perdue sans pitié!... Si l'on savait ce que c'est, à l'heure où l'on

cède, enivrée, comme l'on serait gardée contre sa faiblesse!... Ah! oui,

bien gardée!...

«Claude, mon adorée petite, ne t'abandonne pas... Je t'en supplie, à

travers la mort, moi qui ai tant souffert d'avoir mal aimé...»

Au coeur même de Claude, ils semblaient s'être imprimés, ces mots que

jamais elle ne pourrait oublier.

Ah oui, elle était bien perdue pour Raymond de Ryeux, aussi sûrement que

si elle était morte! Et vraiment, c'était une morte, la Claude qu'il

avait connue...

La créature dont elle distinguait vaguement dans une glace, noyés par la

pénombre, le visage décoloré, les traits sévères, les yeux sombres, ce

n'était plus cette Claude qui, dans la clairière, avait frémi toute,

sous la soudaine caresse, affolante comme une révélation... Ce n'était

plus cette Claude qui, dans l'ombre de la forêt, avait, elle-même, donné

ses lèvres aux lèvres altérées... Qui, si souvent, depuis lors, avait

aimé les courses dans la solitude où le torrent de la passion les

entraînait... Qui entrevoyait, comme l'Eden ouvert, le Midi lumineux où,

librement, ils se pourraient rencontrer... Cette Claude appartenait à un

passé qui jamais ne ressusciterait, ne pourrait ressusciter...

Jamais, jamais plus, elle ne serait la femme qu'elle avait été durant

cet inoubliable printemps, divinement grisée, insouciante de tout ce qui

n'était pas le mystère splendide de son jardin secret; orgueilleusement

jeune, sûre d'elle-même, oublieuse des devoirs et aussi des laideurs,

des misères, que ses yeux éblouis ne voyaient plus, alors qu'elle

avançait, sentant, en tout son être, le goût ardent de la vie qui

brûlait ses lèvres.

Tout cela, c'était fini... Maintenant tout autre lui apparaissait la

vie: agressive, méchante, broyant les êtres dans sa force aveugle.

Cette force les rejetait loin l'un de l'autre, _lui_ et elle. C'était

avec une soudaineté si brutale, qu'il ne comprendrait pas pourquoi, tout

à coup, il la perdait... Puisqu'elle ne pourrait lui dire le secret de

la pauvre morte... Il souffrirait... Car c'était vrai qu'il l'aimait,

autant qu'il la désirait... Comme aiment les hommes qu'a saisis le

«démon de midi»; qui sentent que la jeunesse est finie; que l'automne,

puis l'hiver sont tout proches... Avec une sorte d'emportement

désespéré... il souffrirait... Eh bien! ce serait justice... Tout se

paye... Elle aussi payait déjà!...

Un frisson d'angoisse la bouleversa... Alors, d'instinct, elle se leva

pour chercher, près de la fenêtre ouverte, l'apaisement de la nuit...

Mais ce n'était plus la nuit, ni même l'aube... Le ciel s'éclairait...

Une lueur rose, poudrée d'or, chassait victorieusement l'ombre

pâlissante. C'était l'aurore, la radieuse aurore, dans le ciel d'été,

purifié par l'orage.

Tout l'être de Claude tressaillit. D'un irrésistible élan, sa jeunesse

bondissait vers la lumière ressuscitée dont la flamme semblait refouler

tous les fantômes...

Sous son regard, s'éveillait le petit jardin, humide encore de la nuit.

Car l'orage, menaçant la veille, avait éclaté. Claude, maintenant, s'en

souvenait. Tandis qu'elle lisait les pauvres pages frémissantes, elle

entendait vaguement--oh! si vaguement!...--les rafales de pluie et de

vent, le choc de la foudre dans le ciel obscur où elle ne voyait pas le

sillage embrasé des éclairs...

Maintenant, la tourmente était passée. Avidement, elle but l'air, tiède

encore, qui frôlait son visage, soulevant ses boucles... les boucles que

Raymond de Ryeux aimait à toucher...

Bizarrement, ce souvenir traversa soudain sa pensée. Que c'était donc

déjà loin, ce temps-là!

Sur la pente, elle venait de s'arrêter. Quelques feuilles de papier lui

avaient soudain barré la route.

Elle s'était arrêtée... Mais cette pente, maintenant, aurait-elle le

fier courage de la remonter?...

Ou bien, après la terrible crise, vaincue par les tares héréditaires,

continuerait-elle à descendre le chemin qui allait vers le gouffre?...

Cela, tout à coup, tandis qu'elle contemplait l'éblouissante féerie du

jour levant... cela, elle sentit qu'elle ne le savait pas...

Le chemin qui descend · 第 29 / 31 题