Si Monsieur veut entrer. Madame n'est pas encore de retour; mais
Mademoiselle est là.
Et Caroline entr'ouvrit la porte du _studio_ devant Étienne Hugaye, qui
s'arrêta, hésitant. Du seuil, dans la lumière voilée du crépuscule, il
avait aperçu Claude assise sur le divan, inactive, les mains jointes sur
ses genoux, si évidemment absorbée en elle-même que les paroles de
Caroline, annonçant le visiteur, avaient dû lui arriver dépourvues de
sens. Car au bruit de la porte, sans y répondre, elle commença, et une
sorte de colère tremblait dans sa voix:
--Pourquoi revenez-vous?... Je ne veux pas...
Elle s'interrompit net, reconnaissant Hugaye, et se leva. Il eut un
geste de protestation:
--Claude, ne vous dérangez pas pour moi, je vous en prie. Mme Ronal
m'avait fait demander pour cinq heures et demie. Je suis venu. Elle
n'était pas rentrée. Comme Caroline m'a dit que vous-même étiez...
occupée, je suis parti... Et je reviens.
--Élisabeth avait beaucoup de visites tantôt; elle aura été retenue plus
qu'elle ne pensait... Il nous est venu hier au dispensaire une file de
nouveaux malades à surveiller. Vous pouvez l'attendre ici. Puisqu'elle
vous a donné rendez-vous, sûrement, elle va rentrer.
--Je ne voudrais pas vous déranger.
--Oh! je vais travailler dans ma chambre. Le _studio_ vous appartient.
Il ne répondit pas. Il la regardait qui rassemblait la musique éparse
sur le piano et le divan où était son violon. Elle ne prenait pas garde
à lui; seule, avec sa propre pensée.
Qu'y avait-il donc dans cette pensée pour que le visage eût cette
étrange expression, hautaine et ardemment songeuse?
D'un élan imprévu, que sa volonté n'eut pas le temps de maîtriser, il
interrogea:
--Vous avez vu de Ryeux, tantôt?
--Oui...
--Vous le voyez beaucoup, maintenant.
C'était une affirmation, presque rude, plus qu'une question. Le ton
détaché, elle répéta:
--Maintenant?... Oh! non... Je l'ai vu cet hiver parce que nous faisions
de la musique assez régulièrement.
--Oui... c'est vrai. J'avais oublié! Et puis... vous sortez ensemble.
Elle s'arrêta court à travers la pièce et d'un geste brusque, posa le
cahier de musique qu'elle tenait.
--Qu'est-ce que vous voulez dire?
Elle le regardait en face, le regard soudain durci. Lui gardait son
masque de résolution calme et froide.
--Pas autre chose que ce que je dis. J'étais un matin, au
Bois...--c'était avant votre visite à la Saulaye, si je ne me
trompe;--je vous ai vue suivre une allée, en compagnie de Raymond.
Elle ne se déroba pas, et dit ironiquement, aussi franche que lui-même:
--Très exact!... Un policier n'eût pu être mieux informé. J'ai en effet
rencontré M. de Ryeux, je me souviens, un matin, au Bois: et nous avons
marché ensemble quelque temps. Vous trouvez quelque chose
d'extraordinaire à cela?
--Oh! rien... Sauf qu'il n'était pas dans vos habitudes de fréquenter le
Bois, tout comme les mondaines désoeuvrées que vous jugez de si haut!
--Et comme vous le fréquentez vous-même!
La voix mordante, elle avait lancé la riposte. Il n'en parut pas
atteint.
--Oh! moi, de vieille date, je monte tous les matins au Bois. C'est une
habitude d'antan.
--Eh bien, mettez que, chez moi, c'est une habitude nouvelle de m'y
promener... Et j'imagine que cela m'est permis!
--Parfaitement... Tout comme il est permis à vos... _vrais_.... amis de
s'étonner de ce changement soudain et...
Cette fois, il s'arrêta. On eût dit qu'il hésitait à poursuivre.
--Et?... répéta-t-elle, impérative, une sorte de défi dans la voix.
Heurté par sa maîtrise d'elle-même, il s'irrita, et avec une sévérité
rude, il acheva:
--Et de regretter les conditions où vous faites ce changement
d'habitude.
Il la vit mordre sa lèvre qui devint railleuse.
--Décidément, votre cousin de Ryeux n'est pas, près de vous, en odeur de
sainteté! Car, je suppose, c'est à lui que je dois la mercuriale dont
vous me gratifiez. Sans avoir qualité pour le faire!... Vous l'oubliez
un peu trop, vraiment!
Il allait répondre. Elle ne lui en donna pas le temps et continua:
--... Comme vous oubliez, pour me juger, que je ne suis pas une gamine
de votre monde, grandie en chartre privée, mais, par la force des
circonstances, une étudiante, une artiste, mettez le nom qui vous
conviendra... Enfin, une femme qui ne comptant, dans la vie, que sur
elle seule, ne doit raison de ses actes qu'à elle seule aussi, et n'a
cure de l'opinion du monde, dont elle fait le cas que cette opinion
mérite d'ailleurs!... Donc...
Les yeux fixés sur elle, impassible, il l'écoutait, ainsi qu'il eût
suivi le développement d'une thèse.
--Donc il se pourrait très bien que vous me voyiez encore, si l'occasion
s'en représente, marcher au Bois avec M. de Ryeux, et même aller
prendre, sous son escorte, une tasse de chocolat au Pré Catelan... comme
je l'ai fait le matin dont vous parlez, la promenade m'ayant donné
faim...
--Je savais, en effet, que vous étiez entrée avec lui au Pré Catelan.
--Vous le saviez?
--Oui...
--Comment cela?
Hardiment il dit, toujours impassible:
--Je vous avais suivie.
--Oh! de l'espionnage!... Et moi qui aurais juré que vous étiez
incapable d'une vilenie!
L'expression de colère méprisante qui contractait la bouche, la
vibration de la voix rendaient les mots cinglants comme un coup de
cravache en plein visage.
Il pâlit un peu; mais il ne recula pas. Bien en face, gravement, il la
regardait:
--Vous vous trompez, Claude, ce n'était pas de l'espionnage, mais de la
sollicitude.
--En vérité?
--Oui, car si j'avais jugé que votre... duo fût remarqué... et
compromettant pour vous, j'aurais été l'interrompre...
--Sans vous dire que vous vous mêliez de ce qui ne vous regarde point?
--Parce que j'aurais estimé devoir le faire, prononça-t-il si fermement
qu'elle eut une révolte de pur sang qui bondit sous la bride, jetée sur
lui.
--Et au nom de quoi, le deviez-vous?
--Au nom de l'intérêt, de l'amitié que je vous porte... Vous étiez
presque une petite fille encore quand je vous ai connue, il y a cinq
ans... Et j'ai pris l'habitude de vous considérer, un peu, comme une
jeune soeur... une petite amie imprudente, à qui je dis, aujourd'hui:
«Claude, vous jouez avec le danger!»
Si droite qu'elle semblait devenue très grande, elle se tenait devant
lui, adossée au chambranle de la cheminée. Ses bras tombaient dans les
plis de sa robe et ses mains étaient serrées l'une contre l'autre.
Altière, elle répéta:
--Quel danger?
--Le danger d'être compromise par Raymond de Ryeux.
--Ah! vraiment?... Compromise?... Aux yeux de qui?
--De tous les honnêtes gens qui jugent qu'une honnête femme... et plus
encore, une jeune fille... n'accepte pas, sans dommage pour elle, sans
déchoir! la recherche d'un homme marié qui ne pourrait lui offrir
que...
--Que?... insista-t-elle, violemment.
--Que d'être sa maîtresse.
Un éclair jaillit dans les prunelles de Claude où montait la tempête.
Mais elle gardait son orgueilleuse impassibilité, et dans la pensée
d'Étienne, passa le souvenir biblique de l'ange révolté, superbe en sa
rébellion.
Il la sentait vibrante des pieds à la tête, raidie pour la lutte; mais
elle secouait dédaigneusement la tête:
--Étienne Hugaye, soyez sans inquiétude, je ne serai pas la maîtresse de
M. de Ryeux... pas plus que la vôtre... ou celle de n'importe qui... Je
vous jure que, cet hiver, j'ai encore fait mes preuves, car je l'ai
entendu exprimer plus d'une fois dans vos salons!... l'insultant désir
que vous semblez, insolemment, me croire capable d'écouter... Mais il ne
monte pas jusqu'à moi... Vous vous alarmez à tort, Hugaye... A moi, à
moi seule!... j'appartiens... et j'appartiendrai...
L'orage, qui allumait des éclairs dans son regard, grondait aussi dans
sa voix. Ils se tenaient face à face, comme dans une lutte, également
résolus; lui attaquant, elle, ferme sur la défensive.
--Vous êtes bien sûre... vous êtes trop sûre de vous! Claude... Je ne
sais quelle force vous vous imaginez être, ni quel vouloir vous croyez
posséder. Mais parfois ceux qui nous voient vivre, jugent mieux que
nous-mêmes. Je vous connais bien... Et j'ai peur pour vous!... Claude.
Elle l'interrompit avec une hauteur frémissante:
--Ah! çà, où prenez-vous le droit de me juger de cette injurieuse façon?
Je vous le répète encore une fois: comme il me convient, je vis et
j'agis!
--Bien entendu, puisque vous êtes une créature libre, pleinement
responsable de ses actes dont elle peut apprécier la valeur; et qu'elle
est, par suite, amenée à orienter comme elle le doit. Vous me demandez
où je prends le droit d'être... sévère avec vous... C'est dans
l'affection profonde que je vous porte...
Elle eut un rire insolent:
--Ah! ah! monsieur le censeur austère, vous aussi, vous trouvez que
Claude Suzore serait une agréable proie!
Il posa sur elle son regard clair qui jamais n'exprimait autre chose que
la sincérité de sa pensée; et ce regard avait une gravité résolue:
--Vous vous trompez! Claude... Si je croyais que vous m'aimiez... même,
simplement, si j'espérais qu'un jour, vous finirez par m'aimer, je vous
demanderais d'être ma femme.
Il y eut un silence, celui des heures solennelles. Les prunelles,
devenues attentives et profondes, elle le regardait aussi, stupéfaite,
troublée, incrédule devant l'évidence même, non pas tentée...
Pourtant, elle savait cet homme incapable de prononcer une parole qui ne
fût pas rigoureusement vraie... Mais l'avait-elle bien compris?... Se
pût-il que lui, le démocrate, lui que semblaient seuls intéresser les
problèmes sociaux, la cause des misérables, que lui aussi eût subi la
terrible attirance de l'amour? Et l'eût subie par elle?...
Un doute tremblait dans l'ironie de sa voix:
--Vraiment, vous auriez eu le courage de vous embarrasser d'une fille
pauvre, doublée d'une artiste, alors que, dans votre monde, avec votre
fortune, vous pourriez choisir n'importe quelle héritière? Vraiment?...
Vous auriez fait cela?...
--Est-ce que, Claude, vous m'avez jamais rangé dans le nombre de ceux
qui veulent une femme à cause de son argent?
Sincère autant que lui, elle dit:
--Non, jamais!... Mais je cherche ce qui vous attirait vers moi...
Il eut un violent geste d'épaules; et avec une sorte de colère, il
articula:
--Est-ce que je le sais seulement moi-même... Peut-être, tout
simplement, je suis comme les autres!... J'ai subi votre séduction,
votre effrayante séduction de femme... parce que vous avez vingt ans et
que j'en ai trente! Ça, c'est le piège de la nature dont je crois...
j'espère... j'aurais pu être le maître, bien résolu à ne pas me laisser
détourner de la cause à laquelle je me suis voué, si, vivant près de
vous, je n'avais vu ce que vous pouvez valoir, ce dont vous êtes
capable...
D'un geste impérieux, elle l'arrêta:
--Ce que je vaux?... Ah! mon pauvre ami, sauf comme artiste, je ne vaux
à peu près rien... Vous entendez, _rien_!... Tout à l'heure, vous
prétendiez que je ne me connais pas... Vous vous trompiez... Je me juge
bien plus sévèrement encore que vous ne le faites, même dans le secret
de votre pensée. Ah! c'est heureux que je ne vous aime pas!... Quel
lamentable avenir, nous nous serions préparé en unissant nos deux vies!
Il eut un tressaillement qu'il maîtrisa aussitôt:
--Pourquoi croyez-vous cela?
--Parce que, tel que vous êtes, vous auriez exigé de moi ce que je
n'aurais pu... ce que j'aurais été incapable de vous donner...
--De l'amour?... Je le savais...
--De l'amour, oui, d'abord... Pour vous, je n'éprouve que de l'estime,
beaucoup d'estime, une profonde amitié de camarade. Et pas plus que les
autres hommes, vous ne vous seriez contenté de cette part... La seule
que je veuille donner...
--Non, c'est vrai, je ne m'en contenterais pas. J'ai réfléchi, des
heures et des heures! pour analyser le coup de folie... vous voyez que
je suis aussi sévère que vous-même et me juge sans indulgence... qui me
jetait vers vous... Et force m'a été de constater quels éléments y
entraient... dont je n'avais pas à être fier, vis-à-vis de moi-même...
Mais j'ai vu aussi que, grâce à Dieu, ce n'étaient pas les seuls!
Grave, Claude écoutait passionnément; ses yeux interrogeaient.
--J'ai été encore attiré vers vous parce que nous nous intéressions aux
mêmes idées, aux mêmes oeuvres, aux mêmes espoirs; nous avions le même
souci absorbant de la misère humaine, des humbles qu'il faut aider... le
même mépris pour la vie égoïste, pour le vide des existences, selon le
monde... Et il y a eu, alors, des instants où il m'a semblé que je ne
faisais pas un rêve insensé en pensant que, l'un près de l'autre, nous
pourrions réaliser un bel idéal... puisque nous ne vivons pas uniquement
pour nous, occupés de nous... Ne le croyez-vous pas? Claude.
Elle l'avait écouté, d'abord marchant à travers la pièce, puis immobile
devant la fenêtre, le front appuyé contre la vitre, les yeux arrêtés
sur le ciel qui devenait obscur...
Quand il se tut, elle releva un peu sa tête penchée; et la voix de
contralto vibra avec une âpreté amère:
--Maintenant, Étienne,--je dois être loyale envers vous comme vous
l'êtes envers moi...--maintenant, cet idéal, il a cessé d'être le
mien... Je ne puis plus m'illusionner...
--Claude! oh! Claude!
Le nom lui était échappé, semblable à un cri de détresse devant la
soudaine conscience que l'être cher est emporté à la dérive, vers le
gouffre. Du même accent, elle poursuivit, ne paraissant pas même l'avoir
entendu:
--Je le vois clairement,... oh! chaque jour, plus clairement!... la vie
où vous auriez souhaité m'entraîner, cette vie m'apparaît comme le
ferait... comment dirais-je?... une mine noire, éclairée seulement par
quelques pauvres lampes, éparses dans la nuit... Une nuit où
s'agiteraient des travailleurs utiles mais pitoyables, qui font une
tâche profitable aux autres, mais qui ne leur apporte aucune joie, à
eux... Une tâche qui leur est un affreux labeur, imposé par la
nécessité, s'ils ne veulent mourir de faim... Eh bien, moi, il me faut
de la lumière, de la belle lumière!... Tous les jours, je découvre, plus
impérieux en moi, le besoin de connaître, de posséder, de savourer
pendant que je suis jeune, tout ce que la vie peut offrir de bon... même
de mauvais!... à mon cerveau, à mon coeur, à mon âme, à tout mon être!...
Me comprenez-vous un peu? Étienne.
Bouleversé, il la contemplait. Était-ce bien Claude Suzore, d'ordinaire
si jalouse de l'intimité de sa pensée, qui, soudain, la trahissait, avec
cette espèce d'emportement désespéré?
Alors, lui aussi, livra toute la sienne:
--Claude, vous m'effrayez! Prenez garde... En vous abandonnant ainsi,
Dieu sait où vous vous laissez emporter... Vous allez vers l'avenir
comme une enfant aveuglée...
Une lueur courut dans les prunelles sombres, sillon de feu, dans la nuit
d'orage.
--Non, pas comme une enfant aveuglée! Je sais très bien que ce n'est pas
toujours la seule volonté qui nous mène, du moins qui demeure
maîtresse... Oh! oui, je le sais...
Elle s'interrompit une seconde... Oui, elle le savait maintenant,
combien peut être impuissante, une volonté, si forte semble-t-elle
être...
--Donc, quoi qu'il m'arrive, je l'aurai prévu. Étienne, je vois très
bien qu'en ce moment, je suis sur une pente... Je comprends ce qui peut
m'attendre si je continue à descendre... Mais je sens aussi que cette
pente me donne le vertige, et qu'il me semble... exquis!... de me
laisser entraîner les yeux clos... comme font les petits, vous savez,
qui, fous de plaisir, se font glisser, en bas d'un talus gazonné, le
cerveau vide, sans crainte, grisés par leur élan... Et...
Il l'arrêta d'un geste d'autorité:
--Claude, Claude, vous déraisonnez! Qu'avez-vous fait de votre belle
vaillance?... de votre souci du devoir?...
Encore une fois, elle eut ce rire qui était triste comme un sanglot.
--Tout cela, maintenant, tout cela me paraît des mots... des hochets à
l'usage des personnes que la nature a créées vertueuses... Je ne
pourrais plus me résigner à n'avoir pour horizon que le cercle de
devoirs dans lequel, tous, autour de moi, vous trouvez tout naturel que
je sois enfermée... Sans doute, je ne suis pas à votre hauteur. Je suis
une créature d'essence inférieure qui veut sa liberté, même...
--Même?
--Même pour en faire un mauvais usage... peut-être!
Cette fois, il ne répondit pas. Avec une sorte de colère, il la
regardait, conscient de son impuissance, sachant que toutes ses paroles
arriveraient jusqu'à elle, comme s'il les eût prononcées en une langue
étrangère... Puis, tout haut, il reprit:
--Ah! quel mal vous a fait de Ryeux!
--Avant de le connaître, je changeais déjà... Vous lui faites trop
d'honneur... Et, une dernière fois, je vous prie de ne pas ainsi le
rapprocher de moi, dans vos paroles... Dans votre pensée, naturellement,
vous en êtes libre... si vous n'avez pas peur d'être injuste!...
--Je vous jure, Claude, que je voudrais bien l'être!... Et je vous
croirai, si vous me dites que je le suis...
Elle sentit qu'il attendait ardemment une réponse. Mais elle dit
seulement:
--Comment nous entendrions-nous? Vous jugez en homme et en moraliste...
plus même, en catholique! Avant tout, en catholique!... Et, de religion,
moi, je n'en ai pas... Oui... petite fille, j'ai connu les jours de
grande ferveur... Et puis, plus tard, j'ai trop voulu questionner les
dogmes... trop discuté, lu, cherché... Surtout j'ai trop vécu pour la
seule vie présente... Alors vos croyances sont devenues pour moi lettres
mortes, de lointaines étrangères... qui me repoussent par leur
austérité, par ce qu'elles demandent, imposent de règles, de devoirs, de
renoncements. Étienne, je n'ai pas voulu mon incroyance. Elle m'est
venue d'un involontaire travail de ma pensée.
Dans le regard un peu dur d'Hugaye, il y avait une expression
douloureuse.
--Pourtant, Claude, quelquefois, je vous ai aperçue dans notre chapelle
de la rue de la Plaine...
Elle eut la vision de la singulière petite église, construite comme un
chalet suisse, qui, élevée pour des travailleurs, portait sur ses murs,
derrière le tabernacle, les images qui leur étaient familières; les
horizons du Paris populeux, d'humbles faces d'ouvriers derrière
lesquelles se dressaient, imprévues, la silhouette effilée de la tour
Eiffel, les cloches gigantesques des réservoirs du gaz.
--Oui... vous avez pu m'apercevoir là. A certains jours, j'aime à y
aller penser... Étienne, j'ai voulu être sincère avec vous, parce que
vous avez songé à faire de moi votre femme... Maintenant, ni l'un ni
l'autre, n'est-ce pas, nous ne reparlerons de ce que nous nous sommes
dit, ce soir,--par hasard... Car nous n'avions certes pas prévu une
telle conversation! Quel que soit l'avenir, elle restera pour nous deux
le souvenir d'un moment où nous nous sommes parlé comme deux êtres qui
s'estiment, si différents qu'ils soient.
Elle s'arrêta. Un coup de timbre pressé résonnait à la porte d'entrée.
--Voici Élisabeth.
Instinctivement, tous deux écoutèrent. Le pas rapide et ferme de Mme
Ronal s'entendait sur les dalles du vestibule.
Alors Claude tendit ses deux mains à Étienne et dit tout bas:
--Merci...
Il y avait des larmes dans ses yeux fiers. Il les prit; mais sans les
baiser, il y cacha un instant son visage...
Puis, il les laissa retomber. Élisabeth ouvrait la porte.