La vie intérieure de Claude était si intense, qu'en arrivant chez elle,
après une course rapide, elle eût été bien en peine de dire si elle
avait ou non, marché longtemps, tant elle avait songé, chemin faisant.
Elle traversa le jardinet du dispensaire, glacé par l'hiver, monta les
quelques degrés du perron; et fut accueillie par la déclaration de la
servante accourue à son coup de sonnette:
--Il y a un monsieur qui attend Mademoiselle depuis un bon moment.
--Qui m'attend?... Moi?
--Oui, mademoiselle. Il a demandé en arrivant s'il pouvait voir
Mademoiselle, qu'il voudrait bien lui causer un instant.
--Vous n'avez pas averti Madame?
--Mademoiselle sait bien que, aujourd'hui, Madame est au Comité.
--Bien... Je vais voir de quoi il s'agit.
A peine curieuse, ennuyée d'être dérangée, Claude entra tout droit dans
le _studio_. Et devant elle, se leva Raymond de Ryeux qui lui disait
gaiement, avec une désinvolture respectueuse:
--Je suis très indiscret de m'être ainsi installé chez vous, en votre
absence. Mais j'avais à vous parler et comme votre femme de chambre...
Ici, une légère envie de rire monta aux lèvres de Claude devant
l'appellation donnée à l'humble Caroline.
--...votre femme de chambre m'a dit que vous alliez rentrer, je me suis
permis d'attendre.
--Vous avez eu raison, puisque me voilà. Mais une autre fois, ne vous
fiez pas aux renseignements de Caroline. Je change très souvent de
projets en route.
Il s'inclina.
--Heureusement, aujourd'hui, vous n'avez pas changé et j'ai le très
grand plaisir de vous rencontrer.
Elle resta impassible, tout de suite un peu hautaine, devant les paroles
inutilement aimables, dont elle repoussait l'hommage.
Lui, sans paraître remarquer cette attitude, continuait:
--Voici ce dont il s'agit. Mme de Ryeux aurait aimé que vous jouiez,
pour commencer, les _Airs tsiganes_, dont vous lui aviez parlé, et elle
m'a prié de vous demander si cette modification dans le programme était
possible?
Claude se cabrait vite devant les voltes capricieuses des belles dames
du monde; et sa voix était un peu brève, quand elle dit:
--Je verrai avec mon accompagnateur et je répondrai à Mme de Ryeux.
--Elle-même voulait vous écrire. Mais j'ai pensé qu'il était préférable
de m'entendre avec vous, en m'excusant du changement qui, peut-être,
pourrait vous contrarier ou vous gêner...
--En certains cas, il pourrait en être ainsi. Mais j'ai si souvent joué
ces airs tsiganes que peu m'importe de les reprendre une fois de plus...
Donc, s'il ne dépend que de moi, le désir de Mme de Ryeux pourra être
réalisé.
Il y avait un congé dans l'accent de Claude. Mais Raymond de Ryeux ne
parut pas s'en apercevoir et il continua, avec cette aisance qui lui
donnait une sorte d'autorité dominatrice:
--Je vous remercie infiniment de votre bonne grâce... Voici donc
réalisé, le but de ma visite. Maintenant il me reste à vous adresser une
demande qui me paraît bien autrement difficile à vous exprimer.
Elle leva vers lui des prunelles interrogatives:
--Si difficile, vraiment?
D'un geste distrait, elle détachait sa veste et la rejetait près d'elle;
de même, sa toque; puis elle écarta les boucles qui frôlaient son front.
Il la regardait, souple sous la blouse masculine de crêpe de Chine
blanc, et dit drôlement, sans répondre à sa question:
--Vous avez l'air d'un papillon qui sort de sa chrysalide! Mais vous
êtes moins intimidante en tenue de maison! J'aime mieux cela pour...
--Pour?...
--Pour vous confesser un très audacieux désir qui me hante depuis que je
vous ai entendue à Landemer...
--Et ce désir, c'est?...
Intriguée, elle se penchait un peu vers lui. Dans les yeux, il avait une
hésitation gaie, une sorte de prière caressante.
--Alors, je me risque... Vous allez être charitable et ne pas me
renvoyer durement sur mes terres?...
--Dites... Nous verrons ensuite, fit-elle, un peu impérative.
--Eh bien, voilà... Que c'est donc embarrassant à demander!... Je
voudrais que, de temps à autre, quand vous en aurez le loisir, vous
consentiez à faire un peu de musique avec moi...
Elle le contemplait, stupéfaite, avec une méfiance d'artiste pour les
talents des gens du monde.
--Vous êtes donc un musicien exécutant?
--Exécutant... non comme un professionnel, bien entendu.
--Un bon amateur?
Il se mit à rire:
--Si je dis «oui», vous allez me juger bien outrecuidant!... Si je dis
«non», vous allez me trouver indigne...
--Alors, c'est moi qui serai orgueilleuse...
--Alors, je ne vois qu'un moyen de tirer la chose au clair... Ce serait,
si voulez bien, me faire la charité d'un quart d'heure de votre temps...
de tenter tout de suite l'expérience... Et puis, sans cérémonie, vous me
direz ce que vous décidez!
Elle l'écoutait, si surprise par l'imprévu de la demande, que sa pensée
en était désorientée. Quelle bizarre proposition, il exprimait là!
Pourquoi voulait-il faire de la musique avec elle?... Par amour de
l'art?... Par désoeuvrement?... Ou pour se rapprocher d'elle?...
Car elle savait déjà trop bien la vie, pour n'avoir pas compris qu'elle
inspirait un goût très vif à cet homme, qu'on lui avait dit, d'ailleurs,
être toujours occupé d'une femme ou d'une autre... Et, à cause de cela,
elle le considérait du haut de son orgueil d'Ève nouvelle qui a secoué
le joug masculin.
Elle le tenait pour un inférieur dans la hiérarchie des valeurs
morales... Et cependant, elle devait reconnaître que, à sa manière, il
avait une personnalité qu'elle observait, comme elle eût étudié un objet
de luxe, pourvu d'un mécanisme neuf pour sa curiosité d'analyste.
Elle ne lui avait pas répondu; il reprit:
--Vous trouvez ma proposition stupide et indiscrète, n'est-il pas vrai?
Brièvement, elle dit:
--Je ne donne pas de leçons.
--Mais... mais... je ne vous en demande pas du tout!... Je suis bien
trop vieux pour faire un écolier! Je cherche seulement mon plaisir, en
égoïste.
Ironique, elle interrompit:
--Votre écurie de courses ne vous suffit donc pas?
--Non, certes!... Je suis très gourmand,... voire aussi très difficile,
sur le chapitre de mes distractions...
--Ah!... Et la musique à deux en est une pour vous?
--Même la musique tout seul!
--Nous avons déjà parlé de nos goûts respectifs. Comment ne m'aviez-vous
donc jamais raconté que vous êtes un musicien fervent et pratiquant!
--Parce que l'occasion ne s'en est pas trouvée... Mais vous pensez bien
que j'ai été, jadis, un petit garçon trop bien élevé, selon les règles,
pour n'avoir pas, dès ma prime jeunesse, appris le piano. Par hasard, il
s'est trouvé que cette étude-là m'a follement amusé; et, par exception
aussi, j'ai toujours travaillé, même avec passion. J'ai eu la chance
d'être très bien dirigé. J'ai ensuite fait beaucoup de musique avec des
gens qui étaient de vrais artistes; et, aujourd'hui, j'ai l'impérieuse
tentation d'en faire avec vous, si vous m'en jugez digne. Voilà!...
Puisque vous consentez à jouer aux _thés_ de Mme de Ryeux, pourquoi ne
voudriez-vous pas jouer avec moi, en votre particulier, dans l'intimité
de votre salon?...
Il y avait une prière presque câline, dans son accent; et il était
évidemment très sincère dans son désir de faire avec elle de la musique.
Mais pourquoi ce désir?...
La question se précisa encore une seconde dans le cerveau de Claude.
Puis, elle eut un inconscient geste d'épaules. Après tout, que lui
importait?... Ce ne serait certes pas la première fois qu'elle
travaillerait en de telles conditions... Le seul point intéressant était
de savoir ce dont il était capable et alors elle déciderait, résolue à
se dérober si la séance devait être une corvée. Mais, de toute évidence,
la raison commandait d'essayer; dans sa carrière d'artiste, il fallait
bien se soumettre aux exigences de sa volonté d'arriver...--comme on va
vers le but, sans souci de l'effort. Et décidée, brusquement, elle
consentit:
--Soit!... Essayons tout de suite, puisque vous le désirez.
--Bien volontiers!... Faites-moi passer mon examen. Je me sens envahi
par une horrible timidité; mais je vous suis très reconnaissant!
Il avait l'air si enchanté qu'elle s'étonna; surprise aussi de l'éclair,
ardent comme un cri de victoire, qu'elle avait surpris dans ses
prunelles de fauve.
Était-il donc, à ce point, sûr de lui?... Ou bien inconscient?...
Elle lui dit:
--Regardez dans la musique qui est là si quelque chose vous convient. Je
prends mon violon.
Il feuilleta les cahiers, lisant les titres.
--Oh cela!... J'adore cela!... Voulez-vous?
--Oui...
Il avait choisi une sonate de Franck, dont l'accompagnement était
difficile. Elle le savait, et curieuse, elle attendit.
Il s'était assis au piano et préluda.
Alors, dès les premières mesures, elle comprit la tranquille aisance de
sa proposition. Autant qu'elle-même, il comprenait, sentait la musique,
et il jouait en exécutant rompu aux difficultés.
Tout de suite, sans même qu'elle en prit conscience, ce devint pour elle
une jouissance de jouer avec un tel accompagnateur qui la suivait, non
pas servilement, mais note à note, avec une surprenante intuition de ce
qu'elle souhaitait, du caractère de l'oeuvre, de l'interprétation qu'elle
lui donnait...
Quand tous deux s'arrêtèrent, avec un ensemble de professionnels, une
exclamation très sincère jaillit des lèvres de Claude:
--C'est charmant de jouer avec vous!
--Alors... je suis reçu?
--Oui, l'examen a été très bon.
Elle reposait son violon, retrouvant le souvenir des occupations
multiples, qui devaient remplir la fin de sa journée.
--Donc, nous recommencerons.
--Quand j'aurai le temps, oui, fit-elle, ne sachant plus si elle était,
ou non, irritée de cette insistance qu'il avait le don de rendre un
hommage très flatteur. Maintenant, il faut que je travaille et je vais,
sans façon, vous mettre à la porte.
Mais ici elle fut interrompue par un coup discret frappé derrière la
portière.
--Entrez! dit-elle.
Ce fut la modeste Caroline qui apparut, porteuse d'un plateau où une
tasse était préparée avec du pain.
--Il est quatre heures; c'est le thé de Mademoiselle.
--Bien, posez là le plateau.
Elle expliquait alertement:
--Nous sommes ici des personnes éprises d'exactitude; et Caroline est
dressée à cet effet. Puis-je vous offrir une tasse avant de nous
séparer?
Il la regarda interrogativement. Une lueur flambait dans ses prunelles
dorées.
--Serai-je très indiscret en acceptant?... J'en ai bien grande envie...
--Alors, acceptez, si vous ne redoutez pas le thé pris en camp volant,
debout, comme à Jobourg.
--Ça m'est bien égal...
--Alors, Caroline, apportez vite une seconde tasse!
Sans s'asseoir, elle versait le liquide fumant et le présenta à son
visiteur, en lui offrant le sucrier. Avec malice, il remarqua gaiement:
--Vous aimez beaucoup les repas debout?
--Qu'en savez-vous?
--Vous m'aviez confié, à Jobourg, que vous alliez parfois dans un
restaurant où vous croquiez ainsi votre déjeuner.
--Par exception! Aujourd'hui encore, j'y suis allée avec des amies...
Nous étions assises, telles des sybarites; et nous avons pu bien
discuter à notre aise...
--Discuter?
--Oui... Nous aimons beaucoup remuer, sans cérémonie, les idées entre
nous!
--Et vous en avez remué sur?...
--La thèse qui remplit la pièce jouée en ce moment à l'Odéon.
--_La Libérée?_... Vous l'avez vue?
--Non, j'y vais ce soir.
--Tiens, nous aussi! Quelle bonne chance!... Je vous chercherai!
Elle se mit à rire.
--Ce sera bien inutile, vous ne me trouverez pas. Nous serons perchées à
des hauteurs où vos yeux de monsieur très chic ne sauraient atteindre!
Il eut cette fois un geste impatient et la regarda, irrité sincèrement.
--Pourquoi êtes-vous, ainsi, dédaigneuse à mon endroit? Après tout, il
n'y a aucun déshonneur à être ce qu'on a coutume d'appeler «un homme du
monde». Vous êtes tellement de parti pris que des apaches, ma parole!
vous paraîtraient plus intéressants...
--Naturellement, pour peu qu'ils aient une personnalité originale... ou
forte... Et je leur donnerais plus d'attention qu'aux beaux messieurs
dont la vie et le cerveau sont le vide même, pour les trois quarts... Je
dis les trois quarts, remarquez... pour être juste!
--Juste?... Mais vous ne l'êtes pas du tout... Vous ne voulez pas
admettre qu'à notre manière,--je n'ai pas la prétention d'appartenir au
quart, sauvé de votre condamnation...--nous mettons, nous aussi, des
choses intéressantes dans notre vie... Seulement, ce ne sont pas celles
que vous qualifiez ainsi... Avouez que toutes les natures et tous les
milieux ne réclament pas les mêmes aliments...
--J'avoue... Oh! j'avoue! Je crois que l'espèce humaine est, en effet,
formée d'individualités très diverses. Mais vous ne pouvez vous étonner
si les non-valeurs me paraissent des quantités négligeables...
--Enfin pourquoi vouloir absolument que les infortunés, coupables
d'avoir des rentes, soient justement des non-valeurs?... C'est là que je
vous trouve d'une injustice révoltante!
Il parlait avec une indignation qui amena un sourire malicieux aux
lèvres de Claude, et elle riposta, non moins vive:
--Est-ce injuste d'accorder une mince attention à ceux qui ne
connaissent, dans l'existence, que le souci de leur propre bien-être, de
leur luxe, de leurs plaisirs; qui se dérobent aux charges--parce
qu'ennuyeuses!--dont tout homme doit prendre sa part?...
--Dites aux charges inutiles... Oh! je sais, il y a des gens qui ont la
rage de se créer des devoirs à l'aide desquels ils trouvent surtout
moyen de compliquer leur existence et celle des autres!... Mademoiselle
la rigoureuse moraliste, pourquoi voulez-vous que, sans nécessité, nous
allions encombrer notre vie d'obligations insipides que rien ni personne
ne nous impose?... A notre place, qui ne ferait comme nous?...
Au plus intime du coeur de Claude, une fibre tressaillit. Est-ce que,
depuis l'automne, à certaines heures, la même question lâche ne venait
pas hanter son âme, troublée elle ne discernait pas par quoi...
Pour obéir à quelle loi, emprisonnait-elle sa jeunesse, sa vie, dans un
étroit réseau de devoirs?...
Mais cela, c'était le secret de sa pensée; et elle dit seulement, avec
un sourire de joyeuse ironie:
--Alors il ne me reste plus qu'à vous souhaiter la continuation de votre
quiète existence,--puisqu'elle vous suffit et vous agrée si fort...
Elle reposait sa tasse vide sur la table, et il l'imita, comprenant que
c'était la sagesse de ne pas demeurer davantage.
--J'ai abusé de votre temps d'une façon dont je suis confus et m'excuse,
fit-il avec sa bonne grâce séduisante. Infiniment, je vous remercie de
la musique, du thé, de votre indulgence... J'adore l'atmosphère de votre
salon! Je suis sûr que si j'y venais souvent, je deviendrais digne de
n'être plus englobé dans la piteuse phalange des hommes du monde!
Il se penchait pour baiser sa main, comme il avait voulu le faire le
soir du concert; et comme ce soir-là, elle se déroba, un peu brusque:
--Vous tenez donc à me prendre pour une de vos belles dames?... Je ne le
permets pas...
--Je vous prends pour une vraie femme..., délicieusement... et
terriblement femme!... Ah! oui, terriblement, malgré votre prétention de
n'être qu'une farouche petite Walkyrie!...
Dans la pièce que le crépuscule envahissait, la voix de Raymond de
Ryeux avait sonné, avec un accent plus bas, si singulier, qu'elle
l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil. Puis elle jeta, moqueuse:
--C'est entendu, je suis une femme rare!... Au revoir... Caroline,
éclairez Monsieur... Qu'il ne s'égare pas dans les couloirs du
dispensaire.
Il était sorti. Elle entendit la porte retomber.
Alors elle eut une respiration profonde. Une détente se faisait en elle,
comme après les minutes de dépense nerveuse. Dans la pièce assombrie,
elle demeurait debout, immobile. Ses yeux erraient sur la table où
reposaient, l'une près de l'autre, les deux tasses à thé; sur le piano
ouvert; sur la tache blanche du cahier de musique abandonné près de son
violon...
Brusquement, elle se détourna, s'approcha de la cheminée où les bûches
s'éteignaient, et les coudes appuyés sur le marbre, la tête posée sur
ses mains jointes, elle regarda cette image qui était la sienne... Et
ses yeux étaient durs.
A peine, elle la distinguait dans la nuit grandissante.
D'ailleurs, une autre la lui voilait... Un visage d'homme où la vie
avait marqué ses griffes, argentant les cheveux; mais où
luisaient--combien jeunes!...--des prunelles audacieuses, câlines et
volontaires... Un visage dont les lèvres prononçaient des paroles que
jamais personne ne lui avait dites ainsi: «...Je vous prends pour une
_vraie_ femme, délicieusement... et terriblement femme...»
C'était là--coïncidence bizarre--la pensée exprimée par Sonia, ce même
jour...
Elle secoua la tête avec une sorte de colère... Colère contre ceux qui
la jugeaient ainsi... Colère contre elle-même qui s'était exposée à un
tel jugement et avait permis qu'on le lui fît entendre... Passe encore
pour Sonia, une amie, une femme... Mais Raymond de Ryeux, un
étranger!... Un homme... L'adversaire!
Avec son cerveau dressé à l'analyse, elle fouillait rudement dans
l'intime domaine de son âme. Et impitoyable, sa pensée précisa:
--Je mérite mon humiliation... J'ai cédé au désir de cet homme, d'user
de mon talent pour son plaisir... Je ne lui ai pas refusé de
recommencer... A la nouvelle Claude qui vit en moi, il ne déplaît pas de
le voir intéressé, troublé par elle... A quoi bon vouloir me le
cacher?... Une misérable fibre a tressailli dans je ne sais quel
bas-fond de mon être, quand il m'a dit les mots que je ne devais pas lui
permettre... Quelle honteuse faiblesse et que je me méprise de m'y être
abaissée.
Un souvenir déchira son cerveau. Le matin même, elle avait entendu un
psychologue professer que, fatalement, la femme répond à l'appel de
l'homme. Elle s'était révoltée; et voici qu'elle-même, l'orgueilleuse
Claude, l'affranchie, avait subi l'indéniable séduction de ce clubman
désoeuvré.
Pourtant, elle le savait bien, ce que vaut une attention d'homme... Et
aussi, à quoi tend cette attention!
D'un mouvement vif, elle se redressa, une flamme dans les yeux:
--Ah! monsieur de Ryeux, la musique et moi nous vous plaisons fort! La
musique, je vous l'abandonne. Mais moi, je ne suis pas un joujou créé
pour votre distraction. Il vous faudra, bon gré mal gré, vous en
apercevoir! Et maintenant, c'est fini de connaître votre existence!...
De nouveau, elle eut une large inspiration. Une imperceptible odeur de
cigare et de chypre imprégnait l'air de la pièce. D'un geste presque
violent, elle ouvrit, large, la fenêtre. L'air glacial de la nuit
d'hiver s'engouffra dans le _studio_.
Sans y prendre garde, le visage dur, elle s'assit à la table de travail
et attira les notes qu'elle devait transcrire.