Claude traversa le majestueux vestibule de l'hôtel de Ryeux où
s'échelonnait la haie des valets de pied, et, conduite par un
domestique, elle gagna le petit salon qui avait été réservé aux
artistes. Il était désert. Ni son accompagnateur,--celui que protégeait
Hugaye,--ni la chanteuse n'étaient encore arrivés. Elle jeta un coup
d'oeil vers la pendule. En effet, elle était un peu en avance, la voiture
qu'elle avait prise l'ayant conduite plus vite qu'elle ne l'avait prévu.
Elle rejeta son manteau et eut son geste familier pour repousser une
boucle sombre qui retombait bas sur la tempe.
Une grande glace lui renvoya son image, haute et svelte dans la robe
blanche, de souple mousseline de l'Inde que voilait, emprisonnant le
buste et les hanches, une sorte de blouse lâche, retenue à la taille par
la ceinture ancienne admirablement ouvragée; une blouse pareille à
quelque chasuble byzantine, brodée d'arabesques d'un or éteint sur
l'indéfinissable et chaud coloris de la soie d'un rose safrané.
Sous la manche légère, arrêtée au coude, les bras apparaissaient nus,
comme le cou dégagé par l'échancrure large de la blouse.
Il fallait son goût d'artiste--et son dédain de la mode--pour avoir su
se vêtir en si parfaite harmonie avec le type original de son visage.
Mais elle ne paraissait guère y prendre garde.
Comme elle eût contemplé une étrangère, elle se regardait, sans
coquetterie ni complaisance, seulement parce qu'elle savait, instruite
par l'expérience, pour quelle sensible part entre l'extérieur d'une
artiste dans son succès. Là aussi, il ne fallait pas de notes fausses.
Puis, son rapide examen terminé, elle se rapprocha des portières
entre-bâillées qui lui permettaient d'entrevoir son public dont elle
entendait voleter les propos.
C'était bien le même qu'elle avait coutume de trouver dans les _thés_ de
haute allure où elle était conviée à se faire entendre.
Dans le cadre somptueux du grand salon, ouvert sur une galerie dont elle
distinguait les panneaux, pur dix-huitième siècle, elle apercevait des
femmes bavardant par groupes, délicieusement habillées, selon la formule
imposée par la mode.
Des hommes aussi étaient là; de ceux qui n'ont rien à démêler avec la
rude loi du travail et vivent pour le flirt, sinon pour l'amour; pour le
jeu, les chevaux, rarement pour l'art, et presque jamais pour le travail
cérébral.
Tous ces hommes de cercle étaient de ceux que Claude considérait comme
d'espèce tout à fait inférieure; et son regard les effleura en
conséquence, si parfaitement chics, de vêtements et de tenue, auprès de
ces femmes élégantes, créatures de luxe, avec lesquelles ils étaient
bien de niveau.
A sa grande surprise, tout à coup, elle reconnut Hugaye. Comment lui,
l'austère socialiste, se trouvait-il mêlé à cette brillante cohue où des
rires trouaient la rumeur des propos entre-croisés?
Que tous ces mondains, occupés si évidemment par leurs potinages,
semblaient donc peu fait pour sentir, ou comprendre, la musique qu'avait
décidé de leur faire entendre la maîtresse du logis!
Celle-ci, Claude, soudain, venait de la découvrir, assise sur une
banquette basse, au milieu d'un cercle mi-féminin mi-masculin, où l'on
paraissait s'amuser fort. Debout derrière elle, se penchait Lola
Alviradès qui, tout en bavardant, lui frôlait la nuque d'un doigt câlin.
Elle riait et, entre les lèvres pourpres à l'excès, luisaient ses
petites dents de chatte. Près de son amie, elle avait une attitude
d'enfant gâtée qui se sait tout permis.
Quelle mine impatiente devait avoir le seigneur du lieu s'il les voyait
ainsi!...
Mais était-il là?... Claude ne l'apercevait pas. Peut-être, après tout,
il n'assistait pas aux réceptions de sa femme...
Et quelque chose qui ressemblait à un regret traversa obscurément sa
pensée. Celui-là, du moins, eût valu la peine qu'elle fît de la musique
devant lui...
Mais son regard suivant les groupes, elle le vit... Vers une très jolie
femme, assise imperceptiblement à l'écart, il se penchait, lui parlant
de fort près; et elle riait, les prunelles luisantes entre les cils
abaissés un peu, haussant à demi les épaules.
Tout à coup, un domestique s'approcha respectueusement de lui, et,
discret, lui murmura quelques paroles. Alors il se redressa et dut
adresser des mots d'excuse et de regret à la jeune femme qu'il semblait
quitter. Elle eut pour lui un geste de congé qui était tout ensemble
moqueur et d'une grâce si provocante, qu'elle le retint encore un
instant.
Mais d'autres hommes se rapprochaient. Alors, il la quitta.
Presque aussitôt, la portière du petit salon était écartée par une main
autoritaire. Raymond de Ryeux entrait.
A la vue de la jeune fille, il s'arrêta court avec une sorte
d'exclamation qui avait dû échapper à sa volonté:
--Oh!...
Son regard l'enveloppait, si violemment admiratif, qu'une imperceptible
rougeur monta au visage de Claude.
De cette voix changée, devenue sourde, qu'elle lui avait entendue une
fois, dans leur dernière rencontre, il articula presque rudement, les
yeux attachés sur elle:
--Vous doutez-vous un peu de l'impression que vous pouvez éveiller sur
ceux qui vous approchent?... Surtout, chez ceux-là qui adorent la beauté
féminine?...
Leurs regards se croisaient; un éclair y luisait.
--Mais je n'ai pas, que je sache, à m'occuper de cette impression,
fit-elle avec une aisance hautaine. La seule qui puisse m'intéresser,
c'est celle que mon jeu doit éveiller chez vos invités!...
--Et je vous en suis profondément reconnaissant!
Il était redevenu tout à fait maître de lui-même; et avec ce sourire
dont elle reconnaissait l'impérieuse séduction, il pria:
--Ne m'en veuillez pas de m'être comporté en gamin mal élevé qui ne
dissimule pas ses admirations, alors même que la... correction le lui
impose. Mais c'était la première fois qu'il m'était donné de vous
voir...
--En tenue d'artiste?... Tant mieux si vous me trouvez à la hauteur de
vos invités!
Elle riait un peu, ayant parlé avec un accent d'insouciance moqueuse.
Il continua, sans insister, reprenant son ton de courtoisie que, chez
lui, il avait très marqué:
--Vous devez nous trouver des maîtres de maison bien peu hospitaliers de
vous laisser seule ainsi?... Mais Mme de Ryeux est absorbée par ses
hôtes, et je viens d'être, à l'instant, averti de votre arrivée.
--Je ne suis ici que depuis un très court moment.
--Et, pour vous distraire, vous vous étiez tout de suite mise à observer
la comédie que nous vous jouons sans le vouloir.
--Les personnages en sont très brillants.
Comme lui, elle parlait sur un ton de badinage.
--Vous avez l'air de dire «trop brillants». J'espère que vous allez
cependant jouer pour eux comme pour vos ouvriers de Charonne.
De nouveau, elle riait, amusée et de son insistance et de la sincérité
de son souci inquiet.
--Je tâcherai...
--Savez-vous que cette vague assurance ne me satisfait pas du tout? Car
enfin ma responsabilité est grande... C'est moi qui vous ai si bien
célébrée que Mme de Ryeux s'est enthousiasmée de votre talent, sur ma
parole. Aussi vous comprenez pourquoi je vous dis «Soyez généreuse... Ne
me répondez pas: «Je tâcherai» mais «Je jouerai comme je sais jouer...»
Je vous en prie...»
Il avait une manière de dire «Je vous en prie» qui ressemblait à un
ordre.
Mais le sourire effaçait l'ordre.
--Oui... sûrement... si je veux!...
--Mais vous voudrez, n'est-ce pas?...
--Il est probable!... parce que je suis très honnête. J'ai mon orgueil
d'artiste.
--Quelle chance, que vous soyez orgueilleuse! Votre aveu me rend toute
sécurité! Mais pourquoi êtes-vous si désagréable avec moi?...
--Suis-je donc désagréable?... Alors je vous en adresse mes excuses. Je
me croyais très polie...
--Oh! certainement, vous ne me dites pas, pour le moment... de cruelles
impertinences! Vous me répondez en petite fille bien élevée...
Elle eut un rire gai:
--Alors, de quoi vous plaignez-vous?
Il riait aussi, l'expression du visage devenait tout ensemble gamine,
ardente et volontaire. Ses yeux ne quittaient pas le blanc visage,
coiffé de boucles sombres, comme s'ils n'eussent pu se lasser de le
contempler.
--Je voudrais que vous ne soyez pas seulement polie... mais aimable!
Elle eut un geste insouciant.
--Aimable?... Autrement dit, n'est-ce pas, dans le jargon du monde, vous
désireriez que je fasse des «frais»?... Mais je suis comme je sens;
et,--je trouve,--comme il convient en les conditions où nous sommes:
deux étrangers qui nous rencontrons pour la distraction de vos invités.
Je vais remplir ma tâche. Vous êtes, à mon égard, un hôte très
courtois... Mais l'amabilité, vous m'avouerez, n'a rien à faire entre
nous...
--Bon!... Pour une déclaration de principes, c'en est une!... Alors je
ne vais plus oser vous avouer que je nourrissais une ambition...
--Ah!... Et laquelle?
--J'avais l'ambition que nous devenions amis...
--Rien que cela!
Elle arrêtait sur lui ses prunelles sombres où il y avait un regard de
fille qui connaît la vie,--moqueur, et dur un peu.
--Amis?... Mais vous savez comme moi, j'imagine,--mieux encore même,
probablement,--que l'amitié entre un homme et une femme est un mythe:
sauf peut-être le cas où ce sont de très vieilles personnes qui
l'éprouvent... Pour les autres, les gens éclairés vous diront qu'elles
ne peuvent espérer trouver, à leur usage, que le flirt ou l'amour. Or...
Elle s'arrêta; et cet imperceptible arrêt faisait, de ses paroles, dites
cependant du même accent de badinage, une déclaration très nette:
--Or ni le flirt ni l'amour ne me tentent. Donc, nous n'avons qu'à
rester chacun sur nos terres, ainsi que de bons voisins dont les
rapports ne peuvent se borner qu'à des saluts polis...
Il la sentit très sincère. Ce n'était pas par coquetterie qu'elle
parlait ainsi. Sur cette fière et indépendante créature il n'avait
aucune prise...--encore! Et elle lui paraissait d'autant plus séduisante
qu'elle se révélait plus difficile à vaincre.
Brusquement, il lança:
--Vous refusez ce que vous ignorez.
--Quoi?
Il eut sur elle un regard qui l'enveloppait toute.
Mais il ne lui répondit pas. La portière s'écartait pour laisser entrer
deux nouveaux venus: une femme d'une quarantaine d'années,
imperceptiblement marquée sous un très discret et très habile maquillage
de salon, un type de Nattier, rond et fin, aux pommettes très roses,
avivant l'éclat des yeux noirs. C'était la chanteuse qui, avec Claude,
devait former l'élément musical de la réception. Et, derrière elle,
timide, un peu gauche, l'accompagnateur, très confus d'être en
retard,--à son ordinaire.
Mais Claude, parce qu'il avait beaucoup de talent, était pleine de
mansuétude à son égard,--comme pour tous les humbles d'ailleurs. Elle
lui tendit la main amicalement et le présenta à Raymond de Ryeux, qui le
recevait avec une politesse distante, inconsciemment irrité de l'accueil
que lui faisait Claude. Jamais, lui, n'en avait reçu de pareil!
En revanche, il fut très empressé auprès de la chanteuse qui répondait
en femme du monde,--qu'elle était d'ailleurs; car c'était seulement la
ruine, après un veuvage imprévu, qui l'avait amenée à utiliser sa belle
voix.
L'échange des propos fut brusquement arrêté. Mme de Ryeux entrait, la
voix impatiente, tendant une main distraite à Claude et à la chanteuse,
Mme Dancenay.
--Je viens seulement d'apprendre que Mlle Suzore était arrivée. Au lieu
de tenir salon avec elle, ici, vous auriez pu, Raymond, me faire
avertir.
Il ne se troubla pas et eut un geste d'indifférence.
--Ma chère, je pensais que vos domestiques étaient là pour le faire et
je tenais compagnie à Mademoiselle en vous attendant. Puisque vous
voici, je vous laisse avec ces dames et vais vous remplacer auprès de
vos invités.
--Mais je retourne, moi aussi, tout de suite dans le salon. Mlle Suzore,
nous étions convenus que vous commenceriez, si je ne me trompe?
Êtes-vous prête?
--Toute à votre disposition, madame; dois-je aller maintenant dans le
salon?...
--Si M. de Ryeux veut bien ne pas vous retenir davantage, je vous en
serais très obligée, mademoiselle.
Il y avait dans sa voix de l'impatience et de la nervosité; entre les
cils, ses yeux avides inspectaient la jeune fille. Évidemment l'aisance
hautaine de Claude la désorientait et lui déplaisait, soulignée par
l'amabilité empressée que lui témoignait la chanteuse qu'elle combla de
paroles flatteuses, la célébrant, à l'avance, par d'enthousiastes
éloges. Quand les deux femmes eurent fini de se congratuler, Mme de
Ryeux revint à Claude qui attendait. Son mari avait quitté la pièce.
--Par ici, mademoiselle, je vous prie.
Claude s'inclina et, à la suite de la jeune femme, pénétra dans le salon
où des visiteurs nouveaux avaient encore surgi. A sa vue, un remous de
curiosité assourdit le bruit des conversations. Les femmes
interrompirent leurs propos et coulèrent un regard surpris, intéressé,
plus ou moins bienveillant, sur cette inconnue, si originale de type et
de costume. Avec un ensemble significatif, tous les hommes se
rapprochaient.
Indifférente, Claude recevait le choc de tous ces regards. Droite près
du piano, son violon sur l'épaule, elle attendait que l'accompagnateur
eût préludé. Peu lui importait que tous ces gens fussent soudain occupés
à l'examiner, à peine plus discrètement que quelque belle statue offerte
à leur jugement.
Le piano se tut.
Alors, solitaire, la voix du violon s'éleva, avec une telle puissance
d'expression que, dans la frivole et houleuse assemblée, un silence se
fit, attentif. Si Raymond de Ryeux avait vraiment craint qu'elle ne
jouât négligemment pour ses hôtes, il dut être rassuré dès l'instant où
elle commençait. Elle était bien trop artiste pour ne pas oublier
l'auditoire brillant et banal, dans son intime communion avec l'oeuvre
qu'elle interprétait. Dès qu'elle eut modulé sa première phrase, le
charme opéra sur elle et aussi sur ceux qui l'écoutaient. Les regards
cessèrent d'être curieux ou distraits.
Et ce furent quelques minutes inoubliables, même pour les profanes qui
subissaient l'enchantement, eux aussi. Les derniers sons vibrèrent dans
le silence des âmes attentives. Puis éclata cette tempête des
applaudissements qu'elle commençait à bien connaître. Des exclamations
s'élevaient.
--Elle est étonnante!... Elle est prodigieuse!... Où Charlotte de Ryeux
a-t-elle déniché cette jeune merveille?... Et puis quel type!... Le
visage vaut le talent...
--C'est très réussi, sa toilette!... Ça ne ressemble à rien de ce qu'on
fait...
Mme de Ryeux n'était peut-être pas--sûrement même!--n'était pas une
femme très intelligente, mais elle était, à coup sûr, une hôtesse
parfaite qui savait incomparablement comment doser les jouissances
musicales à ses invités. Tandis que vers Claude, un flot ondulait, elle
laissa les conversations reprendre parmi ses invités qu'elle avait eu le
tact de ne point parquer en lignes ennuyeuses, les laissant s'installer
par groupes à leur fantaisie. Avec des yeux qui ne laissaient rien
passer, elle suivait la circulation des plateaux chargés de
rafraîchissements. Mais, presque malgré elle, tandis qu'elle causait,
souriait, accueillait, son regard revenait vers le coin du piano où elle
apercevait la tête bouclée de cette Claude Suzore dont le succès
dépassait ce qu'elle avait prévu, même avec les assurances données par
son mari, qu'elle savait connaisseur pourtant!
Certes, comme maîtresse de maison, elle était satisfaite de ce succès.
Mais de si haut qu'elle considérât cette petite violoniste payée par
elle, si elle avait été capable de démêler toutes les nuances de ses
impressions, elle y eût découvert une sourde impatience de l'attention
excessive que tous les hommes présents manifestaient à son endroit,
évidemment séduits par la femme, autant que par l'artiste. Elle n'en
pouvait douter à la façon dont ils la regardaient, aux propos qu'elle
entendait, à l'empressement qu'ils montraient à évoluer vers elle, à se
faire présenter.
Elle, restée debout près du piano, accueillait les hommages, répondait,
très correcte, sans presque sourire, quelquefois avec une simple
inclinaison de tête; toujours avec cette aisance fière qui exaspérait
Charlotte de Ryeux, et une indifférence polie de femme qui pense: «Tout
ce que me disent ces inconnus ne me touche en rien. Leur opinion ne
compte pas pour moi!»
Et brusquement, tout en répondant à des félicitations sur le jeu de
l'artiste, comme si elle y eût été pour quelque chose, elle pensa
impatiente:
--Cette petite m'agace, avec son air de princesse au milieu de sa
cour... Bon! voici Lola qui va l'encenser à son tour! Cette Claude
Suzore a le succès encombrant! Il faut que j'aille remettre les choses
au point... Raymond doit être aussi dans la phalange des adorateurs.
Son regard perçant fouilla le groupe formé autour de Claude. Son mari
n'en faisait pas partie. Où donc était-il? Le cherchant des yeux, elle
l'aperçut à l'autre extrémité du salon qui causait avec Françoise de
Gaube... Et parce qu'elle savait de quelle façon la chronique mondaine
accolait leurs deux noms, elle eut un fugitif froncement des sourcils.
Puis, d'un geste insouciant, elle se détourna et se dirigea vers le
piano.
Elle eut alors un sursaut:
--Comment, voilà Étienne qui, lui aussi, vient faire sa cour?... Elle
est plus aimable avec lui qu'avec les autres. Ils ont l'air de se
connaître. C'est un peu fort!
Lola bondissait vers elle.
--Tu sais, Lotte, je suis toquée de cette Claude! Comme elle joue chaud!
Et quelle allure! Quelle tête originale!
--Une tête de modèle!... Voyons, Lola, ne t'emballe pas ainsi
stupidement.
Lola ouvrait de larges prunelles, effarées et moqueuses.
--Qu'est-ce qui te prend? Ma jolie Lotte, tu as l'air jalouse... Pas à
cause de ton époux, j'imagine... Pour le moment, il est occupé à flirter
avec Françoise de Gaube... Les vois-tu, là-bas, dans l'embrasure de la
fenêtre?... Vrai, tu sais, avec son air de se f... du monde, elle est
rudement chic... et séduisante, cette Claude...
Mme de Ryeux se redressa, impatiente.
--Tu es bien taquine, aujourd'hui! Lolita.
Il était temps d'agir, et sans plus se laisser arrêter, elle alla droit
à Claude:
--Mademoiselle Suzore, voulez-vous avoir, maintenant, la complaisance
d'accompagner madame Dancenay.
--Très bien, madame. Je suis toute prête.
Charlotte de Ryeux n'avait pas eu un mot de félicitation pour Claude.
Comme elle était une femme du monde fort correcte, elle s'en aperçut, le
regretta au point de vue politesse, et dit hâtivement:
--Vous avez pu constater, mademoiselle, votre succès... Je vous remercie
pour moi et mes hôtes.
Claude s'inclina légèrement, sans un mot. Mme de Ryeux se tournait,
empressée, vers la chanteuse:
--Alors, chère madame Dancenay, vous voulez bien, maintenant, nous
donner le plaisir de vous applaudir?
La voix brève prenait des inflexions presque câlines. Mme Dancenay était
tout à fait au goût de Charlotte de Ryeux, à qui elle témoignait une
flatteuse déférence.
--Verriez-vous quelque inconvénient, chère madame, à ce que je chante
d'abord seule, sans accompagnement de violon?
--Aucun, certes... Faites comme il vous sera le plus agréable!
Claude, aussitôt, s'était écartée, regardant Mme de Ryeux, qui louvoyait
parmi ses hôtes; et irrévérencieuse, elle songeait, devant son allure
omnipotente et sa marche dandinante, aux oies qui traversent ainsi les
routes.
Le petit pianiste avait repris sa place; et les accords qu'il plaqua
dominèrent le bruit des conversations.
De nouveau, les regards se braquèrent vers le piano où, très agréable à
voir, d'un air de cantatrice amateur, se tenait Mme Dancenay, souriante,
inclinant la tête en saluts pleins de grâce à l'adresse des amis ou
simples connaissances reconnues dans l'auditoire.
Elle avait une très belle voix, savamment conduite, un peu froide,
qu'elle maniait avec une adresse impeccable. Et elle eut un très
honorable succès. A tous, elle apportait un réel agrément; même--et ce
n'était pas un mince mérite,--à ceux qui ne goûtaient pas les mélodies
ultra-modernes dont elle était prodigue.
Pour permettre aux applaudissements et aux petits fours d'accomplir leur
mission, il y eut, de nouveau, une pause dans le programme. Puis, avec
Claude cette fois, Mme Dancenay reprit son chant. Mais ce n'était pas un
simple accompagnement qui jaillissait des cordes vibrantes. Elles aussi
chantaient, d'une voix si profondément expressive qu'un peu impatiente,
Mme Dancenay murmura:
--Ne jouez pas si fort, je vous prie, vous me couvrez.
Une lueur malicieuse courut dans les prunelles de Claude; mais sans
s'occuper de l'observation, docile au seul souci artistique, elle joua
de telle sorte que le chant, le piano et le violon formassent un tout
harmonieux dont le succès rasséréna Mme Dancenay; d'autant qu'à son
tour, elle était fort entourée.
Claude, elle, s'était dérobée résolument; cachée par la lourde draperie
d'une portière, elle contemplait avec son extrême indépendance d'esprit,
la même comédie mondaine, tant de fois observée déjà, dans les salons où
elle allait, en artiste payée.
Près d'elle, inattendue, résonna la voix de Raymond de Ryeux qu'elle eût
imaginé--si elle avait pensé à lui--loin d'elle, sans doute près de la
jeune femme avec laquelle, si volontiers, il paraissait causer.
--Enfin, je vous trouve!... Admirez ma sagesse, quand je suis dans mon
personnage de maître de maison... J'ai laissé tous mes hôtes vous
féliciter d'abord à leur aise,... Mme de Ryeux avoir ce plaisir avant
moi...
L'ombre d'un sourire courut sur les lèvres de Claude. Moqueuse, elle
pensait à ce qu'avaient été les félicitations de Mme de Ryeux. Il s'en
aperçut tout de suite et comprit...
Un éclair dur traversa ses prunelles... Puis, avec un haussement
d'épaules qui rejetait les mesquins procédés de sa femme, il demanda
avec une désinvolture impertinente:
--Cela vous est égal, n'est-ce pas, que Mme de Ryeux n'ait pas su vous
exprimer son gré du rare plaisir que vous avez donné à ses hôtes? Vous
avez pu constater combien ils l'avaient goûté!... De plus qu'eux, je
suis fier...
--Que mon exhibition ait réussi. Tant mieux... Je mets un point
d'honneur à donner ce qu'on attend de moi.
--Oui... oui... Je sais que vous êtes très orgueilleuse... Mais je ne
vous en veux pas... Cela vous va si bien... Je crois bien que jamais je
ne pourrai oublier...--et pourtant cela vaudrait mieux!...--comment vous
m'êtes apparue tantôt quand je suis entré dans le salon!
Son sourire et son accent de badinage amical et gai corrigeaient mal la
sincérité violente de ses paroles, la flamme qui luisait dans le regard
qu'il attachait sur elle. Mais elle ne paraissait pas y prendre garde;
comme si cette flamme n'eût pu arriver jusqu'à elle, aussi invulnérable
que la Walkyrie dormant dans le cercle de feu...
Elle avait seulement un peu haussé les épaules à ses paroles.
--Non, je ne suis pas orgueilleuse; en la circonstance, du moins; mais
tout bonnement honnête. Je fais ce à quoi je me suis engagée. Est-ce
maintenant que je dois jouer de nouveau?
Il secoua la tête d'un geste impatient.
--Pas encore... Vous ne pensez qu'à partir... Alors que moi... me
permettrez-vous de l'avouer? je ne pense qu'à vous garder un peu... pour
moi!... après vous avoir généreusement abandonnée tout l'après-midi à
mes hôtes...
Elle avait eu un mouvement si net pour l'arrêter, qu'il n'insista pas,
trop habitué aux femmes pour ne pas comprendre qu'avec celle-ci, il lui
fallait n'avancer qu'avec une extrême prudence. Il ne se demandait pas
ce qu'il voulait d'elle. Il obéissait à l'attrait violent qu'elle
exerçait sur lui. Sans répondre à ses paroles, elle s'était levée,
disant:
--Je crains que Mme de Ryeux ne me cherche.
--Eh bien, laissez-la vous chercher! jeta-t-il avec indifférence. Soyez
sans inquiétude, elle vous découvrira. Elle est très tenace et arrive
toujours à ses fins.
Il avait laissé tomber la riposte avec cette drôlerie gamine qui
l'amusait malgré elle, peu habituée à ce tour d'esprit. Mais parce
qu'elle n'était plus à l'ombre de la portière, Lola l'avait aperçue et
se précipitait vers elle, enchantée d'être désagréable à Raymond, en
venant troubler son aparté avec l'artiste qu'il admirait si fort--à tous
points de vue... Son intuition de petite fille très expérimentée l'avait
vite avertie.
--Mademoiselle Suzore, tout le monde réclame que vous jouiez encore.
C'est à vous, n'est-ce pas?
--J'attends le bon plaisir de Mme de Ryeux...
--Elle vous cherchait de tous les côtés...
Instinctivement, les yeux de Claude coururent vers Raymond de Ryeux,
dont les lèvres avaient maintenant un pli moqueur.
--Lotte, voici Mlle Suzore retrouvée. Elle joue, maintenant... dis?
--Oui, elle peut...
Claude s'inclina et reprenant son violon, s'approcha lentement du piano.
A sa vue, les applaudissements avaient éclaté avec un élan expressif.
Instantanément, les conversations s'interrompirent, la rumeur des
propos, soudain apaisée. Ce très chic public, blasé, oh! combien!
devenait attentif. De nouveau, les femmes attachèrent sur l'artiste des
regards où il y avait de tout: curiosité chercheuse, étonnée,
impertinente ou sympathique; inconsciente et obscure jalousie pour un
succès qui n'allait pas seulement à la violoniste; bienveillance chez
certaines; et chez d'autres, appréciation sévère de l'étrangeté du type,
de l'originale élégance de la toilette, de l'aisance fière, presque
patricienne, de l'attitude. Et ces dernières, sans le savoir, voyaient
absolument juste; Claude Suzore était bien la fille du prince
Démerowsky. De lui, elle tenait son allure de race et son charme un peu
exotique de Slave.
Parmi l'élément masculin, l'impression était infiniment plus _une_. Sur
tous, sur presque tous... Claude exerçait son habituelle attraction,
grisante comme un parfum de tubéreuse.
Et Hugaye le constatait avec une impatience irritée dont il ne cherchait
pas la cause, plus occupé à observer Raymond de Ryeux qui, adossé au
mur, derrière tous ses hôtes, attachait, lui aussi, sur Claude son
regard de conquérant, insoucieux de l'obstacle.
Elle avait remercié des acclamations avec un léger signe de tête, et
dans un silence--bien rare chez Mme de Ryeux!--elle joua... Une fois...
Deux fois... Encore une autre pour répondre aux applaudissements
flatteusement impératifs...
Et puis, trop habituée au public pour ne pas savoir que la sagesse est
de disparaître en plein succès, elle laissa retomber son archet d'un
mouvement qui était un point final.
Brutalement, sur elle, s'abattait le besoin de reprendre sa liberté, de
redevenir l'indépendante Claude qui n'agit qu'à sa guise et n'obéit qu'à
elle-même.
Elle avait plus que rempli les exigences de son programme; elle était en
droit de partir. Tout bas, elle murmura à son camarade qui, au piano,
attendait, résigné, le bon plaisir de Mme de Ryeux.
--J'ai fini... Je file... Au revoir et merci.
Profitant de ce que Mme Dancenay, à son tour, occupait le public; que,
parmi les groupes, conversations et flirts reprenaient avec une ardeur
significative, elle se glissa vers la portière qui fermait l'entrée du
petit salon, devenu «foyer des artistes».
Mais au seuil se tenait Raymond de Ryeux. Était-il là, ou non, pour
suivre une volonté arrêtée?... Elle n'y pensa même pas. Autour d'eux,
les femmes, très élégantes, et les beaux messieurs causaient,
regardaient, se cherchaient, sous la généreuse clarté des ampoules
voilées de fleurs, dans la chaude atmosphère saturée de parfums. Les
domestiques apportaient les petites tables du goûter, coquettement
dressées, les disposant dans le salon, dans la galerie, sous le regard
des nymphes qui détachaient en pleine lumière leurs roses nudités.
Très courtois, Raymond de Ryeux interrogea:
--Vous cherchez quelque chose? mademoiselle.
--J'ai terminé mon programme. Je puis me retirer, je pense...
--Non, pas avant d'avoir goûté!... Voyez, les tables sont apportées. Il
faut nous permettre de célébrer votre triomphe!
Elle secoua sa tête volontaire et jeta presque brusquement:
--Merci, non... Je vous suis très... reconnaissante; mais je ne veux
rien... que du repos...
Il la contemplait avec une sorte de jouissance avide. La clarté d'une
lampe ruisselait sur la ligne longue et souple du cou, sur les bras et
les mains nus, sur la chair ivoirine, qui, aux joues, s'était avivée
d'un rose plus vif.
--Vous n'êtes jamais fatiguée!... Vous me l'avez dit à Jobourg.
--La nature et le travail ne me fatiguent pas. Mais le monde... oui!...
--Alors... qu'il en soit fait comme vous préférez... Et... merci!
Il l'avait sentie si résolue à partir qu'il n'insistait plus pour la
retenir; mais un regret le mordait, à ce point violent qu'il
tressaillit, irrité contre lui-même. C'était stupide, à son âge, de se
laisser ainsi troubler par une enfant qui ne se souciait pas de lui!
Sans un mot, il écarta les draperies qui séparaient le grand salon, du
«foyer». Sur un fauteuil, gisait abandonnée la longue mante de Claude;
il la prit et, d'un geste courtois, délicatement, il la posa sur les
épaules qui ne se dérobaient pas.
Claude ne refusait jamais de se laisser servir par un homme du monde.
Elle le trouvait là dans son rôle...
Avec un accent de prière, il demanda:
--Vous m'accorderez bientôt un rendez-vous pour une séance de musique?
--Bientôt?... Je ne sais... Il faut que j'aie des loisirs... Je vous le
ferai savoir... Au revoir...
Cette fois, elle lui tendait la main. Dans la sienne, une seconde, il
garda les doigts tièdes où frémissait l'ardente vie... Une seconde, à
peine, car tout de suite, il sentait la main prisonnière chercher sa
liberté, il se courba et la baisa. Puis il dit:
--L'auto vous attend.
--L'auto?
--Bien entendu, nous ne permettons pas que vous retourniez vers
Charonne, à l'aventure, surtout avec le brouillard qu'il fait ce soir.
--Mais je ne veux pas! protesta-t-elle, irritée.
Elle se révoltait contre cette sollicitude qui heurtait son altière
indépendance.
--Et moi je veux! fit-il aussi impératif qu'elle-même. Je vous répète
qu'il fait un affreux brouillard. Il est déjà tard. Vous nous êtes
confiée. Par exception, vous allez vous montrer une petite fille docile
et m'obéir!
Ils se regardaient bien en face comme deux adversaires; elle, fâchée
sincèrement. Mais non pas lui... Car le sourire luisait dans ses
prunelles, sous les paupières à demi abaissées; et ce sourire gagnait la
bouche sensuelle et volontaire, donnant au visage un charme imprévu.
Elle se taisait, les sourcils rapprochés. Puis elle eut un geste
d'épaules.
--Après tout, soit, comme vous vous voudrez. La chose ne vaut pas
l'honneur d'une querelle... Maintenant, je devrais vous remercier...
Mais les bienfaits que l'on subit...
--Dispensent de tout remerciement. Je suis de votre avis... Laissons
donc de côté, voulez-vous, cette oiseuse question. La prochaine fois, je
vous promets de vous demander la permission, avant de disposer de votre
consentement. En ces conditions, vous me pardonnez et nous faisons la
paix?... Je ne veux pas vous laisser partir fâchée un jour où je vous
dois tant...
Elle ne répondit pas... S'il l'avait regardée, il eût été frappé de
l'étrange expression qu'avaient ses yeux. Mais il ouvrait la porte
devant elle. A travers le vaste vestibule, il la conduisit jusqu'au
seuil même. Il interrogea:
--La voiture de Mlle Suzore est avancée?
--Oui, monsieur le comte.
--Alors, mademoiselle, je vous laisse, en vous présentant mes
respectueux hommages.
Les yeux vifs l'enveloppaient toute et ils n'étaient certes pas aussi
respectueux que les hommages, peut-être sans qu'il en eût conscience.
Mais, en lui, grondait si follement le regret de ne pouvoir la saisir et
l'emporter comme une proie précieuse!...
Devant le perron, le valet de pied tenait la portière ouverte. Raymond
de Ryeux alors s'inclina une dernière fois; elle eut un signe de tête.
Dans l'ombre, ses yeux avaient la même expression--ardente et
mystérieuse...
Puis la voiture s'ébranla, s'enfonçant dans la nuit...
Aussitôt, elle eut un soupir d'allégement, comme si un poids tombait à
terre qui, trop longtemps, s'était appesanti sur ses épaules. Elle se
retrouvait seule enfin! «Enfin!» ses lèvres frémissantes articulèrent le
mot... Une seconde, elle ferma les yeux comme si elle eût voulu ainsi se
reprendre mieux; regarder en elle où elle entendait bourdonner le sourd
tumulte de ses pensées et de ses impressions...
Mais elle les rouvrit aussitôt. Une odeur fraîche de fleurs dominait,
dans la voiture close, la senteur de cuir des coussins, l'indéfinissable
parfum de cigare et de chypre qu'elle connaissait bien maintenant. Elle
regarda. Près d'elle, dans un panier de jonc, il y avait une brassée
d'admirables fleurs, violettes sombres et pâles violettes de Parme,
lilas, roses, tubéreuses; non pas serrées en ces gerbes banales qu'elle
détestait; mais abandonnées en pleine liberté, comme si, à l'instant,
elles venaient d'être enlevées à la tige natale.
Claude se souvint. Une fois, elle avait dit à Raymond de Ryeux qu'ainsi
seulement, elle aimait à recevoir des fleurs.
Un obscur tressaillement l'ébranla, pareil à un choc; et dans l'ombre,
sa bouche eut un bizarre sourire.
Bien des hommes déjà avaient rôdé autour d'elle, cherchant à séduire son
indépendance... Personne encore ne lui avait fait une cour qui
ressemblât à celle de Raymond de Ryeux... Une cour délicate, sourdement
ardente sous un masque de respect, si subtile que le parfum qui en
émanait semblait s'insinuer en elle pour amollir l'arc tendu de sa
volonté.
Loin de lui, elle pouvait s'irriter de l'évidente attention dont il
l'enveloppait, du soin qu'il apportait à user de toutes les
circonstances pour se rapprocher d'elle; cela, avec une inflexible et
discrète résolution. Son orgueil pouvait se révolter devant ce qu'il
osait penser, espérer, croire...--peut-être, sinon sûrement... Elle
savait déjà si bien ce que sont les hommes!...
Et puis, quand il lui parlait de sa manière impérieuse et caressante, ou
avec son accent de gaminerie gaie, imprévu chez un homme de son âge;
quand il lui adressait quelque prière, ou simplement lui disait ce qu'il
souhaitait d'elle, avec une franchise hardie sans insolence, alors, elle
ne l'ignorait pas... elle n'éprouvait plus ni irritation ni colère. Elle
acceptait, curieuse, amusée, le cerveau toujours libre, sûre
d'elle-même, que cet homme lui offrît l'hommage de sa séduction... Comme
elle eût respiré, dressée sur un piédestal inaccessible, le parfum d'un
encens.
Maintenant qu'elle était seule, libérée de l'espèce d'envoûtement
qu'elle subissait près de lui, elle se reprenait toute; et sa pensée
incisive s'attachait aussitôt à l'analyse de ses impressions durant les
deux heures passées dans l'hôtel de Ryeux.
Son succès y avait été aussi complet que son orgueil d'artiste le
pouvait souhaiter. Plusieurs des brillantes amies de Charlotte de Ryeux
lui avaient demandé si elle consentirait à se faire entendre chez
elles... Tout s'était donc accompli à son gré...
Alors, pourquoi cette obscure irritation contre elle-même que discernait
si bien sa clairvoyante pensée et qui l'empêchait de savourer, comme
d'ordinaire, la détente de ses nerfs, après la fiévreuse dépense qu'elle
leur imposait en jouant...
De quoi s'en voulait-elle? D'avoir joui trop vivement de l'atmosphère de
luxe qui imprégnait la somptueuse demeure de Mme de Ryeux. Ce n'était,
hélas! pas la première fois qu'elle distinguait, en elle, cette
faiblesse contre laquelle, rudement, elle luttait; qu'elle constatait
l'espèce d'épanouissement qui se faisait en tout son être quand sa
carrière l'amenait dans un milieu où elle s'adaptait instantanément,
comme si elle rentrait dans son propre monde.
Est-ce que, en cette minute, dans la tiédeur parfumée de l'auto qui
l'emportait, hors de l'atteinte du froid, de la nuit, de la boue, elle
n'éprouvait pas la bizarre impression d'être là, à sa vraie place?
Tout comme il lui paraissait naturel que le comte de Ryeux la traitât en
égale, bien qu'elle vînt chez lui en artiste payée. Elle le revoyait
incliné devant elle, la mettant en voiture, avec ce regard dont tout à
coup il lui semblait sentir la brûlure sur son visage. L'impression
était si forte que, d'un geste inconscient, elle appuya sur ses joues la
paume de ses mains dégantées...
La bouche railleuse, elle murmurait:
--Décidément, cela ne me vaut rien de fréquenter le grand monde! Demain,
pour me remettre d'aplomb, je passerai l'après-midi au dispensaire...