Au-dessus de la porte vitrée, il y avait écrit: «Restaurant
Saint-Jacques», souligné par ces mots «Société coopérative, ouverte
seulement aux femmes».
Claude tourna vivement le bouton, car elle était en retard au
rendez-vous que lui avait donné Lily Switson. Au sortir du cours de
Daubières, à la Sorbonne, elle s'était trop attardée à discuter, avec
d'autres étudiantes, une opinion émise par le professeur.
La porte s'ouvrit sous sa main pressée. La salle était pleine; jeunes
filles, jeunes femmes, même femmes âgées, assises par groupes autour des
tables proprement servies, avec une simplicité monacale, dans la pièce
claire, coupée de larges fenêtres. Malgré les vasistas ouverts,
l'atmosphère était bien celle d'une pièce où déjeunent une quarantaine
de convives; et Claude eut, en entrant, une moue inconsciente, si
habituée qu'elle fût à fréquenter ce très modeste restaurant. Des yeux,
elle cherchait Lily parmi tous ces visages dont beaucoup lui étaient
familiers. Des travailleuses, toutes rassemblées là. De rares ouvrières;
mais des employées, et surtout des étudiantes, étrangères en majorité;
des Suédoises aux cheveux de soie pâle; des Russes les traits larges,
avec des airs de volonté tenace; quelques lourdes Allemandes, des
Américaines, d'allure indépendante; des Anglaises garçonnières.
Claude, soudain, aperçut Lily qui, au bruit de la porte, avait tourné la
tête et lui faisait signe, sa délicate figure éclairée d'un sourire.
Près d'elle, était assise Sonia Lavernof qui, en attendant le déjeuner,
feuilletait une revue.
--Bonjour, dit Claude, approchant vivement. Je m'excuse de vous avoir
fait attendre. J'ai oublié l'heure, en discutant, après le cours.
Daubières nous avait lancé une théorie bien masculine et révoltante sur
la suggestion que la femme subit fatalement du fait de l'homme.
--Je crains qu'il n'ait, en somme, raison, fit tranquillement Sonia, en
repoussant la brochure qu'elle venait d'examiner.
--Sonia! protesta Claude indignée.
La Russe ne se troubla pas.
--Quoi?... pourquoi vous insurgez-vous? Claude. Dans l'espèce humaine,
comme dans l'espèce animale, la femelle subit, de par son organisme
même, l'influence, la loi du mâle. Il n'y a là, ni à s'indigner, ni à se
révolter. C'est un fait dû à une cause normale.
Claude la regardait, à demi amusée, à demi courroucée:
--Dans les espèces animales, oui, peut-être. Mais, tout de même, si
physiologiste que vous soyez, vous admettez bien, je suppose, que, dans
l'espèce humaine, la pensée, le sentiment, la volonté peuvent
victorieusement contre-balancer l'instinct!
Toujours paisible, Sonia concéda, ferme en son opinion:
--Évidemment, cela peut arriver. Mais c'est plutôt rare et ne se produit
guère,--sauf exception, bien entendu,--que chez les individus dont le
tempérament ne possède pas la vigueur normale.
--Alors, vous considérez comme fatal que la femme... bien équilibrée...
cède à l'homme... Sonia... Sonia, vous êtes abominable! Une mauvaise
soeur!
Lily intervint.
--Si, au lieu de discuter, nous déjeunions maintenant, pour ne pas nous
mettre en retard? Devant nos assiettes, nous pourrons reprendre la
conversation.
Les deux adversaires se mirent à rire.
--Oui... vous avez raison, sage Lily. Que mangeons-nous?
--Voici le menu d'aujourd'hui. Claude, regardez et choisissez.
Lily passait la feuille, sur laquelle était inscrite la liste des plats
offerts ce jour-là aux appétits féminins, pour des prix très modiques.
--Prenez ce que voudrez, fit-elle, indifférente.
Elle avait été habituée par Élisabeth à n'attacher aucune importance aux
mets qui lui étaient offerts.
--Alors, nous prenons le moins cher, ne pensez-vous pas? Je demande le
boeuf bouilli et les légumes.
--Si vous voulez, dirent Sonia et Claude, qui avaient recommencé à
causer.
Lily interrogea encore:
--Et le dessert, vous désirez?
Elle regardait ses compagnes qui eurent le même mouvement négatif de la
tête.
--Alors, continua Lily, si vous consentez, nous mettrons cet argent dans
le tronc pour celles qui ne peuvent pas payer.
Elles approuvèrent du geste, toutes à leur conversation.
La jeune servante en bonnet blanc,--bien blanc!--apportait les trois
portions demandées et les posait sur la toile cirée claire, rayée de
lignes rouges pour imiter le linge.
--Attendez, dit Claude à ses compagnes. Nous allons fleurir notre table.
Elle détachait le gros bouquet de violettes qui parfumait le duvet de sa
veste de fourrure; et prenant son verre, elle le remplit d'eau et posa
l'humble vase au milieu de la table.
--Ce sera plus joli, ainsi, ne trouvez-vous pas?... Avec Élisabeth, nous
avons la luxueuse habitude de croquer toujours notre pitance, avec des
fleurs devant nous...
--Ce doit être vous, Claude, qui avez donné ce goût au Docteur!
--Un jugement téméraire, Lily. Pas plus que moi, Élisabeth ne sait se
passer de fleurs! Leur vue seule nous repose!
Puis, changeant de ton, elle conclut, avec l'appétit de sa belle
jeunesse:
--Dieu, que c'est agréable de déjeuner! J'ai une faim!...
Elle dévorait le modeste boeuf bouilli, comme elle eût dégusté une
volaille de prix.
Cependant, après quelques bouchées, elle s'arrêta; et sa main, jouant
avec les miettes de pain sur la table, elle reprit, revenant au sujet
qui l'intéressait:
--Lily, est-ce que vous n'êtes pas révoltée comme moi, de la théorie de
Sonia qui prétend que la femme subit toujours, bon gré mal gré, le joug
de l'homme? J'espère que oui! c'est une opinion si humiliante pour nous.
Lily, de sa manière douce, annonça:
--Elle vous paraît ainsi, je crois, surtout parce que vous ne connaissez
pas l'amour... pas encore!
--Alors, vous vous imaginez qu'il me rendrait esclave, nécessairement?
Lily corrigea avec un petit rire gai:
--Non, pas _nécessairement_, mais agréablement.
--Oh! Lily! Lily, ma chère, que vous êtes bien du pays du flirt, des
baisers sur la bouche, des fiancées amoureuses!... Votre _sweetheart_
devrait être ici en France, pour vous bénir!
--Il est...
--Oh! oh! alors, voilà le pourquoi de votre docilité enchantée. Vous
êtes retombée sous le charme...
Lily dressait sa tête délicate:
--Suis-je si docile?... Pourquoi imaginez-vous cela? Nous sommes libres,
Norman comme moi... Seulement, deux associés qui trouvent bon et bien de
vivre ensemble pour se prêter aide s'il faut, aide de cerveau, de coeur
et d'argent aussi... Mais, bien entendu, nous gardons chacun notre
pensée, nos actes, notre volonté, dans une entière indépendance. Vous ne
trouvez pas bien cette manière?
Claude se mit à rire:
--Et si votre associé vous trompe... ou vous lâche?... Ça arrive, ces
choses-là, même simplement, en affaires... Seulement, alors, le résultat
n'est guère qu'une perte d'argent... Dans le mariage, c'est de la
souffrance! Et la souffrance ne se supporte aisément que quand on
l'inflige aux autres, il faut bien l'avouer... Non... votre programme
conjugal ne me tente pas du tout... Il me plaît de faire mon chemin
toute seule...
--Peut-être, vous changerez, Claude.
--Peut-être, oui... Tout arrive, disent les bonnes gens. Mais pour le
présent, je suis plus ambitieuse que vous, Lily. Il ne me suffirait pas
que l'homme me sente son égale, qu'il comprenne bien que je me refuse
toute--et avec allégresse!--à son emprise. J'ai la tentation d'arriver à
mon tour à le dominer...
--Dominer? pourquoi?... Ce serait l'injustice sous une autre forme. Des
égaux, tous les êtres pareillement doués doivent l'être...
--Dominer l'homme, ce serait notre revanche, à nous, qu'il a si
longtemps tenues comme des manières d'esclaves... Sonia, vous ne dites
rien! Vous ne devez pas vous contenter de manger vos légumes... Que
pensez-vous?
--Je pense que vous oubliez de compter avec le génie de l'espèce...
Claude eut un mouvement d'impatience.
--Alors, vous l'estimez décidément plus puissant que la volonté?
Qu'est-ce que vous en faites alors, de la volonté?
--Une force, huit fois, mettons sept fois, pour vous être agréable,
inférieure à celle de l'instinct. Voyez combien peu résistent jusqu'au
bout, toujours, des femmes que sollicite l'appel de l'homme; même parmi
celles qui s'étaient sincèrement armées pour la résistance!
--C'est qu'elles ne voulaient pas _vraiment_ résister! interrompit
Claude, qui ne capitulait pas.
Toujours souriante, Sonia affirma:
--Mais si, mais si...; quelquefois même elles luttaient, très sincères,
bien plus même que les apparences ne le feraient croire. Mais le
tempérament est un terrible facteur dans la question. Très souvent,
c'est lui, le vrai coupable. C'est lui qui culbute les résolutions les
plus ferventes, les plus fières!... Ah! Claude, quelle téméraire
confiance vous avez dans votre vouloir!
--Dans mon vouloir? Oui, si je suis résolue à le faire agir... Mais,
surtout, en cet instant de ma vie, je suis bien gardée par mon besoin
d'indépendance et ma résolution d'arriver au premier rang, coûte que
coûte. Non, oh! non, je ne désire pas d'associé, comme dit Lily...
Peut-être parce que les associés mâles, toujours, par un côté ou un
autre, prétendent se souvenir, et me faire souvenir, que depuis des
siècles, ils sont les maîtres. Ouf! ce temps de servage est fini! C'est
délicieux de n'avoir à compter que sur soi-même.
Lily intervint encore:
--Vous ne pensez pas, Claude, qu'aux heures difficiles, il est
bienfaisant d'avoir un associé qui prend sa part de votre fardeau...
--Mais, confiante Lily, combien y en a-t-il qui la prennent?... Vous
oubliez l'égoïsme masculin! Presque toujours, c'est nous qui les
soutenons... Bien plus qu'eux, nous sommes résistantes sous l'épreuve...
--Claude, vous n'êtes pas modeste!
Elle se mit à rire.
--C'est bien possible!... Je vous dis tout bonnement ce que je pense,
voilà tout! Maintenant, je ne m'engage pas à ne jamais changer...! Ce
que la vie fait des êtres et de leurs résolutions, qui peut le
prévoir?...
--D'autant que vous, Claude, remarqua Sonia, vous êtes, j'en ai l'idée,
une créature faite pour subir l'amour.
Claude sursauta et regarda sa compagne, mi-fâchée, mi-rieuse.
--Sonia, vous êtes une insolente!
--Non...! Nous faisons de la psychologie. Ne soyez pas froissée si je
crois que le jour où le désir vous... vous mordra, vous répondrez au
désir, pourvu que vous n'écoutiez pas votre orgueil de femme libre.
--Vraiment!!... Et vous croyez cela parce que?...
--Vous avez des yeux qui distillent la tentation; et des lèvres
gourmandes, si souples qu'elles semblent avoir été créées pour le
baiser..., un beau corps nerveux fait pour les enlacements...
--Et puis, quoi encore?... Sonia, je vous défends de m'insulter
davantage!
La Russe eut un rire muet.
--Je ne vous insulte pas... Je constate des faits. C'est convenu, que
nous disons toujours librement notre idée... Eh bien, j'estime que vous
êtes une saine créature, admirablement constituée pour remplir, dans sa
plénitude, votre rôle de femme. Car sous votre enveloppe de vierge
indépendante, il y a une nerveuse sensuelle, une passionnée et une
curieuse, avide d'impressions neuves. Alors, concluez vous-même.
--Je conclus que vous êtes une impitoyable physiologiste et un oracle
effrayant... Par bonheur, les oracles ne sont pas infaillibles!...
Est-ce que vous mettez Lily à mon enseigne?
--Lily a le tempérament beaucoup plus froid et le côté sentimental bien
plus développé. C'est une vraie volonté forte.
--Lily, chère, saluez!
Lily riait. Claude, une flamme aux joues, interrogea encore:
--Et vous, Sonia, êtes-vous une volonté, un cerveau ou une pauvre
guenille de mon espèce?
--Moi?.... Moi, je suis la servante très pauvre, et très laide, de
l'humaine souffrance. Je ne puis rien voir d'autre dans la vie...
Une clarté irradiait ses yeux clairs.
--Alors, vous ne ferez pas comme Lily?... Vous ne deviendrez pas
l'associée?
--Je ne pense pas... A moins que je ne puisse ainsi mieux remplir ma
tâche... Car, par-dessus tout, je l'aime. Je ne pourrais pas accepter de
vivre dans un bonheur qui ne serait que pour moi... pendant que tant de
mes frères souffrent, alors qu'il m'est possible de les soulager un
peu...
--Sonia, vous n'avez pas l'illusion de croire que vous arriverez à
supprimer la souffrance? Tous vos efforts seront une goutte d'eau dans
l'océan...
Les larges traits de Sonia prenaient une beauté imprévue sous le
mystique rayonnement de l'âme.
--Si chacun faisait comme moi, beaucoup de douleur, je vous assure,
disparaîtrait du monde.
--Vous parlez comme Élisabeth! C'est que vous êtes des créatures
d'exception. Il faut toujours... humblement!... en revenir là!...
Élisabeth s'est dévouée ainsi parce qu'elle a souffert... Vous...
--Moi, Claude, quand j'étais une petite enfant, j'ai connu la misère, la
maladie sans secours, l'isolement... Alors, j'ai pitié...
--Et vous pensez, Sonia, que cet idéal vous suffira toujours?
Sincère, elle inclina la tête, fervente en sa foi.
--Je suis sûre que oui... Il est si beau! Comment l'oublier, quand on
l'a entrevu! Empêcher de souffrir!... Pouvez-vous concevoir une
jouissance comparable à celle-là!
Il y eut un silence entre les trois jeunes filles. Elles avaient fini
leur pauvre repas. Mais elles ne songeaient pas encore à partir,
absorbées toutes par l'Idée. Et Claude demanda, respirant la senteur des
violettes qu'elle venait de reprendre et approchait de son visage:
--Lily, que pensez-vous de tout cela?
--Je pense que chacun doit suivre son chemin tel qu'il le voit, en la
sincérité de sa conscience. Je ne pourrais pas, moi, vivre comme Sonia,
ni comme vous, Claude, dans le voisinage constant de la misère. Puisque
je dois gagner ma vie, j'ai besoin que ce soit en cherchant la beauté,
par l'art, avec le moins d'égoïsme possible.
Un cri jaillit de l'être de Claude:
--Oh! Lily, comme je vous comprends!
Sonia les regardait, inconsciemment dédaigneuse, un peu.
--La beauté, elle est aussi dans le bien que vous faites à une créature
douloureuse.
--Sonia, vous êtes hantée par l'idée de la souffrance! Moi, quand je ne
peux rien pour la soulager, je m'applique de toutes mes forces à
l'oublier, tant elle me fait horreur!
--Pourquoi?... Vous ne devez pas. En y songeant, vous en prenez votre
part. Ne pouvant plus, vous donnez votre pitié.
--Sonia, vous cherchez le luxe de la charité!
Mais brusquement, elles s'interrompirent et changèrent de ton:
--Tiens, voici Claire Hardouin!... Comment arrive-t-elle si tard?...
Toutes les trois tournaient la tête vers la nouvelle venue.
Celle-ci était une pauvre épave de l'enseignement. Venue de province
avec l'espoir de mieux faire son chemin, elle luttait héroïquement pour
atteindre les leçons qui semblaient fuir devant elle, acceptait les plus
misérables salaires, prête à tous les labeurs, pour ne pas mourir de
faim; et cela, sans jamais une plainte, ni une révolte, doucement
énergique, entêtée à ne pas retourner dans la toute petite ville où
végétaient ses parents, de pauvres travailleurs qu'elle souhaitait aider
et près desquels son cerveau s'enliserait, elle le savait bien.
Elle aperçut Claude et un sourire détendit son visage chétif, ravagé par
le travail, le souci et les privations... Claude lui faisait signe
d'approcher; et, toutes trois, la saluèrent d'une exclamation amicale:
--Comme vous venez tard! Claire. C'est dommage! Vous auriez déjeuné avec
nous!
Elles échangèrent un coup d'oeil, et s'étant comprises, Claude continua:
--Il faut maintenant rattraper le temps perdu, vite! Nous avons encore
un moment à rester avec vous. Nous vous invitons... Commandez ce que
vous désirez...
Elle rougit un peu, mais ne se déroba pas. Elle savait l'offre faite de
tout coeur et elle était trop misérable pour se montrer inutilement
fière.
Sonia, compatissante, l'observait tandis qu'elle mangeait avec une hâte
qui trahissait la faim, un peu de rose revenant alors à ses joues pâles.
--Claire, dit Sonia, je suis bien aise de vous voir; j'allais vous
écrire; car, un camarade à moi, fortuné celui-là! va avoir besoin d'un
copiste. J'ai pensé à vous... Auriez-vous du temps?
--Oh! oui, j'en ai toujours.
--Eh bien, je dois le revoir tantôt. Je lui donnerai votre adresse.
--Merci, Sonia. Mais ce serait trop beau de réussir à être agréée.
Lily dit, réconfortante:
--Allons, Claire, ne soyez pas ainsi pessimiste. Les mauvais jours ne
sont qu'un moment à passer! Plus ou moins, toutes nous les traversons.
--Et nous réagissons!... Il faut que toutes, nous arrivions à réaliser
la destinée que nous souhaitons.
Et le visage de Claude eut une expression d'inflexible volonté.
Claire remarqua doucement:
--Toutes deux, vous avez du talent!... Moi, pas... Alors, c'est bien
plus difficile de réussir...
--Ah! que sait-on?... Lily et moi, nous appartenons à la catégorie des
objets de luxe. Vous, Claire, vous êtes une indispensable utilité.
Alors, bon gré, mal gré, on recourra à vous.
Claire Hardouin écoutait avec un pauvre sourire sceptique. Elle avait
perdu la faculté d'espérer; mais, comme les malheureux reçoivent
l'aumône, elle recueillait les paroles de ses compagnes.
Une nouvelle visiteuse approchait de leur table, une jeune femme, Denise
Charlannes, jolie sous ses cheveux oxygénés dont les lourds bandeaux
enveloppaient la ligne souple de l'ovale, velouté par le duvet de la
poudre.
--Bonjour, je suis contente de vous apercevoir!
Elle leur souriait de ses lèvres empourprées par le crayon qu'elle
venait d'y passer. Veuve, avec deux petits à élever, elle servait de
dactylographe à Bronstedt, le célèbre auteur dramatique. Et Claude
questionna:
--Qu'est-ce que vous faites de votre grand homme?
--Un mufle, comme d'ordinaire. Hier, il s'est à peu près battu avec
Régine.
C'était sa maîtresse et son interprète favorite, avec laquelle il
formait un ménage troublé par de perpétuels orages.
--C'est leur affaire. Respectons le mur de la vie privée. Sa pièce
nouvelle sera-t-elle bonne?
Malicieuse, la jeune femme dit:
--Elle sera très poétique. Il ne parlera plus à Régine dans une langue
de charretier; mais il lui adressera des paroles infiniment douces et
courtoises. Hier, après la bataille, il y a eu, justement, lecture de la
pièce. C'était pour moi, spectatrice de la tempête précédente, une
représentation nouvelle, d'un comique très savoureux!
--Et il ne se doutait pas que vous vous f... de lui?
La jeune femme eut un éclat de rire:
--Il n'y pensait pas du tout! Vous savez, je suis pour lui une quantité
négligeable... Rien de plus qu'une vivante machine à écrire.
--Hum!... hum! glissa Claude, taquine; il ne vous regarde donc jamais?
--Il m'a regardée les premières fois. Et puis, il a constaté que c'était
bien inutile; il y a renoncé. Pour se venger, il se borne à m'appeler
Mme l'Affranchie.
--Ah! à propos d'affranchie, j'ai bien envie de voir _la Libérée_ que
donne l'Odéon. Lily, voulez-vous y venir ce soir?
Lily eut une petite moue de dépit.
--C'est que je ne suis pas très en fonds pour l'instant! C'est ruineux,
les feux d'hiver!
--Bah! nous grimperons. Vous connaissez les places à vingt sous?... On y
entend très bien et on y voit fort suffisamment. Si vous voulez, j'irai
tantôt en chercher. Claire, je vous emmène; _la Libérée_, c'est une
pièce pour nous!
Mme Charlannes la regardait avec amusement.
--Claude, vous m'avez l'air d'une jeune personne très émancipée; et je
ne vous vois pas encore sur le chemin du mariage.
Claude secoua sa tête bouclée, avec un rire joyeux.
--Est-ce que vous avez vu des gens courir de plein gré vers la prison?
Devenir la chose d'un homme? Ah! non!!
Claire avait fini de déjeuner. Ses amies lui firent apporter une tasse
de café brûlant. Toutes alors se levèrent, et leurs modestes dettes
acquittées, elles passèrent dans le parloir, attenant à la salle du
réfectoire, envahi par toutes celles que le travail ne réclamait pas,
dès le repas fini.
Un instant, elles y restèrent debout. La pièce, pas bien grande, était
bourdonnante des conversations que des rires coupaient. C'était le
moment où toutes ces laborieuses prenaient contact les unes avec les
autres, pour se soutenir ou simplement se distraire; et les
personnalités s'accusaient.
Il y avait là des isolées qui luttaient péniblement, destinées à être
vaincues; les unes, parce qu'incapables ou faibles; les autres, parce
qu'elles subiraient l'entrave d'une intransigeante honnêteté...
Certaines, au contraire, parce que, brisées de lassitude dans leur
effort solitaire, elles succomberaient devant l'homme. Celles-là avaient
de la fièvre dans le regard; non pas la résignation morne, désespérée ou
dure qui imprégnait le regard de leurs compagnes.
Il y en avait de presque élégantes et de presque misérables, sous
l'apparence correcte qu'elles s'appliquaient à garder; il y avait de
pauvres visages dont l'épreuve avait à jamais tué la jeunesse. Il y en
avait aussi où le travail avait creusé sa farouche empreinte mais
qu'animait la sécurité du lendemain; et d'autres encore, ceux des
femmes, à l'automne de leur vie,--sur lesquelles pesait déjà l'angoisse
du jour approchant où tout labeur deviendrait impossible.
Autour de Sonia, que sa charité rendait très populaire, un petit groupe,
tout de suite, s'était formé; des consultations lui étaient demandées
qu'elle donnait largement, dans la mesure où il lui était possible.
Lily et Claude continuaient à causer avec Denise Charlannes, qui leur
racontait drôlement les potins de théâtre qu'elle apprenait tous chez
Bronstedt. Très honnête, elle n'était pas prude, ne s'effarouchait plus
de rien, sachant bien que, pour réussir, dans le milieu où sa destinée
l'avait conduite, il faut savoir tout entendre. Mais cette journaliste
que sa profession obligeait à fréquenter les théâtres, les _bouibouis_,
tous les endroits où s'amuse la foule, cette femme était une admirable
mère qui, fièrement, sans secours, élevait ses deux petits.
Quelques jeunes femmes et jeunes filles étaient venues se joindre au
groupe, des élèves des Beaux-Arts; et soudain, apparut la belle Rita qui
voulait parler à une artiste qu'elle savait une habituée du restaurant
coopératif.
A la vue de Claude, elle eut une exclamation joyeuse:
--Ah! ma petite, quelle chance de vous trouver! J'allais vous envoyer un
_bleu_ pour vous demander si vous êtes libre le 26? J'ai une soirée où
je suis chargée de choisir les artistes. Alors, tout de suite, j'ai
pensé à vous. Chez des Russes, gens un peu _rasta_, à mon avis, mais
très cossus. Ça vous va-t-il?
--Cela va toujours, oui... Merci... Je suis vôtre!
--Vous avez commencé les _thés_ chez les de Ryeux?
--Non, c'est pour la semaine prochaine.
Mais ici, Lily, ayant regardé sa montre, rattachait vite son manteau:
--Deux heures!... Je me sauve... J'ai donné rendez-vous!
--Moi aussi, je me sauve!... J'ai un article à écrire pour Élisabeth. Au
revoir, Rita... Venez mercredi, voulez-vous? J'ai à vous parler pour un
concert qui vous plairait, je crois.
--Entendu! A mercredi...
Et elles se séparèrent.